Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Fête du Saint Sacrement 2007 – Fête nationale du Portugal

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 10 juin 2007

Evangile selon Saint Luc au chaptitre 9, versets 11b-17

Frères et soeurs, la fête du Saint-Sacrement nous invite à méditer de façon plus particulière sur la façon dont nous célébrons l’eucharistie et sur la manière dont nous participons à l’eucharistie. Cette fête ne se substitue évidemment pas dans le calendrier liturgique de l’Eglise à la célébration eucharistique que nous pratiquons jour après jour et semaine après semaine. Elle ne nous dispense pas de l’engagement habituel, hebdomadaire, dans la célébration eucharistique. Cette solennité particulière nous propose de mieux pénétrer dans la réalité eucharistique et de mieux assumer et vivre la célébration habituelle. Dans ce sens, il me semble que la fête du Saint-Sacrement nous propose une sorte d’épreuve de la foi selon des degrés différents.

D’une certaine façon, le premier degré, celui qui est le plus évident et sans doute l’une des premières raisons pour lesquelles l’Eglise a institué une célébration qui s’appuie sur la dévotion eucharistique, c’est que l’acte de foi consiste à reconnaître la présence réelle et effective du Christ dans le sacrement eucharistique. S’il est réellement et effectivement présent dans le sacrement eucharistique, nous devons croire que cette présence perdure par delà le temps de la célébration, qu’elle ne s’évanouit pas dès l’instant que la messe est finie, pas plus que sa présence au coeur du croyant ne s’estompe à mesure qu’il digère l’hostie qu’il a reçue. En vénérant le sacrement de l’eucharistie, le Saint Sacrement, la piété chrétienne veut tout simplement exprimer cet acte de foi que dans le pain consacré au cours de l’Eucharistie, Jésus lui-même est réellement présent et se propose à notre vénération et à notre amour.

Nous le savons, cet acte de foi n’est pas du tout aussi évident qu’il peut y paraître. Car le support est bien modeste : le pain sans levain qui sert à la célébration eucharistique, les quelques gouttes qui servent à la célébration eucharistique. Comme si la pauvreté de ces signes, leur faiblesse, on pourrait dire d’une certaine façon leur indigence, faisaient encore mieux apparaître l’incommensurable écart entre la réalité humaine qui repose en nos mains et la présence divine qui est affirmée. C’est dans cette pauvreté matérielle, dans ce signe très modeste et très pauvre que le Christ se rend présent, comme il s’est rendu présent dans l’humanité et dans la pauvreté humaine.

Mais l’acte de foi en l’Eucharistie nous invite à aller un peu plus loin. D’une certaine façon, la lecture que nous venons d’entendre de l’évangile selon saint Luc nous conduit à faire ce pas. Une question nous est posée est : à quoi cela sert-il ? Autrement dit : en quoi notre célébration eucharistique peut-elle apporter une solution aux problèmes de ce monde ? S’agit-il simplement d’un rite particulier que nous célébrons entre croyants, - et il est tout à fait légitime que chaque religion ait ses rites, ses prières, il n’est pas indispensable que cela serve à quelque chose. Cela sert du moins à exprimer la foi. Pour beaucoup de chrétiens, j’en suis persuadé, leur participation à l’Eucharistie est du même ordre : ils posent un geste à travers lequel ils expriment qu’ils sont chrétiens, mais ils ne pensent pas un instant que ce geste puisse avoir la moindre utilité pour le monde. C’est un acte de piété au meilleur sens du terme, c’est-à -dire un geste que nous faisons pour exprimer quelque chose par rapport à Dieu. On ne peut demander qu’en plus, cela serve à quelque chose.

Or, ce qui nous est donné à méditer dans la lecture de l’Evangile, à travers la multiplication des pains dont vous avez remarqué certainement que le vocabulaire est très directement liturgique, ce qui nous est donné à comprendre, c’est que le Christ, quand il partage et qu’il multiplie le pain, apporte une solution à un problème insoluble, celui de nourrir une grande foule au milieu du désert à partir de cinq pains et de quelques poissons. Les disciples avaient trouvé une solution : "Renvoie-les, qu’ils rejoignent des villages pour trouver un abri et à manger ". "Nourrissez-les vous-mêmes ". Mais qui va les nourrir, et avec quoi ? A travers ce dialogue nous entendons très directement le dialogue pressant qui traverse notre humanité : le Christ nous invite à faire quelque chose pour nourrir nos frères, mais que pouvons-nous faire, quelles que soient nos bonnes intentions, quelle que soit notre générosité, quel que soit notre désir de partage, que pouvons-nous bien faire devant la misère affreuse de l’univers ? Qu’avons-nous dans les mains pour apporter une réponse aux hommes et aux femmes qui meurent de faim à travers le monde ? Qu’avons-nous dans les mains pour apporter une réponse aux hommes et aux femmes qui sont détruits par la violence et par la guerre ? Sommes-nous capables de faire quelque chose pour eux ? Ou bien ne pouvons-nous que dire au Christ : renvoie-les, qu’ils trouvent un abri quelque part, qu’ils se débrouillent ; mais si tu les laisses là ils vont mourir. Le Christ, à partir du peu qu’ils ont dans les mains, de ces quelques pains et de ces quelques poissons, le Christ nourrit la foule.

Quand nous participons à l’eucharistie, nous ne faisons pas simplement un acte de dévotion envers Dieu, ni simplement un geste de reconnaissance communautaire les uns envers les autres, ni même nous ne prenons seulement une attitude fraternelle. Nous posons un acte qui peut changer quelque chose dans le monde. Ce pain que nous recevons, qui est le corps du Christ, peut nourrir l’humanité. Quand nous participons à l’acte eucharistique, nous faisons quelque chose qui peut faire bouger la manière de comprendre les misères des hommes et d’y répondre.

Venir célébrer chaque dimanche l’eucharistie, c’est poser un acte qui devrait changer le monde, si notre coeur changeait à la mesure de l’amour que nous recevons.

Frères et soeurs, en cette fête du Saint Sacrement, nous rendons grâce à Dieu qui nourrit la foule à partir de nos pauvres forces. Nous rendons grâce à Dieu qui nous appelle à nous laisser renouveler de l’intérieur par la communion eucharistique. Nous rendons grâce à Dieu qui met devant nos yeux sous la faiblesse du signe du pain et du vin la marque de la présence active de son Fils dans l’histoire des hommes.

Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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