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Tous en scène (The Band Wagon)

Vincente Minnelli

Tous en scène se termine par une phrase qui fait tressaillir tout spectateur familier de la culture anglo-saxonne : « The world is a stage of entertainment » . Cette phrase constitue une citation détournée, mais évidente, du début d’une tirade célèbre de Shakespeare : « All the world’s a stage / And all the men and women merely players… ». Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Le film ne nous a-t-il pas explicitement rappelé, à deux reprises, que les rythmes légers pouvaient avoir la même portée que les vers du « Grand Bill » ? Ce serait alors une illusion de voir dans l’ajout du mot « divertissement » (entertainment) au mot « scène » (stage) un simple moyen de "dédramatiser" la portée de l’histoire. Au contraire, et tout le film y incite, cette note apparemment légère est à considérer avec profondeur.

La phrase, à bien y réfléchir, n’est pas de pure convention. En un sens, elle ressaisit l’esprit de l’œuvre, sous des dehors anodins . Elle constitue en quelque sorte un avertissement. Derrière le canevas d’un artiste vieillissant qui doit surmonter une antipathie avec une vedette plus jeune, puis les impasses où le jette un metteur en scène cabotin, pour finir par triompher avec toute sa troupe des imprévus de la vie et des aléas du spectacle, il y a plus à rechercher qu’une formule traditionnelle pour passer un bon moment.

Nous ne pouvons conclure simplement que « le monde soit un spectacle divertissant », ni même que le spectacle de divertissement est un reflet du monde. Ce que montre le film, en effet, n’est ni une identité, ni un simple effet de miroir, mais une subtile intrication : intrication du monde et de la scène dans le déroulement du film, intrication de ce que dit le film et de ce que sont ses artisans au moment où ils le tournent, intrication, par suite, des conventions du spectacle et de la réflexion du spectateur. D’où une difficile oscillation, dans laquelle chacun passe tour à tour de la solitude à l’enthousiasme avant de pouvoir se découvrir soi-même (comme le soulignent les deux dernières scènes, deux reprises où sont rappelées l’éternelle solitude de l’artiste et l’indispensable solidarité qui unit entre eux les gens du métier). Ce qui est mis en scène permet de réfléchir sur soi dans la mesure où nous est révélé, précisément là, ce qui nous lie aux autres et ouvre le chemin d’un possible renouvellement .

Dans un premier moment, nous pourrions ainsi dire que le monde se "condense" dans le divertissement. D’une part, en effet, il le subventionne : nous voyons bien comment tous concourent à sa production, à commencer peut-être par les hommes d’affaires rustres et fortunés qui y investissent leurs économies pour gagner une reconnaissance hors de leur portée, en un tragique marché de dupes. D’autre part et surtout, le divertissement donne au monde une raison de vivre : d’où la beauté de la scène où les sponsors candides, après être entrés à une première à grands coups de claques dans le dos, ressortent de la salle comme des lutteurs groggys, des automates privés d’expression et de vie par un spectacle qui n’est qu’un monument de prétention approximative et de narcissisme délirant. Si le show est raté, le peuple perd son âme. Les dépenses somptuaires, au fond, ne sont qu’un moyen de se donner des raisons de vivre, d’autant plus pressant que l’absence de culture ne permet pas de différer son plaisir.

Plus profondément, si le divertissement peut mettre en scène tous les aspects de la vie (et Dieu sait si la diversité des numéros de danse proposés et des situations illustrées, dans leur multiple chatoiement, est extrême), si la vie des acteurs finit par se mêler avec les représentations qu’ils donnent, c’est que le spectacle est la vie même. Oser vivre, c’est oser s’offrir au regard de l’autre . Deux scènes au moins en témoignent, l’une sur le mode majeur et l’autre en mineur. La première est sans doute la clef de voûte de tout le film : il s’agit de la danse qu’effectuent, à l’écart d’un monde qui s’amuse, Fred Astaire et Cyd Charisse, après s’être affrontés et sans encore se connaître. Une fois quitté l’hôtel, une fois parcouru le parc et traversée la fête, on ne se paie plus de mots. Le temps d’une pause, et les corps prennent la parole. En une "conversation" charnelle et primordiale, obéissant à ce qui les fait être , les deux protagonistes apprennent à se compléter, commencent à tourner chacun autour de l’autre, se disent la vérité par le truchement de leur art. Scène totalement élémentaire et totalement aboutie, à l’issue de laquelle on ne peut que reprendre son souffle en se tenant mutuellement la main. Le second épisode, à l’opposé, montre le héros disant la dure vérité à son metteur au scène par téléphone avant de découvrir que le téléphone n’a rien transmis : ce qui sauve la situation est proprement le dévoilement du metteur en scène, qui apparaît alors et qui, renonçant à être caché dans le dos de ses auditeurs, va pour la première fois prononcer une parole de vérité et de confiance .

A ce stade, il apparaît clairement que compléter stage par entertainment ne ressortit pas à une particularité américaine, qui ne pourrait accéder au spectacle que par l’intermédiaire du divertissement. Tout nous dit le contraire, à commencer par les deux scènes initiales, celle où le héros donne à voir le fond de son âme en dansant parmi des machines à sous et celle où, symétriquement, un metteur en scène transforme la pièce classique d’Œdipe Roi en mise en scène à effets : à l’inverse de son personnage, il ne manifeste alors plus rien du réel, perdu qu’il est dans son divertissement narcissique. Il ne s’agit pas, dans The Band Wagon, de transformer un classique en divertissement, mais de montrer qu’un divertissement peut atteindre à une grandeur classique… la meilleure illustration en étant le film lui-même !

Cette mise en abîme proprement shakespearienne, parmi d’autres, ajoute encore à la densité de l’œuvre. Tout en parlant du vieillissement inéluctable et de l’espérance inaltérable, ce film est le dernier d’une époque et ne s’en cache pas. Mais une époque qui sait que sa jeunesse ne peut passer, puisqu’elle a été « mise en scène ». Et aujourd’hui, en revoyant l’élégance dégingandée de Fred Astaire et la stupéfiante sensualité de Cyd Charisse, en regardant ce vieux cinéma capable de moquer avec tendresse trois héros costumés en nourrissons et, dans le même mouvement, de critiquer la superficialité des mises en scène à programme, nous sommes heureux d’avoir accès à une telle jeunesse. Voici un film qui, comme le verre de nitroglycérine dans le grand tableau du spectacle final, peut sembler posé là dans un décor connu d’avance, mais qui, en réalité, détient la faculté d’embraser ceux qui l’approchent.

P. Denis DUPONT-FAUVILLE +
11 septembre 2008

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