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Homélie du cardinal Jean-Marie Lustiger – Messe chrismale, Mercredi Saint 7 avril 2004 - 50 ans de sacerdoce du cardinal Jean-Marie Lustiger

Le Mercredi saint 7 avril 2004, dans l’homélie de la messe chrismale, le cardinal Jean-Marie Lustiger a évoqué longuement ses cinquante ans de sacerdoce. Il a été ordonné prêtre le 17 avril 1954 au cours de la célébration du samedi saint qui à cette époque se déroulait le matin, avant que Pie XII ne renvoie au soir les offices de la semaine Sainte, selon la tradition la plus antique de l’Église.

« (…) Faisant mémoire du temps écoulé, permettez-moi de vous confier ce qui aujourd’hui me frappe le plus dans le souvenir de ce samedi saint 7 avril 1954 : les promesses faites par Dieu, promesses qu’Il a tenues en surabondance et qui alors m’apparaissaient dans la clarté d’un pressentiment. Au long des ans, j’ai vu un mystère de grâce et de dons que je voudrais pouvoir vous dire, bien qu’il soit impossible d’en faire le récit : tant de vies humaines croisées, tant de destins divers en qui j’ai vu se déployer la puissance de Dieu : péchés et faiblesses, grandeurs et joies, bref tout ce qui tisse l’existence des hommes. Percevoir comment Dieu peu à peu façonne des êtres, les fait exister, les sauve, les bénit, leur donne croissance, même dans les épreuves les plus cruelles : c’est d’une extraordinaire beauté !

1. Dans cette action de grâce nourrie de la mémoire de tant d’événements, de tant de visages que je garde au fond de mon cœur comme une famille aimée, comme autant de dons que Dieu m’a faits, m’en rendant le témoin et auprès d’eux l’instrument de sa grâce, la première chose qui m’a frappé alors c’est le mystère de la Rédemption. Car notre monde est cruel – vous savez combien cela pèse sur la jeunesse d’aujourd’hui –. Nous faisons mémoire ces jours-ci des massacres d’il y a dix ans au Rwanda… Nous n’en finirions pas d’énumérer les pages sombres et sanglantes de l’histoire de notre temps, nous n’en finirions pas de vouloir recueillir la mémoire de toutes les misères du monde, de tous les pleurs des hommes ! Au moment où dans l’église des Carmes, j’étais allongé de tout mon long, il m’a semblé que Dieu m’appelait à accepter que le Christ me prenne avec Lui, Lui le Rédempteur du monde ; Il pouvait le faire parce qu’en Lui la compassion infinie du Père se manifestait par le don de son Fils ; toute l’absurdité de la souffrance des hommes, de leur méchanceté, de leurs échecs, de leur cruauté, était portée dans la bonté immense de Dieu ; toutes les larmes de désespoir, de tristesse, de révolte étaient recueillies « dans son outre » comme le chante le psalmiste (55, 9). Cela n’était pas une consolation que j’aurais pu communiquer à d’autres, c’était la raison qui me donnait le courage, la force, l’espérance nécessaire pour travailler selon la volonté du Christ à cette œuvre de la Rédemption. Cela ne justifiait d’aucune façon l’absurdité du comportement des hommes, mais cette absurdité était portée par la tendresse et la bonté du Rédempteur de tous. En cet instant, comme prêtre, j’ai su qu’il n’y avait pas de vie perdue, pas d’homme abandonné de Dieu, pas de désespoir radical délaissé sans aucun salut. Car le salut est toujours proche puisque le Christ est mort pour tous les hommes, Il est le Sauveur du monde : mystère de compassion que nous dévoile le mystère pascal. Je peux vous le dire, ma joie de prêtre a été, en dépit des aléas de la vie, d’être toujours rappelé au réel de cet amour sans mesure ; Dieu agit et ne cesse d’agir ; Il nous surprend toujours par les miracles qu’il opère ainsi en délivrant les cœurs des plaies les plus profondes et des souffrances parfois insupportables qui, offertes, changent le sens d’une existence.

