Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe du jour de Noël 2007

Notre-Dame de Paris – 25 décembre 2007

Isaïe 52, 7-10 ; Ps 97, 1-6 ; He 1, 1-6 : Jn 1, 1-18.

Frères et sœurs, nous sommes tellement habitués par notre expérience de la vie chrétienne et, peut-être plus particulièrement, dans notre tradition catholique, à vivre la communion avec Dieu à travers un système sacramentel ! Nous y avons des gestes, des paroles, des signes, dont la mission de l’Église nous assure et nous garantit qu’ils manifestent la présence de Dieu parmi nous, expriment son action et la réalisent. Mais je le disais : nous sommes tellement habitués à ce régime exceptionnel de grâces sacramentelles que nous finissons par courir le risque de croire que Dieu est comme nous, qu’il est de la même pâte que nous, qu’il correspond aux éléments habituels de notre expérience. L’Évangile vient de nous le rappeler à l’instant : « Dieu, nul ne l’a jamais vu ». Toute la tradition biblique nous apprend qu’on ne peut pas voir Dieu sans mourir.

Quand donc nous reconnaissons dans la personne de Jésus de Nazareth et, plus encore, dans Jésus de Nazareth enfant, né à Bethléem, quand nous reconnaissons en lui le Fils de Dieu, nous exprimons une réalité littéralement inimaginable, incompréhensible, et pourquoi ne pas le dire, inacceptable pour beaucoup de ceux qui croient au Dieu unique, invisible et impossible à toucher de nos mains, à voir de nos yeux, à saisir par nos pensées et nos concepts. Et pourtant, et c’est là notre foi, c’est ce Dieu invisible, intouchable, irréductible à nos raisonnements qui vient prendre chair et participer à l’expérience humaine, qui vient se rendre visible à nos yeux, au point que saint Jean dans sa première épître dira : « Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons ».

Encore faut-il que, dans cette grâce de la manifestation de la plénitude de Dieu, nous soyons entraînés à reconnaître qu’il n’est pas le Dieu que nous imaginons. Encore faut-il que, puisqu’il est venu partager l’expérience humaine, nous ne réduisions pas Dieu à notre expérience. Encore faut-il que nous acceptions que sa manifestation dans l’histoire des hommes puisse être aussi déroutante qu’elle le fut dans la réalité. Ce que nous avons à découvrir dans le mystère de Noël, ce n’est pas une manifestation de Dieu selon nos désirs ou selon nos imaginations. Nous le savons, nous le découvrons en méditant l’Écriture : ceux qui attendaient le Messie et qui se laissaient porter par cette attente n’attendaient pas de le voir se manifester dans la faiblesse d’un enfant nouveau-né. Ceux qui croient en la toute-puissance de Dieu ne s’attendent pas à le voir se manifester dans l’extrême faiblesse de cet enfant. Ceux qui pensent que le salut donné par Dieu se substitue à l’œuvre de la conversion dans notre vie ne peuvent pas reconnaître qui est vraiment Dieu tel qu’il se manifeste en son Fils unique, Verbe éternel. Il faut que nous acceptions que la visibilité, ce que Dieu nous donne à voir de lui-même à travers son Fils, nous oblige à corriger notre conception de Dieu, nous oblige à découvrir jusqu’à quel point la miséricorde et l’amour de Dieu sont allés pour rendre sa toute-puissance visible dans l’impuissance du Fils unique.

Lui, le Créateur des mondes, l’Incréé, Celui qui surpasse toute pensée et toute imagination, vient non seulement partager notre condition humaine, mais la partager dans ce qu’elle a de plus contraignant, de plus humiliant, la partager jusqu’à l’obéissance et l’obéissance de la croix. Comment s’étonner alors que la venue du Fils éternel dans la chair se donne à voir sous des apparences aussi modestes et même aussi étranges par rapport à ce que nous croyons et ce que nous espérons ? Comment s’étonner que Dieu dévoile devant nous la toute-puissance de son amour en prenant sur lui l’extrême de notre faiblesse et de notre misère ? C’est justement parce que cette manifestation visible du Dieu invisible prend les apparences et la réalité de la faiblesse et de l’humiliation que c’est une manifestation qui nous sauve. C’est parce qu’il prend les apparences et la réalité de cette faiblesse et de cette humiliation que la naissance de Jésus à Bethléem dans le mystère de la nuit, dans le rejet de ceux qui les entoure, devient pour nous une bonne nouvelle et une espérance infinie.

Frères et sœurs, en méditant devant Jésus dans la crèche, en regardant de nos yeux l’évocation de ce qui a été rendu visible par la naissance de Jésus, nous fléchissons les genoux devant le Père, ainsi que nous y appelle saint Paul, lui qui est le Père de toute miséricorde et qui vient rejoindre chacune et chacun des membres de notre espèce humaine, quels que soient le péril ou la souffrance qui le touche. Il s’est fait assez petit pour rejoindre le plus petit. Il s’est fait assez pauvre pour rejoindre le plus pauvre. Il a pris sur lui notre souffrance pour rejoindre toute souffrance.

En ce jour donc, nous sommes dans la joie et l’espérance parce que nous savons et nous apprenons à comprendre que la manifestation de la toute-puissance invisible de Dieu se poursuit à travers les temps et les espaces chaque fois que nous acceptons de prendre avec Jésus le chemin des plus pauvres d’entre les hommes. Nous savons que, quelles que soient nos limites et nos faiblesses, quels que soient nos péchés, par la puissance de son Esprit, par la force sacramentelle de la communion qu’il nous donne, il nous rend capables de rendre visible aujourd’hui en ce monde le mystère invisible de sa divinité. Soyons dans la joie car la mission que nous recevons d’être signe de l’amour au milieu du monde est une mission de gloire qui s’accomplit dans la faiblesse qui est la nôtre.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois

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