Extrait de l’entretien du Cardinal André Vingt-Trois à Radio Notre-Dame le 12 novembre 2006.
Radio Notre-Dame : Faut-il que les catholiques continuent à soutenir cette opération ?
Cardinal André Vingt-Trois : Le Téléthon est une entreprise généreuse. Il a permis de grands progrès, d’abord dans la prise de conscience de l’existence des enfants myopathes et dans leur prise en charge, et ensuite dans la recherche contre la myopathie. Mais cela ne lui donne pour autant pas un chèque en blanc, en particulier quand sont privilégiées des pistes de recherche passant par la destruction d’embryons humains.
Radio Notre-Dame : L’interrogation est donc légitime ?
Cardinal André Vingt-Trois : Que des gens qui financent la recherche de leur propre poche posent des questions sur les conditions éthiques dans lesquelles elle se déroule, je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire. On peut même considérer que c’est un service que l’on rend. Si le Téléthon est une opération spectaculaire, il y a cependant d’autres moyens d’aider la recherche. D’autre part, des groupes se mobilisant pour le Téléthon pourraient dire : « Nous voulons bien contribuer à la collecte, mais pas pour faire n’importe quoi ».
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Le Téléthon en question - note de Mgr Michel Aupetit
Ces jours-ci, le Téléthon est l’objet d’un débat public. Par le passé, la critique a pu venir d’un scientifique comme Jacques Testard, exprimant ses doutes sur « la mise en scène triomphaliste de victoires toujours promises » [1]. Depuis ces dernières années et aujourd’hui, elle émane de plusieurs associations et de catholiques.
Les chrétiens se sont associés dès le départ à cette œuvre généreuse. Des congrégations qui prennent en charge les handicapés ont aidé à la réalisation initiale, en particulier les frères de Saint Jean de Dieu. Depuis, la plupart se sont retirées de l’opération car les fonds recueillis étaient de plus en plus destinés à des travaux scientifiques éthiquement discutables.
Quels sont les problèmes ?
1/ Le Téléthon finance l’institut I-STEM qui est le premier centre français de recherche sur l’embryon humain. Or l’utilisation des cellules embryonnaires à des fins de recherche nécessite la destruction de l’embryon humain. Par ailleurs, il existe une alternative thérapeutique qui a déjà fait ses preuves : l’utilisation des cellules souches adultes prélevées sur le patient lui-même et des cellules du cordon ombilical prélevées à la naissance du bébé. Ces cellules, dont l’emploi ne pose aucun problème éthique, ont été déterminantes pour guérir des maladies du sang et 58 maladies répertoriées ont été traitées par leur biais.
2/ Les « bébéthons » qui sont présentés comme un grand succès thérapeutique ne sont pas le fruit d’une guérison due à la recherche sur le génome, comme on aurait pu l’espérer, mais le fruit d’une sélection embryonnaire. On pratique une fécondation in vitro de plusieurs embryons et on sélectionne l’embryon sain en éliminant les autres. Ce n’est donc pas un bébé « guéri » mais un bébé « survivant ».
3/ Le Professeur Marc Peschanski, directeur de l’institut I-STEM financé par le Téléthon, milite activement pour le clonage rebaptisé pudiquement « transposition nucléaire ». Devant le scandale provoqué par les falsifications du Professeur coréen Hwang, le but avoué du clonage n’est plus l’éventualité de guérison de maladies graves mais l’utilisation du clone pour la recherche fondamentale ou même pour l’industrie cosmétique. On est bien loin des objectifs initiaux et on comprend les sérieuses réserves de ceux qui posent la question : « La médecine est-elle au service de l’homme ou l’homme est-il au service de la médecine ? ».
Il convient de saluer l’admirable générosité qui se déploie dans la préparation et le déroulement de cette grande opération annuelle ! Mais, au-delà de la nécessaire transparence sur la destination des fonds, il est légitime de faire part ouvertement de questions de conscience face à une opération aussi médiatisée. Oui, il faut aider la recherche. Mais lorsqu’elle porte sur l’être humain, elle doit plus encore que jamais accepter une réflexion éthique approfondie. Il s’agit de garantir la finalité humaine de la science.
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Nos interrogations ne sont pas de circonstance. Nous posons des questions qui concernent l’avenir de l’humanité, par le Cardinal André Vingt-Trois.
Je sais le soutien et l’espoir que de très nombreuses familles ont trouvés grâce à l’immense générosité mobilisée par le Téléthon. Il a été un puissant élément de dynamisation et a permis de faire sortir de l’anonymat les enfants myopathes et les victimes de maladies orphelines. C’est précisément pourquoi j’estime qu’en raison de l’ampleur de ce phénomène et du poids moral qu’il a acquis dans la société française, on est en droit de poser des questions de fond sur les recherches qui reçoivent un financement.
Or, aujourd’hui, le Téléthon présente comme des "enfants guéris" des enfants issus d’embryons sélectionnés par le diagnostic pré-implantatoire, à la place d’autres enfants qui ne sont pas nés. Guérir n’est pas, loin s’en faut, le synonyme d’empêcher de naître. Et faire quelque chose de bien n’exonère en rien du mal que l’on peut faire par ailleurs.
Nos interrogations ne sont pas de circonstance. Nous posons des questions qui concernent l’avenir de l’humanité. Si nous entrons, comme le redoute le professeur Sicard lui-même, dans un système de généralisation de l’instrumentalisation médicale, ne dira-t-on pas dans un demi-siècle : "Pourquoi l’Eglise s’est-elle tue ?".
Notre message va au delà du caractère légal ou illégal des recherches sur l’embryon. On peut ne pas être en accord avec certaines des dispositions de la loi que nous tenons pour moralement injustes. En toute hypothèse, le cadre légal et éthique français sera ici bientôt dépassé par des directives européennes, échelon où les lobbies financiers savent peser de tout leur poids. La science en effet, souvent servie par des gens convaincus et très purs, n’avance pas que pour son propre compte mais aussi pour le compte d’acteurs économiques très puissants. C’est ainsi que la quête de brevets devient un argument de recherche. Prenons le débat sur les cellules souches. Alors même que, contrairement aux cellules souches embryonnaires, les cellules souches adultes ont déjà fait la preuve de leur efficacité thérapeutique chez les hommes, on ne parle et on ne finance massivement que des recherches sur les premières, moyennant une promesse thérapeutique. Se pose ici une question plus profonde : pourquoi une telle fascination pour la recherche sur l’embryon humain ? Quelles sont les raisons de cette fascination ?
Mgr André Vingt-Trois
Propos recueillis par J.Y. Nau pour Le Monde, le 1er décembre 2006.
[1] J.Testard, Des hommes probables, Seuil, 1999, 31.
