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Connais-toi donc, ô homme ! (Card. Henri de Lubac)

Cardinal Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée,
Cerf, Paris, 1998, p.16-19.

« Connais-toi donc, ô homme ! » Tel est le cri que, par la voix de ses docteurs et de ses apologistes, l’Eglise des premiers siècles lance partout autour d’elle. Reprenant, après Epictète, le « gnôthi seauton » socratique, elle le transforme et l’approfondit. De ce qui était surtout pour le sage antique un conseil d’attention morale, elle fait un appel à une estimation métaphysique. Connais-toi, dit-elle, c’est-à-dire connais ta noblesse et ta dignité, comprends la grandeur de ton être et de ta vocation, de cette vocation qui constitue ton être. Sache voir en toi l’esprit, reflet de Dieu, fait pour Dieu. « 0 homme, ne méprise pas ce qu’il y a d’admirable en toi ! Tu es peu de chose, à ce qu’il te semble, mais je vais t’apprendre qu’en réalité tu es une grande chose !... Prends garde à ce que tu es ! Considère ta dignité royale ! Le ciel n’a pas été fait image de Dieu comme toi, ni la lune, ni le soleil, ni rien de ce qui se voit dans la création... Vois que de tout ce qui existe, rien n’est capable de contenir ta grandeur. » Des philosophes t’ont dit que tu étais un « microcosme », petit monde fait des mêmes éléments, doté de la même structure, soumis aux mêmes rythmes que le grand univers ; ils t’ont expliqué que tu étais fait à son image et que tu subissais ses lois ; ils ont fait de toi un rouage, tout au plus un abrégé de la machine cosmique. Ils ne se trompaient pas entièrement. Par ton corps et par tout ce qui, en toi, peut être dit « nature », cela est vrai. Mais si tu creuses davantage et si ta réflexion s’éclaire aux indications des livres sacrés, alors tu seras étonné des profondeurs qui s’ouvriront en toi. Des espaces incompréhensibles s’étendront devant ton regard. Tu t’apercevras bientôt que, dans une sorte d’infinité, tu débordes de partout ce grand monde et qu’en réalité c’est lui, le « microcosme », qui est contenu dans cet apparent « microcosme »… In parvo magnus. On pourrait croire le paradoxe emprunté à quelqu’un de nos grands idéalistes modernes. Il n’en est rien. Formulé par Origène, puis par saint Grégoire de Nazianze, il est ensuite répété par bien d’autres. Saint Thomas d’Aquin en donnera une traduction équivalente, lorsqu’il dira que l’âme est dans le monde « continens magis quam contenta », et nous le retrouverons encore dans la bouche de notre Bossuet.

02/09/09