L’Église
Catholique
À Paris

La charité du Christ à l’œuvre

Samedi 7 février 2004 à Saint Médard

Deux événements peuvent nous aider à situer notre réflexion.

Premier événement : la béatification de Sœur Rosalie. Depuis la béatification de Frédéric Ozanam en 1997, nous avons redécouvert ce qui s’est passé à Paris dans la première moitié du 19è siècle ; la ville était en pleine croissance. L’afflux de la population paysanne attirée par l’industrialisation entraînait des situations sociales dramatiques et des détresses extrêmes. De plus, ces révolutions et violences se sont succédé.
Sœur Rosalie avec ses compagnes, Filles de la Charité, dans ce quartier ouvrier du Faubourg Saint Marcel, a, pendant plus d’un demi-siècle, travaillé à secourir, aider, éduquer tout un peuple. Elle a inventé, chaque fois qu’un besoin se faisait sentir, de nouvelles institutions.
Mais plus important encore, elle a provoqué une extraordinaire mobilisation de volontaires au service des pauvres. La rencontre entre le petit groupe d’étudiants, parmi lesquels Frédéric Ozanam, et Sœur Rosalie est un des événements les plus significatifs de ce qui s’est passé à ce moment-là dans l’état d’esprit d’un certain nombre de gens.
Sœur Rosalie a de la sorte fait bouger la société. Le bilan va bien au-delà des réalisations qu’évoque la plaque qui va être apposée devant le dispensaire de la rue de l’Epée de Bois, créé par Sœur Rosalie.
Cette contagion de la charité en acte, voilà ce qui, dans cette page d’histoire, est la leçon la plus précieuse.

Deuxième événement : les conséquences de la canicule, cet été, et la découverte, brutale en raison du nombre des décès, de la solitude de la foule dans Paris. Après l’Assemblée diocésaine du 25 mai 2002, ce constat de la solitude de tant de gens avait déjà été exprimé. Y faire face était l’objectif majeur que nous devions nous proposer. Ce phénomène a été décrit, il y a plusieurs dizaines d’années, sous le titre de "la foule solitaire" par le sociologue américain Riesman.
Aujourd’hui, dans la ville de Paris, il y a les détresses connues : exclusions de toutes sortes pour lesquelles il faut trouver des remèdes, des secours, un accueil, etc... Vous y travaillez déjà avec les paroisses parisiennes. Travail considérable qui se joint à l’action d’autres associations et aussi des pouvoirs publics.
Mais il y a ce qu’on ne voit pas et que les événements de l’été dernier nous ont fait voir : cette détresse fondamentale des habitants de la ville, "la foule solitaire", cette solitude radicale, source de malheur. Chez les gens "normaux", "ordinaires", les gens supposés "heureux", ceux "dont on ne parle pas", combien se cachent de détresses qui ne relèvent pas d’un service social ! Car la solitude, même choisie par beaucoup, fait le lit du malheur. Il peut frapper sans prévenir, dans la logique de l’adversité : foyers qui se séparent et enfants lâchés dans la nature, disputes et violences familiales, échecs et déprimes, et tant d’autres épreuves qui peuvent tomber sur n’importe qui, épreuves que la solitude rend insupportables.
Dans Paris, il n’y a personne à qui parler, personne ne parle à personne ! J’exagère ? A peine.

En regard de cela, l’Evangile que nous entendrons tout à l’heure à la messe, pour la fête de la Bienheureuse Sœur Rosalie, est celui des Béatitudes dans Saint Matthieu. C’est l’annonce du bonheur, d’un bonheur paradoxal. Ce n’est pas un conte de fée. Ce bonheur assume l’épreuve. Ce bonheur contient une exigence dans le don même que Dieu nous fait. Ce bonheur implique de donner, de se donner et de recevoir aussi infiniment plus. C’est le bonheur que Jésus nous annonce.
Ce n’est pas là le bonheur que chacun recherche aujourd’hui, celui de sauver sa peau. "Etre bien dans sa peau", dit-on, être satisfait de soi-même ou se retrouver à peu près heureux, c’est souvent un bonheur qui ne s’inscrit plus que dans la solitude, même à deux. Les caractéristiques de notre culture et de notre civilisation ne font qu’accentuer cet individualisme fondamental de celles et de ceux qui constituent les foules urbaines. Ainsi la plus grande partie du temps libre de nos contemporains est-elle occupée par la télévision ; on n’aime pas un écran, on ne pleure pas dans le sein d’un téléviseur, ce n’est pas lui qui va vous prodiguer quelque réconfort même si une voix amie ou un visage connu semble s’adresser parfois à vous !

