Extrait d’une conférence donnée à des éducateurs de la foi lors d’une session à Notre-Dame de Vie.
(Texte proposé par le Frat de Lourdes).
L’enjeu d’une éducation à l’intériorité est capital.
1. Pour la formation de la personne.
Le retour à l’intériorité est « identitaire ». En effet, l’intériorité est le creuset de la synthèse humano-divine à laquelle tout homme est appelé. Elle est le lieu et le principe de l’intégration de l’être, de la constitution profonde de la personne. En dehors de celle intériorité, l’être risque l’émiettement, et les déchirures d’une part ; l’esclavage de ses intérêts et de ses passions de l’autre ; enfin, la meurtrissure des agressions extérieures.
Notre vie doit partir de l’intérieur. Notre personne et notre activité doivent avoir un centre, un axe à partir duquel tout s’agence et prend sa place, sa vraie place. Ce centre est intérieur. Savoir qui nous sommes par l’intériorité, réhabiliter une sorte d’attitude philosophique et d’habitus psychologique : l’enjeu est capital. Un éducateur du début du siècle, mort en 1932, le père Laberthonnière disait, redonnant les valeurs d’hier pour une éducation de demain :
« Dans l’éducation, il s’agit de coopérer à former des personnes qui s’appartiennent à elles-mêmes intérieurement, et qui soient responsables de ce qu’elles pensent et de ce qu’elles veulent. Le rôle de l’éducateur n’est pas de disposer de ceux qu’il éduque, mais de leur apprendre à disposer d’eux-mêmes, à se libérer intérieurement. »
La libération vient donc de l’intérieur. La vraie liberté est toujours intérieure.
2. En effet, l’intériorité garantit la liberté, parce que les décisions et les influences importantes viennent de l’intérieur ; si elles venaient de l’extérieur, nous serions « ballottés à tous les vents », comme dit saint Paul. Plus l’extérieur nous sollicite, plus l’intériorité doit garantir notre humanité et notre liberté. Prendre de la distance et de la critique en rentrant en nous-mêmes devient une nécessité quasi vitale. Nous serons ainsi conduits à une nouvelle évaluation de bien des choses au niveau de la pensée et de l’action.
3. Car l’intériorité garantit aussi la véritable action. Seule l’intériorité rend capable d’agir vraiment car la source de l’action est au-dedans de nous. Il nous faut contribuer à un retournement de notre civilisation, surtout pour et par les jeunes. Il nous faut leur apprendre que toute réalité humaine et spirituelle doit d’abord s’intérioriser pour devenir créatrice, parce qu’il faut d’abord qu’elle soit pleinement personnelle. Olivier Clément l’explique :
« Il se fera là une synthèse, si nécessaire pour l’action, entre notre intelligence et notre cœur, et cela aura lieu au centre le plus central, le plus profond et le plus personnel de notre être, là où l’homme à la fois s’ouvre, s’unifie et se dépasse. »
Nous apprendrons ainsi à aimer avec notre tête, et à penser avec notre cœur. Cela se fait dans le recueillement et l’intériorité. On peut évoquer ici un personnage de Soljenitsyne, un vieux docteur qui a un don extraordinaire de diagnostic. L’un de ses disciples, jeune médecin, va le voir souvent et lui demande un jour : « D’où vous vient cette sûreté de diagnostic ? » et le docteur lui répondit :
« Voilà : J’ai besoin à certains moments, à de longs moments, de me pacifié, de raire silence... Quant je sors de ce silence et qu’un malade vient me voir, je le comprends, non seulement à l’horizontale d’un point de vue scientifique, mais dans son lien avec la transcendance ; alors, je peux déceler où est sa souffrance la plus profonde. C’est de là que vient mon diagnostic : Dieu me le donne. »
4, En développant cette intériorité, nous ne développerons pas l’égocentrisme, tout au contraire, nous ferons découvrir aux jeunes la source de l’altruisme et de l’oblativité. En effet, pour se donner, il faut que le moi existe et se connaisse. Ainsi, l’intériorité n’est pas narcissique ; bien au contraire, elle est exigence d’ouverture à soi, d’acceptation profonde et réaliste de soi pour pouvoir, en vérité cette fois, s’ouvrir à l’autre et l’aimer comme soi-même, au sens vrai de cette expression.
Sans intériorité, on ne peut aimer comme soi, parce que l’on n’a pas appris à s’aimer soi-même. On croit aimer l’autre et c’est illusion. Paradoxalement, c’est à ce moment-là qu’on aime l’autre pour soi, et non pas, ce qui serait l’aimer vraiment, comme soi, car, normalement, personne ne se hait soi-même.
L’intériorité permet donc le véritable amour de l’autre, et, aussi bien, c’est la jeunesse la plus extériorisée qui risque d’être la plus narcissique. En effet, elle se cherche à l’extérieur, mais comme elle ne se trouve pas, elle ne peut se donner.
Peut-être aussi les adultes ne lui montrent- ils pas suffisamment les voies intérieures qui lui permettraient de cheminer autrement et plus efficacement.
5. En conséquence, si l’intériorité permet le véritable altruisme, elle est aussi la condition pour devenir un être social, car il faut savoir ce que l’on est et être soi pour pouvoir entrer dans une relation de personne à personne. Sinon, notre relation risquera d’être surtout une recherche d’appui, une compensation ou une réponse à des besoins peu oblatifs. Si nous sommes peu intériorisés, nous serons peu ouverts en vérité. Intériorité et ouverture vont de pair.
6. L’intériorité, c’est aussi le chemin de la libération de notre inconscient. En effet, si nous sommes toujours en dehors de nous-mêmes, les puissances non-conscientes vont occuper le lieu et s’y trouver à l’aise, sans frein ni contrôle. Si nous nous habitons, nos forces conscientes joueront leur rôle de régulation des pulsions.
7. L’intériorité nous fait atteindre l’universel et le durable ; elle englobe de la façon la plus profonde les catégories de l’espace et du temps, et les fait dépasser. Si nous restons dans l’extériorité, nous serons toujours dans le ponctuel, le déterminé, le partiel et le modal, alors que l’intériorité donne la profondeur, l’étendue et la durée. Nous entrevoyons ici les conséquences au niveau de la capacité d’engagement et de fidélité.
L’enracinement en soi permet toutes les autres dimensions, sans risques pour la personnalité, et avec fécondité pour l’action. On pourrait prendre l’image du triangle : plus on s’enfonce, plus on s’élargit. Notre base la plus large doit être au-dedans de nous. L’intériorité n’est en aucune façon un rétrécissement. Bien au contraire, elle est latitude, et élargissement : et quand elle devient prière, elle est le lieu de la communion universelle et de l’immédiateté du contact avec le Réel qui est Dieu.
8. Le dernier enjeu, et peut-être le plus capital à notre époque, est la résistance aux idéologies. L’intériorité est le dernier bastion de la liberté profonde. Si elle est forte et développée, nul n’en viendra à bout. On pense ici à ces prêtres ou évêques admirables qui après 20 ou 30 ans d’influence idéologique en prison, n’ont pu être vaincus. Tous portent ce témoignage qu’ils ont puisé leur force à l’intérieur d’eux-mêmes. La grâce a trouvé des hommes préparés à la recevoir.
Annie Le Duc, psychologue
