Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe du jour de Pâques

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 8 avril 2007

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris

Evangile selon Saint Luc chap. 24, versets 13-35.

Frères et sœurs, ces deux hommes marchant sur le chemin d’Emmaüs ne représentent-ils pas de quelque façon notre pauvre humanité sur le chemin de son histoire ? Certes, un jour, Jésus de Nazareth a donné sa vie pour l’humanité. Certes, il est passé au milieu des hommes en faisant le bien. Certes, il a soulevé dans les cœurs une grande espérance. Mais que reste-t-il de tout cela dans la mémoire des peuples ? Une trace bien fragile puisque aujourd’hui, dans notre pays, on peut dire qu’il n’y a pas de traces chrétiennes dans l’histoire de notre continent européen. Que reste-t-il du passage du Christ sur la terre, que reste-t-il de l’offrande qu’il a faite de sa vie, que reste-t-il de ces longs jours et de ces longues semaines où il a cheminé avec les disciples, en les enseignant en même temps que la foule, en les prenant à part pour leur parler plus précisément, en entraînant quelques-uns d’entre eux sur la montagne pour être transfiguré à leurs yeux et les préparer ainsi à découvrir le sens de sa condamnation et de sa mise à mort. Malgré tout cela, ils n’ont rien compris : « Cœurs lents, vous n’avez donc pas compris ? »

Tandis que nous cheminons sur cette longue route de l’histoire, les esprits et les cœurs plus ou moins fermés à la bonne nouvelle du salut, il y a au milieu de nous quelqu’un qui marche avec nous que nous ne connaissons pas, il y a un compagnon de route que nous n’avons pas identifié et qui va ouvrir nos yeux, nos cœurs et nos esprits : « De quoi parlez-vous donc en chemin ? Quels sont les sujets qui vous préoccupent ? Quel est le souvenir qui vous attriste, quel est le regret qui assombrit vos cœurs ? » Et ils lui racontèrent ce qu’il était le seul à ne pas savoir à Jérusalem, - c’est du moins ce qu’ils pensaient - : ils lui racontèrent ce qui était advenu à Jésus de Nazareth qui s’était manifesté comme un prophète puissant en paroles et en actes et qui cependant a été livré, condamné, exécuté, est mort depuis trois jours… et tout est fini.

Comment ces deux hommes, comment l’humanité qu’ils symbolisent au long de ce chemin qui traverse les siècles, vont-ils pouvoir connaître la résurrection du Christ ? Quels moyens va-t-il employer pour leur faire découvrir la réalité qu’ils ne connaissent pas ? Trois moyens vont être mis en œuvre.

Le premier : reprendre tout ce qui était annoncé de lui dans la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire dans le Premier Testament, tout ce que les prophètes avaient dit au sujet du Serviteur souffrant mais aussi ce qu’Abraham, Moïse,… ont annoncé quant à la délivrance du peuple, mais aussi l’annonce de la venue d’un grand roi qui serait le Sauveur d’Israël, mais aussi l’annonce de la venue du Bon Pasteur… Repassant avec eux tous ces épisodes qu’ils connaissaient par cœur pour les avoir appris enfants à la synagogue, peu à peu il leur dévoile le sens des événements dont ils ont été témoins à Jérusalem. Sans doute cette évocation touche quelque chose en eux puisqu’ils diront plus tard : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous parlait en chemin ? »

Mais cette évocation de la première alliance ne suffit pas encore à éclairer la réalité. Il y faut un deuxième signe qui va leur être donné dans l’auberge alors que Jésus feignant de les quitter, ils le retiennent, lui faisant une des plus belles prières de la tradition chrétienne : « Reste avec nous, Seigneur, car déjà le soir tombe. Reste avec l’humanité car déjà la nuit l’assombrit, reste avec chacun de nous car déjà son cœur est saisi par la tristesse. Ne nous abandonne pas Seigneur, reste avec nous ». Prenant le pain, il le bénit, le rompit et le leur distribua : l’évangéliste reprend à dessein les mots mêmes qui furent employés au moment de la multiplication des pains et au moment de la cène, leurs yeux s’ouvrirent et ils comprirent que c’était le même qui leur partageait le pain dans l’auberge que celui qui le leur avait partagé au dernier repas pascal, que celui qui avait nourri la foule au désert. « Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent mais déjà il avait disparu à leurs yeux ». Fallait-il donc qu’au moment même où il leur donne le moyen de croire en sa résurrection il échappe à leur expérience et il disparaisse, comme dans quelques semaines il les quittera définitivement pour remonter auprès du Père.

Il faut alors un troisième moyen qu’ils vont découvrir, retournant à Jérusalem dans le groupe des apôtres, tout heureux de pouvoir partager leur expérience. L’évangile nous précise qu’ils ne sont pas les premiers à parler ; au contraire, ce sont les apôtres qui leur annoncent que, eux, ils ont vu le Christ. C’est ce témoignage apostolique qui vient corroborer non seulement l’éclairage biblique que Jésus leur a donné en chemin, non seulement le signe du pain partagé qui évoque pour nous l’Eucharistie, mais encore la réalité de la résurrection du Christ apparu vivant au milieu des siens. « Oui, nous l’avons vu. Il est vivant ! »

Frères et sœurs, notre humanité a besoin de ces trois moyens. Elle a besoin de l’annonce prophétique qui trouve sa vérification dans les événements survenus à Jésus de Nazareth ; elle a besoin du partage eucharistique, sacrement de la présence vivante du Christ ; elle a besoin du témoignage apostolique pour entendre annoncer la bonne nouvelle de la résurrection. Ce soir, nous qui sommes rassemblés, petit échantillon de cette humanité trébuchant au long des chemins, nous accueillons et l’annonce prophétique du serviteur souffrant ressuscité et le signe eucharistique du pain partagé qui va nous être distribué et le témoignage apostolique tel que les Actes nous l’ont rappelé tout à l’heure par le discours de Pierre et qu’il a été proclamé par l’épître de Paul.

Oui, nos cœurs sont brûlants tandis qu’il parle marchant avec nous au long du chemin. Oui, nos yeux s’ouvrent alors qu’il a disparu à nos yeux. Oui notre joie éclate quand les apôtres nous disent : « Il est ressuscité, nous l’avons vu vivant ! ». Frères et sœurs, demeurons dans la joie de cette rencontre, demeurons dans la joie de cette annonce, demeurons dans la joie de cette certitude : les hommes ne marchent pas en vain le long des chemins de l’histoire. Il est là présent à côté d’eux, il les accompagne, il les nourrit, il les attend, il les espère, il leur donne sa force et son espérance. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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