Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe d’action de grâces pour le cardinalat du Cardinal Vingt-Trois

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 2 décembre 2007

Evangile selon Saint-Luc chap 21, versets 34 à 36.

Frères et sœurs, il y a juste quatre mois nous étions rassemblés dans cette cathédrale pour conduire le Cardinal Jean-Marie Lustiger à sa dernière demeure, ici, sous le chœur de sa cathédrale. Vous comprendrez qu’aujourd’hui, je tienne à faire mémoire de lui, des liens qui nous unissent à lui et du signe qu’il a donné parmi nous pendant un quart de siècle de ministère épiscopal et pendant les derniers mois de sa vie.
En recevant du Pape la mission d’être cardinal et en recevant en même temps le titre de l’église de Saint-Louis-des-Français qui fut le siège du cardinal Lustiger et aussi du cardinal Marty, j’ai conscience de m’inscrire dans une continuité historique puisque, au moins pour le siècle écoulé, tous les archevêques de Paris ont été associés par le pape qui les a nommés cardinaux de manière plus directe à sa mission.

L’action de grâce que nous vivons devant ce signe de confiance, devant ce lien d’amitié que le Pape veut renforcer entre sa mission d’évêque de Rome et l’Église particulière qui est la nôtre, s’inscrit ce soir dans le cadre liturgique de l’ouverture du temps de l’Avent par lequel nous nous préparons à célébrer la nativité du Christ. Le temps de l’Avent, c’est le temps de la venue, comme pour nous aider à comprendre, ou en tout cas à mieux comprendre, que la venue du Christ en notre monde ne se réduit jamais à des moments instantanés.

Il est venu dans la chair au début de l’ère chrétienne, Jésus de Nazareth, né à Bethléem, dont nous fêterons la nativité au moment de Noël. Il a vécu la condition humaine de manière visible et il l’a assumée jusqu’au bout en donnant sa vie par amour du Père et par amour de ses frères. Il reviendra, à la fin des temps, dans la gloire pour exercer le jugement. Mais l’espace de siècles dont nous ne connaissons pas le nombre, qui sépare de sa venue dans la chair son retour dans la gloire n’est pas un espace muet ou stérile, comme si nous devions nous accommoder d’une sorte d’absence de Dieu au long de l’histoire humaine.
Certes, depuis l’Ascension, le Christ n’est plus visiblement incarné dans une existence humaine mais, par la Pentecôte et le don de son Esprit, il constitue son Corps de façon sacramentelle et mystérieuse en donnant naissance et croissance et développement à son Église.
Plus encore, le don de son Esprit dont nous repérons les effets dans la vie sacramentelle, déborde de toutes sortes de manières les limites des sacrements. Notre vie sacramentelle et notre participation par les sacrements à la vie du Christ dans son Esprit sont comme la manifestation particulièrement intense et forte d’une réalité qui surpasse les limites visibles de l’Église. Réalité par laquelle tout homme créé par Dieu à son image, appelé par Lui à le rejoindre, est habité par un dynamisme lié à sa propre vie qui inscrit dans sa chair même l’appel à la présence de Dieu.

Tous ne perçoivent pas ce dynamisme et cette vocation, et parmi ceux qui la perçoivent ou la soupçonnent, tous n’y répondent pas. Parmi ceux qui y répondent, tous ne sont pas fidèles à cette réponse. Mais la difficulté qu’il y a à reconnaître l’appel de Dieu, à y répondre et à être fidèle à cette réponse ne doit pas occulter à nos yeux la réalité de la présence divine imprégnant l’univers entier. La conviction que l’Esprit de Dieu appelle l’humanité toute entière et, plus que l’humanité, la réalité du monde, tout entier appelé à être récapitulé sous un seul chef, le Christ, comme l’écrit saint Paul, éclaire notre regard de croyant sur l’histoire que nous vivons.

