L’Église
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À Paris

Homélie du cardinal Jean-Marie Lustiger – Le « mystère de l’Évangélisation »

Homélie prononcée à Lisbonne le 7 novembre 2005 à l’occasion du Congrès International pour la Nouvelle Évangélisation.

Ainsi, nous venons d’entendre le récit de deux circonstances successives où l’Esprit Saint est donné aux Apôtres. Le premier nous est rapporté par l’Evangile de saint Jean, le second par les Actes des Apôtres. Ces deux événements nous montrent comment le Seigneur agit lorsque, à notre tour, nous annonçons la Bonne Nouvelle ainsi qu’il nous le demande.

I - Le soir de Pâques

Commençons par l’événement que nous rapporte saint Jean. Nous sommes au soir du « premier jour de la semaine », le dimanche de la Résurrection du Seigneur, encore loin de la fête de la Pentecôte, la fête du don de la Loi de Dieu au Sinaï qui sera célébrée 50 jours plus tard. Au soir de ce premier dimanche après le Vendredi Saint, le Seigneur ressuscité apparaît aux Apôtres, Messie souffrant glorifié, vainqueur de la mort. Les paroles habituelles avec lesquelles il les salue : « la paix soit avec vous », deviennent lourdes de sens. Cette paix, c’est « sa paix et non celle que donne le monde » comme il le leur a expliqué lors du dernier repas pascal (Jn 14,27). Et il leur montre ses mains et son côté. Ils furent remplis de joie. Cette joie est le signe de l’action de l’Esprit qui leur fait reconnaître dans les plaies des mains et du côté du Seigneur non pas le souvenir de leur lâcheté, mais le signe de l’amour donné. Pour nous aussi, cette joie pure et vraie, lorsqu’elle nous est accordée, est le signe que nous sommes entre les mains du Seigneur et que c’est bien lui qui agit en nous.

Alors Jésus leur dit : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Cette phrase qui fonde la mission n’est pas banale. Elle assimile terme à terme l’envoi du Fils par le Père à l’envoi des Apôtres, notre envoi par le Fils, Messie ressuscité. Jésus nous a dit que tout ce qui est au Père est au Fils et que tout ce qui est au Fils est au Père. Le Père aime le Fils et le Fils aime le Père du même amour. Bien plus, Jésus répondra à Thomas : "Qui me voit, voit le Père". Le Père et le Fils sont dans une relation singulière qui se manifeste par la communion de l’humanité de Jésus avec la plénitude de la volonté paternelle. Il ne s’agit pas seulement du mystère de la divinité du Verbe mais du mystère de son Incarnation, de l’humanité sainte de Jésus à laquelle nous avons part. Puisque notre envoi par Jésus est semblable à celui de Jésus par son Père, il ne nous donne pas seulement un ordre de mission mais beaucoup plus. Car Jésus désormais agit par nous.

Nous sommes désormais sa présence parmi les hommes ainsi qu’il le précise : « Qui vous écoute m’écoute ». Ce n’est pas une simple délégation d’autorité. Par notre bouche, réellement, Jésus parle, en dépit de nos péchés, de nos faiblesses, de notre insuffisance... C’est le mystère même de l’Eglise. Elle n’existe que dans cette présence du Christ en elle par le don de l’Esprit. Du point de vue de la foi, c’est une erreur grave de perception que d’omettre un instant la présence du Christ dans le mystère ecclésial pour n’y voir que l’institution humaine qu’elle est aussi. Le regard païen ne voit que l’extérieur et non le mystère caché. Certes, on ne peut le reprocher à celui qui ne croit pas ; mais, pour celui qui se dit chrétien, ce regard extérieur peut être le signe d’un grave obscurcissement de la foi. Le discours très répandu sur l’institution qui utilise les outils de l’analyse sociale peut l’interpréter de son point de vue mais ne peut d’aucune façon découvrir son identité et sa réalité. C’est aussi ce qui s’est passé pour le Christ au jour de la Passion, le vendredi saint. Ce que chacun reconnaissait dans le crucifié était mesuré par ce qu’il portait en lui-même. Aussi bien les soldats que ceux qui sont crucifiés avec lui, aussi bien les passants que Jean et Marie, chacun reconnaît quelque chose d’incontestable dans Jésus. Pour les uns, c’est un condamné qu’ils injurient ; pour d’autres, c’est un prophète dont ils ont compassion ; pour quelques-uns, c’est le fils de Dieu ; ils découvrent la gloire cachée du Père, son pardon, son amour. Chacun reconnaît ce que lui permet l’ouverture de son cour et de son intelligence.

« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Ayant ainsi parlé, il les inspira. (On peut aussi traduire, il répandit sur eux son souffle) et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ». Le signe de cette communion intime entre les Apôtres et Jésus, c’est qu’ils vont désormais annoncer par l’Esprit Saint le Règne de Dieu. C’est donc bien Jésus qui va parler par leur bouche. Jésus ajoute : « Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis et tout homme à qui vous les maintiendrez, ils lui seront maintenus. » La double formule « remettre et retenir » est une manière de dire que le pouvoir de remettre les péchés est total, sans restriction. Mais pourquoi Jésus leur donne-t-il la mission de pardonner avant même de les envoyer vers toutes les nations pour en faire des disciples et les baptiser ? « Remettez les péchés ». Probablement, cette phrase de Jésus nous gène-t-elle et gène-t-elle plus encore nos contemporains. Alors que nous aurions envie d’entendre parler de la vie ressuscitée, voilà qu’on nous parle de nos péchés. En vérité, cette réaction manifeste que nous ne savons pas ce qu’est le péché et donc, non plus, ce qu’est la miséricorde. Ou plutôt, nous n’avons pas encore découvert ce qu’est l’amour, la miséricorde et la puissance du pardon de Dieu. Voilà pourquoi nous ne savons pas ce qu’est le péché. Le mot péché évoque pour nous le sentiment de culpabilité ou de gêne, la conscience malheureuse devant le mal que nous avons fait. Pourtant nous savons bien nous arranger avec notre conscience et nous justifier nous-même. En cela, la question de notre liberté n’est pas posée.

Or, en nous invitant à nous convertir, à nous retourner vers Dieu, Jésus, comme déjà Jean-Baptiste, nous interroge sur notre liberté : « Es-tu libre ? De qui, de quoi es-tu prisonnier ? » Il nous faut découvrir ce qui nous emprisonne : nos désirs, ce que nous possédons, notre violence, notre mensonge. autant de réalités qui saisissent la liberté, la contraignent, la paralysent, l’annihilent. Et Jésus vient nous libérer. L’expression est de saint Paul : « La liberté par laquelle le Christ nous a libérés » (Gal 5,1). Pas n’importe quelle liberté, la liberté des fils de Dieu. Comment nous libère-t-il ? En nous proposant le pardon de Dieu, il peut toucher notre cour par le mystère même de sa Passion et nous faire découvrir combien le Père nous aime. Il ne s’agit plus de notre conscience coupable, il ne s’agit plus de la manière dont nous interprétons les interdits. Il ne s’agit plus des limites imposées à la liberté humaine, mais du face à face avec Dieu. La revendication de notre liberté nous apparaît alors comme l’aveu de notre prison dont le pardon nous libère.
br> Voilà le premier acte de l’évangélisation accomplie par la grâce de Dieu qui touche les cours et les rend libres pour reconnaître l’amour. Sans cette liberté, jamais les hommes ne le reconnaîtront. Car les hommes ne sont pas devant l’annonce de l’Evangile, la Bonne Nouvelle, comme ils sont devant une nouvelle transmise par une dépêche de l’AFP. Car l’événement se passe en nous, par la puissance de Dieu. Le pardon des péchés est donné par le baptême. Le récit des Actes des Apôtres nous permettra de mieux comprendre la réponse de Pierre à ceux qu’a touchés sa prédication au jour de la Pentecôte : « Convertissez-vous ; que chacun de vous reçoive le baptême au Nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint Esprit » (Ac 2,38).

II - Le jour de la Pentecôte

Observez que la Pentecôte n’est pas encore l’annonce à toutes les nations païennes ; cela se fera plus tard. Il faudra que l’Esprit laboure l’intelligence des Apôtres, il faudra Saül de Tarse, la vision de Pierre à Joppé, et beaucoup d’autres événements que nous rapportent les Actes des Apôtres. A la Pentecôte, la foule à laquelle s’adressent les Apôtres est composée de juifs et de « craignants Dieu », c’est-à-dire de païens convertis au judaïsme, dispersés parmi toutes les nations et dont la langue maternelle est celle des pays où ils sont nés. A la Pentecôte, il n’est pas encore directement question d’évangéliser les nations païennes, puisque tous ici sont juifs, mais de renverser l’obstacle des langues, des cultures, de surmonter la division des hommes qui interrompit la construction de la tour de Babel. C’est, pour l’annonce de l’Evangile, un premier pas décisif et quelque chose de fondamental dans l’annonce nouvelle de l’Evangile.

