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Le témoignage d’une personne qui a passé une vingtaine d’années sur le trottoir

Katarina a 61 ans. Après une vingtaine d’années sur le trottoir, elle a décidé d’arrêter. Elle nous raconte son parcours. Témoignage recueilli par l’association Aux captifs la Libération

On était beaucoup d’enfants "J’ai été à 8 ans en pension. Je comprenais que ma mère elle avait des préférences. J’étais en pension, les autres non. Pour moi ça a été vraiment un fardeau. C’est un démarrage qui commence mal. A 14 ans j’ai été chez les religieuses à La Rochelle. Après je me suis retrouvée à Fécamp. Je travaillais à la chaîne. Après j’ai été dans une famille à Rochefort, je m’occupais des enfants. Puis j’ai essayé de revoir ma mère, je lui ai dit que je voulais rentrer à la maison à Paris. J’ai travaillé dans une pharmacie commerciale dans le 14ème pendant 3-4 ans. Ma mère, quand c’était ma paie, elle m’attendait pour prendre mes sous. Après j’ai pété les plombs, j’ai fait des bêtises. Elle me mettait trop la pression, moi je supportais pas.

J’ai connu un homme

Quand même, j’avais 22 ans ! Mais j’ignorais que j’allais faire ça. Il m’a fait des cadeaux, tout ça, et après il m’a dit : “Tu vas faire le trottoir”. Comme il a vu que j’étais fragile, le gars il en a profité. Moi je me demandais ce que c’était aussi. J’étais un peu curieuse. Après j’étais dans l’engrenage, ça a duré des années. Je l’ai quitté, mais fallait que je paye pour avoir ma liberté. Au bout de 2 ans, j’avais pris du gallon. Quand j’ai vu tout l’argent que je gagnais et que j’en voyais pas la couleur... En plus vivre dans un hôtel… Je me suis mise “à mon compte”. Je me cherchais un peu là aussi. Quand t’es entourée de nanas qui font ça. C’était le tunnel, tu vois pas trop autre chose. On était entraîné avec les nanas, on dépensait de l’argent, on faisait la java. Et à l’époque je voyais toujours ma mère. Elle savait pas ce que je faisais, mais elle avait des doutes. Elle était un peu distante. Je mentais, je lui disais que je travaillais. Quand j’ai rencontré mon mari, il savait pas trop ce que je faisais. J’ai fini par lui dire, parce que je voyais qu’il était sincère avec moi. Je voulais être franche avec lui. Ça devenait vraiment sérieux. Je pouvais pas faire ça et aller dans la famille ! Alors j’ai arrêté. On est parti à Bruxelles. Moi j’étais serveuse, lui travaillait dans le poisson.

Je suis tombée enceinte

Il m’a annoncé qu’il était déserteur. Au bout de trois mois on est retourné chez sa mère, on ne pouvait pas rester en Belgique. Il s’est fait arrêter. Je me suis retrouvée avec la belle-mère alcoolo. Il est resté 4 ans en tôle. J’étais soutenue par une dame couturière qui était très gentille. Après on s’est marié. Les belles-soeurs me cassaient les pieds pour ça. On s’est marié en prison, à 28 ans. J’ai eu un deuxième enfant 2 ans après. Je travaillais chez un retraité, je faisais du ménage. Ma mère venait me voir, elle m’apportait des provisions. Après ma belle-mère ça allait plus : elle était infernale, saoule tous les jours. C’était pas bon pour l’aîné de voir tout ça.

J’ai été voir une assistante sociale et elle m’a dit de placer mes enfants provisoirement

Ils sont restés tous les deux ensemble. Du coup j’ai habité toute seule. Je suis pas retournée tout de suite, mais bon j’ai recommencé : j’ai perdu ma place à cause de ma belle-soeur. C’était pas facile à l’époque. Quand t’es pas soutenue, rien, avec la meilleure volonté… c’était dramatique pour ça. J’allais voir mes enfants tous les dimanches. J’ai récupéré Didier quand il avait 15-16 ans. J’ai vu un juge pour enfants qui était super. Il nous a écoutés.

Patrick Giros, je le voyais dans le quartier avec son blouson de cuir. Il me disait bonjour. Moi je lui faisais confiance. Pour moi c’était un modèle. C’était un prêtre. En 84, c’est là que nous avons eu une discussion ensemble. Je lui ai dit : “Je voudrais vous voir”. J’ai mis un coup de poing sur la table et j’ai dit : “Patrick, j’arrête !”. Je fais la pute pour acheter cette drogue de merde, vous croyez que c’est facile ! L’association s’est occupée de moi. J’avais un ami qui m’épaulait. J’ai travaillé deux ans. Au début c’était dur. Après j’ai eu des problèmes de genou, 3 ans de longue maladie. Au chômage aussi un peu. Après l’invalidité, puis la retraite. C’était pas la joie. J’ai jamais repris la prostitution. Les bonshommes, ils m’écoeuraient. Ce serait à refaire, je crois que je ne l’aurais pas refait. Des fois je repense à tout ça, je me dis : “Comment j’ai pu faire pour supporter tout ça ? C’est vraiment un fardeau. ” Quand tu prends de l’âge, tout ça revient à la surface. Tu te demandes ce que t’aurais pu faire. Il aurait fallu que je rencontre quelqu’un pour raconter tout ça, ça m’aurait peut-être aidé un psy, quelqu’un comme ça. Et quand t’as pas de formation, c’est difficile de trouver du boulot. Si j’avais eu une formation, peut-être que j’aurais pu m’en sortir, on sait jamais. En connaissant des gens qui peuvent t’aider, tu peux t’en sortir

Et puis il faut parler. Si tu parles pas, les gens peuvent pas deviner. C’est important d’essayer de faire quelque chose pour les gens qui veulent s’en sortir. Mais il faut qu’ils soient d’accord aussi. Quand tu te trouves là-dedans, faut pas croire que t’es heureuse. C’est pas parce que tu gagnes de l’argent que c’est facile, c’est pas le mot “facile”. Parce que quand tu vois des gens déséquilibrés… C’était pas rose tous les jours. Les hommes ils étaient très exigeants Des fois je les envoyais balader. Ils demandaient des trucs… Moi j’étais quand même équilibrée. C’est pas vrai que c’est de l’argent gagné facilement. Moi je suis bien placée pour le dire. Je souhaite que aucune femme ne tombe dans l’engrenage. C’est tellement un truc… je sais pas comment expliquer ça. Je veux pas employer le mot “prostitution”. Je parle de “système” à la place." Katarina. Propos recueillis par Charlotte Corteel