Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe à l’intention du Cardinal Jean-Marie Lustiger.

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Vendredi 19 octobre 2007

Evangile selon Saint Luc, chap. 7, versets de 11 à 16.

Frères et sœurs,

Cette rencontre du Christ avec ce jeune homme mort, fils unique de la veuve de Naïm, entourée par une foule nombreuse, n’évoque-t-elle pas pour nous aussi l’irruption de la mort dans le tissu ordinaire de notre existence ? Jésus est confronté ici à cette épreuve qu’il subira lui-même à Jérusalem. Dans le récit de saint Luc, il fait face par hasard à une situation qui est, si l’on y réfléchit bien, une situation ordinaire de l’existence humaine. Chacun d’entre-nous dans le réseau de sa vie, de ses relations familiales, de ses relations professionnelles, de ses relations amicales, est confronté un jour ou l’autre, et plusieurs fois au cours de sa vie, à ce choc de la mort qui est toujours imprévu, même si la mort est prévisible. Car elle est prévisible en général et elle est imprévue en particulier, et même quand elle est prévue de manière particulière en raison de la maladie, il n’y a rien de commun entre les jours qui précèdent le dernier soupir et où l’on essaye d’entourer d’affection celui ou celle qui va partir et le moment précisément où il part.
Il y a là comme une irruption, une réalité incompréhensible, incompatible même avec le sens de l’existence humaine. Une irruption qui nous laisse démunis, hébétés, sans voix… Pourtant ,vous le savez, alors qu’on ne sait pas quoi dire, dans ce moment-là, il faut parler. C’est précisément l’aspect exceptionnel de notre expérience humaine que nous mourions, ce qui est un acte social, nous ne crevons pas, ce qui est une situation animale. Nous mourrons, c’est une manière d’assister la fin de nos proches ; nous mourrons, c’est une manière d’assumer notre propre fin. Nous mourrons parce que la fin de notre vie est encore un acte humain. Mais ce que nous vivons avec plus d’intensité encore quand nous nous situons dans l’expérience chrétienne, c’est que ce moment radical, décapant, déstabilisant d’une certaine façon, ce moment qui réinscrit dans chacune de nos vies la certitude inéluctable de notre finitude, nous le vivons dans la foi et l’espérance. Non pas que nous croyions que le Christ ressuscité, auquel nous apportons notre confiance nous éviterait cette finitude ; ou encore parce que la promesse qu’Il nous fait d’une vie ultérieure serait comme une sorte de baume qui amortirait le choc de la mort, mais bien plutôt parce que la contemplation de la mort vécue par Jésus sur la croix dévoile en même temps et la Résurrection et la glorification et l’accomplissement de la promesse du Père. Non pas, comme nous avons trop facilement tendance à le comprendre, par une succession substitutive par laquelle à un moment pénible et douloureux succéderait un moment consolant, comme si le délai du samedi saint était donné comme un tampon entre l’épreuve inhumaine et la glorification divine. Mais au contraire, parce qu’au cœur même de l’épreuve inhumaine, la foi du Christ en son Père, la foi qu’il nous communique, consiste à reconnaître l’amour miséricordieux et tout puissant du Père dans le dénuement du Fils. La Passion et la mort de Jésus vont être, mais dans une sorte de collapsus du temps qui condensera en un instant mystique ce que l’expérience humaine étale à travers les jours et les années, l’anéantissement et la gloire, la fin et le commencement, la mort et la vie.
Au moment où nous célébrons cette eucharistie tout à côté de la dernière demeure du corps du cardinal Lustiger, nous ne pouvons pas ne pas penser à cet éblouissement de sa vie que fut la rencontre du Christ au cœur de la Passion dans la cathédrale d’Orléans un certain jour des années 40 : il y a été confronté dans un éblouissement à la manifestation d’un amour au-delà des mots humains. Nous ne pouvons non plus oublier ce qu’il a lui-même confié de son expérience de la visite du Saint-Sépulcre à Jérusalem : agenouillé sur la pierre du tombeau, il prend conscience que l’acte de foi doit aller jusqu’à l’expérience physique de la reconnaissance des faits et ne peut pas demeurer simplement une sorte d’adhésion morale qui ferait croire que le Christ est ressuscité mais sans que l’on s’inquiète trop de la composante historique de cette foi. A genoux dans le Saint-Sépulcre à Jérusalem nous sommes confrontés à la pierre et il faut cogner son front dessus pour savoir si on croit ou si l’on ne croit pas qu’Il est passé là un jour du temps. Nous ne croyons pas simplement à une sorte de vitalisme universel répandu dans l’éther céleste mais nous croyons à la victoire sur la mort du Crucifié un jour à Jérusalem. Bref, notre démarche de souvenir et d’affection à l’égard du Cardinal Lustiger ce soir est en même temps une invitation à accueillir la promesse de la foi sur notre expérience humaine.
Au cours des derniers mois de sa vie, il m’est arrivé à plusieurs reprises de parler avec lui de la fin, de sa fin. Parfois il me disait que ce n’était pas le moment et parfois il me provoquait en me disant : « Il faut que nous parlions ». C’est ainsi que nous avons évoqué tout à fait paisiblement et sereinement ce que serait sa mort et son enfouissement au cœur de cette cathédrale où tant de fois il a invoqué la puissance du Christ sur l’homme, chez tout homme qui est toujours le fils unique de quelque femme, pour qu’Il le remettre debout et lui donne de parler.
Rendons grâce à Dieu et prions-le pour qu’aujourd’hui encore, le Christ vivant au milieu de nous touche notre civière, qu’il nous relève, qu’il ouvre notre bouche et qu’il nous rende à notre mère, l’humanité.
Amen.

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