Mais que se passe-t-il ce jour-là ? Un double miracle dont on ne retient en général que le premier. Le premier, quel est-il ? Les Apôtres proclament la Résurrection du Seigneur à un public qui, par sa foi puisqu’il est juif, est capable de comprendre la signification de cette annonce de la venue du Messie. Mais ce qui les bouleverse, disent-ils, c’est que chacun les entend parler dans sa langue maternelle. Attention, il ne s’agit pas de traduction simultanée. Les Apôtres sont entendus dans la diversité des langues parce que c’est l’Esprit qui parle par leur bouche. C’est la langue de Dieu. L’Esprit qui repose sur eux s’exprime par leur bouche. Et l’Esprit parle au cour de tout homme, de chaque homme, au plus intime de sa liberté. Pour l’Esprit il n’y a pas d’obstacle infranchissable.

C’est ici qu’il nous faut prêter attention au deuxième événement de cette Pentecôte. Quel est-il ? Précisément, ce qui se passe dans la liberté, dans le cour, dans l’esprit de ceux qui écoutent. Ils entendent les merveilles de Dieu et « ils eurent le cour transpercé » ainsi qu’ils le disent après le discours de Pierre (Ac 2, 37). Leur cour a été touché par le même Esprit qui parle par la bouche des Apôtres. Et les Actes des Apôtres concluent ainsi ce récit : « Eux donc, accueillant la parole de Dieu, se firent baptiser. Il s’adjoignit ce jour-là environ trois mille âmes. »

Voilà donc ce qu’est l’évangélisation : l’Esprit parle par la bouche de celui qui est envoyé et l’Esprit touche le cour de celui qui écoute. Et c’est lui, selon la parole de Jésus, qui « rappelle la vérité tout entière ». C’est bien ainsi que Jésus, dans le discours après la Cène, décrit l’action de l’Esprit : « L’Esprit de vérité me rendra témoignage. Vous aussi, vous témoignerez. » (Jn 15, 26-27). Ainsi, la puissance de l’évangélisation, c’est précisément la puissance de l’Esprit. Il n’agit pas seulement par une inspiration prophétique qui saisit celui-ci ou celle-la ou par une grâce soudaine de lumière. C’est lui qui, au cour de l’histoire humaine, agit en ce combat spirituel pour la liberté.

Et c’est là où les deux récits du don de l’Esprit que nous avons entendus s’éclairent l’un l’autre et nous font découvrir ce que j’ai nommé « le mystère de l’Evangélisation » parce qu’elle est en tout l’ouvre de Dieu. Toute annonce de l’Evangile se heurte au péché ou du moins à l’incompréhension ou l’endurcissement du cour causé par le péché. Toute annonce de l’Evangile est un combat spirituel dans le cour de celui qui annonce comme dans le cour de celui qui reçoit. Et à chaque fois le miracle est réciproque entre celui qui annonce et celui qui reçoit et qui devient à son tour témoin. Les auditeurs reconnaissent les merveilles de Dieu, non seulement dans ce que disent les Apôtres, mais dans ce qu’ils vivent eux-mêmes sous la puissance de l’Esprit au moment où ils annoncent ces merveilles.

Ce que décrivent ces deux récits est structurel de la vie de l’Eglise. Cette leçon est capitale pour notre temps. Il n’y a pas à demander une nouvelle Pentecôte car, depuis l’origine, l’Eglise vit sous le régime de l’Esprit ; en elle, nous sommes situés dans le temps de la Pentecôte. Désormais engagés dans ce combat spirituel, nous avons besoin de ce pardon qui nous donne la vie, l’amour dont nous sommes les témoins, les annonciateurs, les serviteurs. Cette puissance de l’Esprit touche et libère nos frères, comme elle nous délivre nous-mêmes de la prison du refus, de l’ignorance, de l’oubli, du mépris pour rassembler, dans la communion de l’amour, le peuple messianique des frères et sœurs du Christ. Ils ne font plus qu’un avec le Christ, après avoir été plongés par le baptême en sa mort et sa résurrection. Ils sont devenus, en Lui, enfants de Dieu par adoption, nous dit Saint Paul. Ils sont envoyés au monde, ils sont donnés au monde comme Jésus, en signe du grand amour dont Dieu a aimé le monde, pour que le monde soit « sauvé » (Jn 3,17). Et c’est là leur mission.

Amen

+Jean-Marie cardinal Lustiger

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