2. La deuxième certitude qui alors m’habitait, et dont cinquante ans après je reconnais avoir été comblé, en dépit des difficultés, des obstacles et des contradictions, c’est la Parole du Christ que nous avons entendue tout à l’heure chantée à l’Evangile (Lc 4, 16-21). Lorsque Jésus, dans la synagogue de Nazareth, a annoncé cette délivrance prophétisée par Isaïe, cette Rédemption dont je viens de parler, il a dit : « Aujourd’hui cette parole s’accomplit à vos oreilles, à vous qui l’entendez ». Cet aujourd’hui du Christ dans son Eglise m’a toujours fait découvrir cette Eglise, – et c’est la grâce dont je remercie Dieu – comme la présence et l’œuvre du Christ lui-même qui prend ces pauvres pécheurs pour en faire son temple et sa demeure. En elle, il manifeste la puissance de sa parole qui fait grâce ; en nous prêtres, malgré nos péchés ou en dépit de nos péchés, ou plutôt par le pardon de nos péchés il agit pour que nous soyons davantage donnés à ce qu’Il veut vous donner, et nous rend témoins de cette présence « sacramentelle » de sa puissance. J’emploie le mot « sacrement », sans le rétrécir au moment précis où dans une liturgie le prêtre remplit son rôle d’officiant au nom du Christ in persona Christi capitis ! Mais elle est déjà sacrement, cette Parole de Dieu que nous vous partageons. Elle est sacrement, cette Eglise elle-même, dans son corps, qui dès lors peut nous apparaître et m’est toujours apparue, – en dépit de tout : critiques, faiblesses, lâchetés –, comme la révélation de la présence de Dieu en ce monde. Crédible précisément parce que faite de pécheurs, elle est la preuve de la puissance de Dieu qui peut pardonner les péchés et ressusciter les morts. Mystère de l’Eglise dont nous sommes devenus les indignes serviteurs. Indignes, nous le savons, nous en sommes convaincus, et vous pouvez nous le redire ; mais cela ne peut pas diminuer notre foi puisque précisément c’est Lui, le Christ, qui nous sanctifie pour que nous vous aidions à vous sanctifier. C’est un mystère d’action de grâce, vraiment ! En dépit de tout, cette Eglise est faite de l’amour, oui vraiment de l’amour fraternel. En dépit de tout, car cet amour est plus fort que nos divisions, nos ressentiments, nos péchés contre l’amour, puisque l’amour de Dieu ne cesse de nous rassembler, puisque nous communions au même Corps et au même Sang, puisque c’est le Christ qui est lui-même notre unité : mystère de l’Eglise, le Christ en son Eglise.

3. Enfin, et ce fut pour moi depuis le début une lumière forte, en raison de mon itinéraire personnel, de ce que j’avais vécu, de ce que j’avais vu, il m’était évident, il y a cinquante ans, que nous n’étions pas dans un monde entièrement chrétien, loin de là ! Je savais bien qu’une part très importante de nos contemporains devait entendre l’annonce de l’Evangile et cet ardent amour que le Christ met dans nos cœurs. Amour pour Lui puisqu’Il est le Sauveur du monde et le Rédempteur des hommes, puisqu’Il est présent et agit en son Eglise, puisqu’Il nous aime et veut nous sauver ; cet ardent amour que le Christ nous porte, révélation de l’amour du Père, nous fait comprendre le mystère du Père invisible que « personne n’a vu » et que le Fils, seul, connaît ; son Nom est amour, don, plénitude de vie. Et cet amour demeure en nous. C’est lui qui nous fait aimer comme Dieu les aime tous ceux à qui il nous envoie, pour qu’eux aussi reçoivent la vie. Dés lors, et cela était clair pour moi, la foi chrétienne qui nous anime, la communion de l’Eglise dans l’Esprit qui nous rassemble, n’est pas une forme sociale quelconque parmi d’autres dans l’histoire des hommes, elle ne fait pas nombre avec toutes les autres institutions, elle n’est pas comparable à quelque autre que ce soit. Ce n’est pas une religion parmi les religions ou une société parmi les sociétés. Elle est le mystère de Dieu qui prend chair parmi les hommes, et qui est capable d’atteindre des hommes de toute race, de toute ethnie, de toute culture, de toute condition. Lorsque Saint Paul, dans une formule outrancière (Gal 3, 28), dit qu’« il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ », certes il va au terme de la trajectoire, décrivant le règne de Dieu en sa plénitude achevée ; mais il signifie aussi ce qu’en ce moment-ci l’Eglise du Christ anticipe et vit déjà en espérance par l’annonce de l’Evangile. Le proclamer est pour nous un ardent devoir par amour de Dieu et du Christ, et par amour des frères que Dieu aime et pour qui ce serait une joie immense de Le connaître et de pouvoir participer à leur tour au salut du monde.

Vous voyez comment cette brève plongée dans la mémoire, que j’ai voulu aujourd’hui faire avec vous, est riche d’une immense action de grâce. La vie est faite d’épreuves, de contradictions, de combats, de fidélité plus ou moins assurée, de malheurs que l’on partage avec d’autres ou dont on subit les conséquences ; mais cela n’a aucune importance finalement, devant cette immense réalité qui nous dépasse. « La Lumière est venue en ce monde, et à ceux qui l’ont reçue, Il a donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu » (Jn 1, 9... 12), « Voyez de quel grand amour Dieu le Père nous a aimés » (1 Jn 3, 1) : ces phrases de Saint Jean suffiraient à tout dire !

Que le Seigneur donne à tous la joie et la paix du Royaume promises par Jésus. »

+Jean-Marie cardinal Lustiger

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