Oui, dans notre monde comme au temps de Noé, on se marie, on travaille, on se distrait, on mange, on boit, on dort, comme si de rien n’était. Comme si la réalité de ce monde épuisait toutes les capacités de l’humanité, comme si surtout toutes les réalités de ce monde suffisaient à combler le désir inscrit au cœur de l’homme. Que d’hommes et de femmes qui nous entourent et qui vivent sans savoir à quelle vie ils sont appelés ! Que d’hommes et de femmes qui nous entourent vivent dans l’ignorance de l’amour qui leur est destiné ! Que d’hommes et de femmes qui nous entourent dont l’existence est complètement submergée et absorbée par les difficultés quotidiennes de la vie, par la routine des jours, par l’épuisement des contraintes !
Et nous, nous savons. Nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on voit, nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on fait, nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on gagne. Nous savons que tout ne peut pas être purement et simplement une dégénérescence de l’existence pour aboutir au tombeau. Nous savons que Dieu veut notre vie, notre vie pour toujours, la vie de toujours pour tous. Alors, allons-nous laisser l’humanité dans l’ignorance ? Allons-nous laisser nos contemporains avancer les yeux bandés à travers leur existence, alors que nous avons reçu une lumière capable d’éclairer leur chemin ? Allons-nous laisser tant d’hommes et de femmes écrasés par le poids de l’existence parce qu’ils n’ont pas d’espérance ?
C’est le moment, nous dit saint Paul. « L’heure est venue de sortir de votre sommeil ». Bien sûr, tous, il nous arrive de nous laisser assoupir par la pression des jours, par la difficulté de la vie, par la distraction de l’esprit, par la convoitise du cœur. Le temps de l’Avent c’est le temps de reconnaître que Dieu est à l’œuvre en ce monde. Le temps de l’Avent, c’est le temps de reconnaître l’avènement du Christ dans l’histoire des hommes. Le temps de l’Avent, c’est le temps de déchiffrer qu’il est présent mystérieusement, même si pour nous cette présence demeure encore voilée. Le temps de l’Avent, c’est le temps de l’approfondissement de notre conviction : Il est vivant aujourd’hui et, avec nous, il est vivant pour tous les hommes. Le temps de l’Avent, c’est le temps de l’espérance dont le Pape vient de nous parler avec tant de force dans son encyclique parue avant-hier, justement à la veille de ce temps de l’Avent. Une encyclique toute entière consacrée à l’espérance qui est la possession des biens qui nous sont donnés alors même que cette possession n’est pas encore plénière. Cette disposition du cœur doit changer notre manière d’être, doit changer notre approche du monde, doit changer l’approche de notre vie, doit changer notre regard et nos états intérieurs. Elle doit nous arracher à la désespérance, elle doit nous mettre debout quand le poids des jours et des souffrances nous poussent vers la terre. Elle doit relever nos yeux vers le ciel quand nous sommes enfouis dans la durée et la peine.
Frères et sœurs, en me donnant la barrette de cardinal, le Pape m’a dit, - pas seulement à moi, à chaque cardinal, ce n’est pas une confidence que je vous fais, c’est un propos liturgique que je vous rapporte-, il m’a dit que la couleur rouge de cette barrette évoquait la possibilité de témoigner jusqu’au don du sang. Jusqu’au témoignage du sang, jusqu’au martyre. Notre martyre en ce monde n’est pas forcément d’être perforé de flèches, c’est peut-être tout simplement d’assumer la responsabilité humaine en confessant le Christ devant les hommes.

Frères et sœurs, dans le chemin où nous sommes invités à progresser jusqu’à la fête de la nativité, pendant les trois semaines qui nous restent, nous sommes appelés à nous remettre debout, à nous réveiller, à renouveler notre désir de suivre le Christ, à ouvrir nos cœurs pour l’accueillir pleinement. Que ce chemin de conversion et d’accueil de la plénitude de Dieu, de la vitalité du témoignage dans notre vie, soit pour chacune et chacun d’entre-nous vécu dans la joie de la promesse : « Le salut est plus près maintenant », il est chaque jour plus prés de nous, « la nuit est bientôt finie, le jour est tout proche ». Alors échappons aux ténèbres et vivons dans la lumière.
Amen.

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