Rappelez-vous ce que nous demande le Seigneur Jésus dans la parabole du Bon Samaritain : "Qui s’est fait le prochain de l’homme blessé, abandonné en pleine solitude ?" Il n’y a pas de solitude plus radicale que celle de cet homme, demi-mort, dans le désert. Cet homme me semble correspondre au parisien quelconque immergé dans la foule solitaire. Car, je le répète, à côté des blessures les plus visibles, il y a toutes les blessures cachées : vies ratées, déceptions, détresses, amour-propre brisé sous les coups du mépris, etc.

Dans la question de Jésus la réponse nous est donnée. Le Samaritain est tout autant solitaire dans ce désert, que l’homme demi-mort. Mais le Samaritain, lui, est vivant et se fait le prochain du blessé.

Alors, j’ai commencé à rêver : dans cette foule solitaire, nous, disciples de Jésus, nous sommes plusieurs centaines de milliers. Si nous tous - les plus actifs et les moins actifs, les plus vieux et les plus jeunes, les petits et les grands, les gros et les maigres, etc -, si tous, nous nous disions, chacun : "Aujourd’hui, je dois franchir cette barrière de solitude ; aujourd’hui je dois me faire le prochain de celui que je ne connais pas", la vie changerait.
Oui mais, me direz-vous, ce n’est pas aussi simple que ce l’était sur la route de Jérusalem à Jéricho, pour le Bon Samaritain ! Si dans le métro je veux me faire le prochain de mon voisin dont le coude me rentre dans les côtes, pour qui me prendra-t-il ? Certes, ce n’est pas simple ! Sinon, tout le monde s’y serait déjà mis. Certes, nous luttons contre nos comportements égoïstes et nos manières de vivre qui ne se soucient pas d’autrui. Cela ne suffit pas. Dans la solitude de la ville il faut nous faire le prochain de l’homme abandonné par les brigands, et surtout, inviter tous les chrétiens à se faire prochains des autres.

Tout ce que vous accomplissez déjà fait partie des actions concertées, des services caritatifs ; nous en avons entendu quelques exemples qui témoignent d’une authentique intelligence du cœur, de la volonté d’aimer, du dévouement désintéressé et souvent anonyme. Mais ce n’est pas pour recevoir des médailles ou nous donner des satisfecit que nous sommes réunis ce matin ! C’est, je le répète, pour faire plus : je voudrais vous mobiliser pour que tous les chrétiens imitent le Samaritain et manifestent ainsi dans la ville la charité du Christ.
Utopie, me direz-vous. Oui, utopie, mais utopie nécessaire. Utopie de l’Evangile. Ce n’est pas le bonheur que Jésus propose qui est une utopie. C’est notre manque de foi, notre timidité, notre respect humain, notre découragement peut-être qui nous font considérer comme une utopie que tant de baptisés que nous côtoyons, même dans nos églises, puissent répondre à l’appel du Christ.

Annoncer à nos contemporains le bonheur que le Christ propose, tel est l’objectif de la Toussaint 2004. Vous le savez, les Béatitudes sont précisément l’Evangile de la fête de tous les saints.
Nous sommes porteurs du bonheur ; non pas l’un de ces bonheurs que tant d’images de notre société marchande nous invitent à acheter ; mais le bonheur plus grand que l’étroitesse de notre cœur ou l’aveuglement de notre désir. Il ne nous appartient pas. Il est donné gratuitement à tous s’ils l’accueillent. Nous sommes porteurs de ce bonheur pour la foule solitaire.
Ce bonheur franchit la barrière de la solitude. Celui qui se fait le prochain d’un autre permet que cet autre se fasse à son tour le prochain d’un troisième. Ce bonheur - celui de la charité - est contagieux, je vous le disais. Il est fécond. Il ouvre la porte à l’annonce de la Bonne Nouvelle.

