Homélie de Mgr André Vingt-Trois – 25e dimanche du temps ordinaire

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 30 septembre 2007

Evangile selon saint Luc au chapître 16, versets 19-31
Frères et sœurs l’évangile selon saint Luc poursuit la réflexion commencée par la péricope que nous avons entendue dimanche dernier, la parabole de l’intendant malhonnête. Cette péricope portait plus précisément sur la corruption que l’argent pouvait provoquer dans la démarche apostolique alors que celle-ci doit s’appuyer toute entière sur la force de Dieu et non pas sur les moyens humains. Il s’agit d’une question particulièrement sensible et difficile pour une société humain. Il n’est donc pas surprenant que l’évangile selon saint Luc prolonge cette réflexion par la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare. Parabole magnifiquement annoncée et illustrée par les apostrophes de l’apôtre Amos que nous avons entendues dans la première lecture : elles essaient de susciter un retour sur soi dans le peuple d’Israël. Par la violence et la crudité des termes qu’il emploie, le prophète s’efforce de provoquer une conversion. En tout cas, il manifeste son désaccord et sa rupture avec les mœurs qui sévissent sur la montagne de Samarie : « La bande des vautrés n’existera plus » nous dit-il.
Certes, la bande de vautrés de Samarie a été dispersée, mais chaque génération produit ses propres vautrés, chaque génération produit des hommes et des femmes dont le cœur est séduit et perverti par la richesse et le luxe. C’est contre eux que le prophète Amos appelle à se rebeller ; ce sont eux qu’il désigne à travers leur pratique, à travers leurs excès, à travers leurs débordements, et c’est eux qu’il nous présente comme une sorte de contre-image pour nous permettre de réfléchir sur notre propre vie.
Sans doute, la plupart d’entre-nous ne se vautrent pas dans le luxe ; la plupart d’entre-nous ne vivent pas dans un univers de débordements et de facilités. Cependant cet univers existe aujourd’hui, chez nous comme il existe dans le monde entier. Périodiquement, de décennie en décennie, on s’emploie à mesurer l’écart qui se creuse entre ceux qui accroissent leur fortune et leur capacité de vivre dans le luxe et ceux qui sont jetés à la rue faute de moyens. On analyse et on épilogue sur le dénuement qui se répand d’une façon très surprenante, finalement.
Après plus d’un siècle au cours duquel on a essayé de diverses manières d’améliorer les conditions de vie dans notre société, après plus d’un siècle où l’on a fait effectivement des progrès considérables, on est encore surpris de découvrir que cette société de prospérité est capable non seulement de supporter à ses frontières, mais d’engendrer par son fonctionnement même, des troupes d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants qui subsistent à la limite de la survie humaine.
Ceci est vrai chez nous aujourd’hui, comme c’est vrai dans le monde entier à une autre échelle. Nous le savons, nous en souffrons, nous essayons autant que nous pouvons de venir en aide à ceux qui sont dans le besoin, mais nous sentons bien en même temps que, si généreux que nous soyons ou que nous essayons d’être, jamais notre générosité ne suffira à combler l’abîme qui se creuse entre la richesse dispendieuse et ostentatoire et la misère déshumanisante. Cet abîme dont l’évangile nous parle n’est pas simplement l’abîme qui s’établira dans la vie de l’au-delà entre ceux qui seront condamnés et ceux qui seront sauvés. Plus exactement, cet abîme que nous annonce l’évangile, est déjà commencé sur cette terre. Déjà, nous mesurons notre incapacité à le combler ou à le franchir. Non pas parce que nous le refuserions, non pas parce que nous serions particulièrement malfaisants et égoïstes, mais parce que nous sommes embarqués dans un système économique qui a sa logique propre.
Comment peut-on espérer réduire l’écart qui sépare la richesse extrême et l’extrême pauvreté, si des moyens structurels ne sont pas mis en œuvre pour corriger par une volonté politique et sociale les errances d’un système abandonné à son propre dynamisme ? Comment pourrions-nous espérer que les aumônes, que le travail associatif admirable auquel beaucoup contribuent, suffiront à changer les données du problème ? Cette question qui est au cœur de nos sociétés modernes développées nous aide à comprendre l’enjeu radical que l’Évangile met devant nos yeux. Car la question n’est pas simplement de savoir si nous sommes disposés à changer quelques détails, à aménager un peu de notre superflu pour qu’il soit plus équitablement réparti. La question est posée de savoir si nous acceptons d’être atteints dans ce que nous considérons non pas comme notre superflu mais comme notre nécessaire. Car il ne peut pas y avoir de véritable équité et de partage qui ait un effet structurel, tant que l’on conserve le fonctionnement d’une société constituée en bloc où le souci premier consiste à préserver ce que l’on a réussi à gagner.
« Père Abraham, dit le riche, si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront » : il s’agit de rien moins que de se convertir. Et Abraham répondit : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus ». Eh bien, frères et sœurs, quelqu’un est ressuscité d’entre les morts, et cela ne suffit pas à convaincre tout le monde. Quelqu’un est revenu de chez les morts et atteste que Dieu bénit ceux qui mettent en Lui sa confiance ; il atteste que la véritable richesse de l’humanité n’est pas dans les biens qu’elle accumule, mais dans la capacité de construire un univers selon la justice et le droit. Il est revenu d’entre les morts pour nous appeler à vivre une vie nouvelle. Notre foi au Ressuscité pourra-t-elle nous convaincre que, chacun selon nos moyens et nos responsabilités, nous devons travailler à cette nouvelle organisation de la société, de notre société, et de l’univers dans son entier ? Nous n’avons pas, aucun de nous n’a en sa main le pouvoir de changer les structures, mais si aucun de nous ne se soucie de contribuer à ce changement, jamais elles ne changeront.

Frères et sœurs, prions le Seigneur que la morale de l’histoire entre l’homme riche et Lazare éclaire nos cœurs et nous convainc de vivre autrement.

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