L’Église
Catholique
À Paris

Le neuvième jour

Volker Schlöndorff

Voici un film courageux, dont le prodigieux sujet est tiré d’une histoire vraie. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

En février 1942, l’abbé Jean Bernard (le film change son nom en celui de Henri Kremer), prêtre de l’archidiocèse de Luxembourg, est relâché du camp de Dachau où il était détenu dans le Pfarrerblock, le « bloc des prêtres ». De retour chez lui, alors qu’il se croit libre, la Gestapo lui révèle que cette libération n’est que conditionnelle. Il a en réalité huit jours pour convaincre son archevêque de signer une déclaration favorable au IIIe Reich. S’il essaie de fuir, sa famille et ses confrères de Dachau seront exécutés. S’il échoue, il retournera à Dachau.

Jean Bernard refusa de collaborer et retourna à Dachau. Il en sortira vivant par miracle et continuera son ministère à la tête de l’office catholique du cinéma. Un cinéaste allemand protestant qui tourne un film sur un prêtre cinéphile victime du nazisme, voilà qui suffirait à donner le vertige. Mais en se concentrant sur cette semaine de « permission » hors de Dachau, au sujet de laquelle Bernard n’a laissé dans ses souvenirs qu’une évocation lacunaire, Schlöndorff s’attache surtout au cas de conscience d’un croyant qui, sortant de l’enfer, doit choisir d’y retourner à moins de servir le régime des bourreaux. Face au prêtre, un jeune officier de la Gestapo, Gebhardt, qui a pour sa part lucidement choisi le pouvoir de l’oppression plutôt que l’abnégation de la foi, essaiera tout au long de la semaine de le convaincre de trahir, en utilisant des arguments non seulement humains mais aussi théologiques.

Impossible de décrire tout ce qu’un tel film contient. Pour nous en tenir à quelques notations cinématographiques, soulignons d’abord la puissance de la séquence initiale qui, en quelques plans d’une extrême sobriété, décrit l’arrivée des prisonniers à Dachau. D’emblée, le spectateur se retrouve plongé dans l’humiliation imposée aux prisonniers. Le regard de la caméra se confond rapidement avec celui du héros, ne percevant plus les scènes que par des détails successivement éprouvés comme autant de gros plans, sans autre lien que des contrastes ou des enchaînements que rien ne peut laisser prévoir et qui présentent pourtant un caractère inéluctable. Les événements défilent, sans rémission, sans possibilité d’envisager autre chose, figeant la salle dans la même stupeur abasourdie que celle des prisonniers du bloc.

De même, lors de l’épisode à Luxembourg, qui forme la plus grande part du film, certains des moments familiaux, où l’abbé Kremer se retrouve au milieu des siens, semblent particulièrement réussis : c’est le cas par exemple du dîner, lorsque ses frère et sœur, cherchant à rester dignes malgré leur dénuement imposé et les menaces qui pèsent sur eux, le voient avec effarement se jeter sur sa gamelle, comme quelqu’un qui n’a plus eu de soupe depuis bien longtemps. Ou encore, lorsque sa sœur le déchausse pour lui laver les pieds à son arrivée, avec des gestes très simples de sollicitude affectueuse, Schlöndorff réussit le tour de force de conjoindre l’effarement de cette femme qui découvre l’état des pieds de son frère, la stupéfaction de ce dernier devant ces gestes de tendresse qui peuvent de nouveau lui être adressés et la surprise du spectateur constatant l’écart irrémédiable créé entre ces deux êtres si proches l’un de l’autre.

Plus encore, un grand soin est apporté aux éclairages, avec un affrontement entre lumière et ténèbres qui évite les associations trop faciles ou systématiques, aux « rimes » entre les passages où certains motifs sont repris et déclinés de manière différenciée, à la construction de certains plans qui associent un cadrage serré et des couleurs indéfinissables, ni tout à fait en noir et blanc ni vraiment en lumière naturelle. Sous des modalités diverses, la question oppressante de savoir comment un cœur peut continuer à battre (au propre et au figuré) dans un univers soumis à la force répond à la progression dramatique de scènes qui ne peuvent exister que parce que s’y affrontent des libertés, à l’émancipation progressive de celui qui est livré en otage à la terreur, à l’ouverture inattendue de huis clos qui, toujours, se terminent « trop tôt ».

Il est d’autant plus regrettable de devoir formuler quelques réserves. Sans relativiser le poids du film, celles-ci empêchent sans doute de voir en lui un pur chef d’œuvre. Elles relèvent de trois catégories différentes. D’abord l’évocation de certaines problématiques, parfois trop « plaquées » dans la bouche des personnages : ainsi, lorsque l’évêque traite la question du silence de Pie XII, sa position, si elle semble correspondre à ce que le recul historique nous permet aujourd’hui de dire, sonne faux car trop « écrite » pour être formulée telle quelle ; de même, les discussions autour de Judas, si elles se comprennent sur le fond, renvoient de beaucoup trop près à des débats strictement d’aujourd’hui.

Ensuite certaines scènes qui correspondent malheureusement à des clichés attendus ou à des attitudes invraisemblables, qu’il s’agisse du frère et de la sœur batifolant dans leur jardin enneigé juste avant l’instant tragique de leur séparation, ou du prêtre de retour à Dachau et partageant consciencieusement une saucisse, souvenir de sa permission, sous le regard ému de ses codétenus.

Enfin et surtout, piégé peut-être par la dialectique dont il veut rendre compte entre le bourreau et le martyr, le réalisateur nous semble avoir parfois délaissé le point de vue de son héros pour adopter le regard de son tortionnaire, avec des images non dénuées à l’occasion d’une certaine complaisance. Qu’il suffise d’évoquer le plan, au début du film, où un Obersturmführer assassine un prêtre polonais à coups de barre de fer sur le crâne, ou, à la fin du récit, celui de l’officier nazi brandissant avec frénésie et impuissance son arme contre la tempe du prêtre, lorsqu’il découvre que ce dernier l’a joué .

Au total, et même si certaines réserves surgissent à l’examen, c’est l’honneur du cinéma que de pouvoir traiter de tels sujets. Quelles que soient les croyances des spectateurs, il est assurément impossible de ne pas ressortir bouleversé de ce film. Le fait qu’il n’ait pu être distribué en France, cinq ans après sa parution, en dit long à la fois sur l’ignorance française du cinéma européen et sur notre incapacité à aborder certaines problématiques fondamentales. En venant lui-même présenter son oeuvre le 23 septembre dernier aux Bernardins, dont la salle accueillait pour l’occasion de nombreuses personnalités (de Jack Lang à Bertrand Tavernier), Volker Schlöndorff a fait au public parisien plus qu’un cadeau : il lui a livré une part de lui-même et permis de réfléchir à frais nouveaux sur ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

P. Denis DUPONT-FAUVILLE +

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