Sous couvert du débat actuel sur les religions, souvent nous nous sentons agressés, injustement agressés par des représentations caricaturales parfois insupportables de la foi chrétienne. Il faut nous rappeler que nous n’avons pas à réagir comme un animal blessé, mais en raison de ce que nous sommes et de ce qui nous est donné. Et ce qui nous est donné est précisément ce secret du pardon et de l’amour. Nous le savons bien, la meilleure justification, la meilleure explication ne relève pas du discours, des arguments, mais des faits. C’est de trouver parmi les chrétiens ce réflexe élémentaire, fondamental de la charité.
Curé de paroisse, je me souviens de mon admiration pour un certain nombre de gens disons ordinaires de par leur histoire, leur métier, leur vie, etc. : ils avaient un talent dont le secret intriguait. Quand j’allais chez eux, je trouvais tantôt un gosse dont personne ne s’occupait pour le faire lire, tantôt une femme qui venait d’être abandonnée par son mari ou un homme au chômage à qui il fallait donner un coup de main. Je me suis souvent demandé : comment font-ils ? Pourquoi eux ? Ils n’avaient pas d’autre secret que ce réflexe chrétien de l’amour du prochain, puisque Dieu nous aime. Il n’était pas nécessaire de les inviter à ouvrir leur porte, à partager leur pain et la chaleur de leur famille. Pour eux, c’était normal, évident.

Notre société, celle de la foule solitaire, nous enferme, nous aussi chrétiens, dans son mode de fonctionnement. Dans votre action caritative, vous avez le sentiment d’être trop peu nombreux et seuls souvent.

Grâce à vous, j’appelle tous les chrétiens à répondre par l’annonce du bonheur à la solitude de la foule. Il nous faut imaginer les mots et les gestes simples, à la portée de chacun, qui enclenchent cette contagion de la charité que Sœur Rosalie avait su provoquer.
Il ne s’agit pas d’un effet mécanique. Cette attitude de fond repose toujours sur l’amour qui est don et oubli de soi, sur la conviction et l’expérience que cet amour est la source du bonheur - le nôtre et celui de l’autre. Tout geste, même caché, qui nous fait le prochain de l’autre est déjà annonce de la Bonne Nouvelle ; il ouvre la porte, il trace un chemin, il lève les obstacles.
Nous ne rêvons pas en suivant ainsi le Christ. Nous le savons, il y aura toujours des jeunes qui se bagarreront et même des vieux ; il y aura toujours des éclats de violence. Telle est la condition de l’humanité jusqu’à ce que le Règne de Dieu arrive en sa plénitude. C’est précisément pour cette situation que nous sommes appelés à manifester l’amour qui fait vivre, appelés à recevoir et à partager la charité du Christ.

Réunissez-vous donc pour vous nourrir de la Parole de Dieu, pour prier, vous qui travaillez dans différents services ou mouvements caritatifs, vous « simples paroissiens » comme certains se désignent. Car seul l’amour que Dieu nous donne peut nous faire franchir ce pas auquel le Christ nous invite. Sinon, comment pourrions-nous annoncer l’Evangile à celui dont nous ne nous serions pas faits le prochain ?

Est-ce une utopie qu’au seuil de ce troisième millénaire la foule des catholiques familiers chaque semaine des églises parisiennes en deviennent conscients et que, chacun à sa place, là où il est, fasse à sa façon ce que Sœur Rosalie avait instauré : une véritable contagion de l’amour et du service dans ce Paris du 21è siècle ?

+Jean-Marie cardinal Lustiger
Archevêque de Paris

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