Mgr Tony Anatrella, Le monde des jeunes : qui sont-ils, que cherchent-ils ?, Conseil Pontifical pour les Laïcs,
Colloque « JMJ : de Toronto à Cologne », Rome, 10 -13 avril 2003.
De très nombreux jeunes ont du mal à occuper leur vie psychologique et leur espace intérieur. Ils peuvent ressentir un malaise à éprouver diverses sensations qu’ils ne savent pas identifier à l’intérieur d’eux-mêmes ou au contraire les rechercher en dehors des relations et des activités humaines.
Nous rencontrons de plus en plus des personnalités impulsives, toujours dans l’agir, réalisant difficilement que, dans le meilleur des cas, l’action doit être reprise et médiatisée par la réflexion. Mais parce qu’ils ne disposent pas de ressources internes et culturelles et d’un réel fonctionnement mental, ces jeunes se plaignent souvent d’un manque de concentration et d’avoir du mal à travailler intellectuellement sur une longue période. Ils témoignent d’une pauvreté de leur intériorité et des échanges intrapsychiques ; la réflexion les inquiète. Ils ont besoin d’éduquer leur volonté qui risque d’être inconstante et fragile.
Les confronter à des interrogations ou les mettre face à certains problèmes qui doivent être traités, comme l’usage de la drogue avec laquelle ils cherchent à se stimuler, à se contrôler ou à être performants, les désespère. Ils préfèrent se réfugier dans l’agir et utilisent de façon répétitive le passage à l’acte, non pas pour rechercher un quelconque plaisir, mais comme une décharge de toute tension intérieure et pour revenir au niveau zéro, afin de ne plus rien ressentir de leurs tensions internes. De cette façon ils évacuent, non seulement ce qui se passe en eux, mais aussi le fonctionnement interne lui-même.
Le manque d’objets d’identifications fiables et valables s’observe souvent chez des postadolescents pour développer des matériaux psychiques à partir desquels ils peuvent se construire intérieurement. Nous nous heurtons ici au problème de la transmission du monde contemporain : culturelle, morale et religieuse. La carence de l’intériorité favorise des psychologies plus anxiogènes et plus promptes à répondre aux états premiers de la pulsion que de s’engager dans un façonnage intérieur. Mais la grande majorité d’entre-eux, s’ils cherchent des ancrages dans leur existence pour se nourrir intérieurement, le font plus à partir de ce qu’ils perçoivent subjectivement qu’en s’inspirant des grandes traditions religieuses et morales dont ils demeurent relativement distants.
Ils sont dans une pensée narcissique où chacun doit se suffire et tout ramener à soi, qui répond à la mode du tout psychologique. C’est la référence qui domine actuellement et qui laisse croire que l’on peut se faire tout seul en s’inspirant de ses émois et de ses sensations plutôt que des principes de la raison, d’une parole intelligible comme celle de la foi chrétienne et des valeurs de la vie. La moindre difficulté existentielle est codée en termes psychopathologiques et devrait relever de la psychothérapie. Une erreur de perspective qui s’infiltre dans des accompagnements psycho-spirituels ou des rites de guérison. Il est pour le moins pervers de vouloir manier en même temps les deux discours, le psychologique et le religieux, sous l’angle de la psychothérapie. Le thème de "la résilience" est également la nouvelle illusion des personnalités narcissiques. Il s’agit d’ailleurs d’une notion confuse qui tente de rendre compte du fait que certains individus s’en sortent mieux que d’autres, alors que le christianisme a depuis longtemps montré que la personne n’est pas réduite à ses déterminismes. Dans un monde en crise de ressources morales et religieuses, "la résilience" sera vite dépassée ; car pour rebondir encore faut-il disposer d’un dynamisme intérieur qui ne peut se constituer et se nourrir que par l’apport du monde extérieur. Le sujet ne peut instaurer sa vie intérieure que dans une interaction avec une dimension objective et non pas dans le seul face à face avec lui-même.
Ainsi, la catéchèse comme l’éducation religieuse risquent d’être empreintes du subjectivisme ambiant surtout quand on affirme qu’il n’y a pas de "révélation objective" de la parole de Dieu mais que celle-ci ne peut apparaître que dans la foi vécue subjectivement. Dans ce contexte, Jésus n’est pas plus qu’un "prophète" ou qu’un "sage" parmi d’autres et se trouve délogé de son rôle de médiateur comme Fils de Dieu entre son Père et les hommes. Des jeunes soumis à cette vision immanente et subjective de Dieu, proche d’une divinité païenne, s’impliquent, dans diverses aumôneries scolaires et universitaires, dans le dialogue interreligieux (confondu avec de l’œcuménisme) sans être structurés dans leur foi chrétienne. Ils mélangent toutes les idées avec les diverses confessions comme s’il s’agissait de la même représentation de Dieu. Faute d’avoir intériorisé l’intelligence de leur foi au Dieu trinitaire, le Tout-Autre, ils fabriquent un discours religieux sur le mode des mécanismes de la relation fusionnelle en faisant appel à la tolérance, à la confusion des espaces, à l’égalitarisme pour ne pas se différencier et à une parole sensorielle. Or toutes les idées sur des représentations de Dieu, selon les confessions religieuses, ne donnent pas le même sens de l’homme, de la vie en société et de la foi.
La plupart des sociétés occidentales ont fait la grève de la transmission jusqu’à mettre en doute les fondements sur lesquels elles se sont développées. La dimension chrétienne a souvent été exclue alors qu’elle participe à l’édification du lien social et à la constitution de la vie intérieure des individus. La crise de l’intériorité contemporaine commence avec cette carence d’initiation et s’égare dans l’individualisme et le subjectivisme psychologique. La psychologisation idéologique de la société est déstructurante. Les individus sont en permanence en train de se raconter et de s’analyser au point de s’épuiser. Cette réflexion subjective peut être nécessaire dans certains cas mais elle n’est pas exclusive. Il faut aussi pouvoir construire son existence en tenant compte d’une autre dimension que soi-même qui va révéler et dynamiser chacun. Une autre dimension qui sera sociale, culturelle, morale et religieuse. Il faut pouvoir penser sa vie avec toutes ces réalités et ne pas s’enfermer dans les seules approches psychologiques qui sont à la mode actuellement.
La catéchèse, l’éducation au sens de la prière et de la vie liturgique et sacramentelle ont un rôle à jouer pour aider des jeunes à s’approprier leur intériorité, leur espace psychique et leur espace corporel. Les rites, les symboles et les insignes chrétiens peuvent participer à cette construction intérieure et c’est bien pour cela qu’ils sont investis par les jeunes à la grande surprise de leurs aînés. La vie interne se constitue ainsi en relation avec une réalité et une présence externes. La Parole de Dieu, transmise par l’Église, joue ce rôle en mettant des jeunes en relation avec Dieu qui se rencontre à travers les médiations humaines, inaugurées par le Christ, et qui deviennent signes de sa présence. Dans la confiance de la prière, guidée et portée par l’Eglise, une relation privilégiée se noue entre Dieu et ceux qu’Il appelle à Le connaître. L’expérience priante est le creuset de l’intériorité humaine. Les JMJ l’ont à maintes reprises prouvé. Il y a un effort éducatif à poursuivre en ce sens.
27/09/09
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