Paris 11e, au 72 de l’avenue Parmentier. Les Petits frères des pauvres y ont implanté une Fraternité.
Sa spécificité ? Recevoir des personnes en grande précarité : des S.D.F. de plus de 50 ans…que salariés et bénévoles vont s’employer (avec l’aide des intéressés), à sortir de la rue… Ces pauvres, devenus aujourd’hui plus nombreux, sont envoyés le plus souvent par un service
hospitalier ou social qui leur a donné l’adresse des Petits frères.
Le premier contact avec la Fraternité consiste à cerner les besoins de la personne : toît, soins, régularisation possible des papiers, droits éventuels à faire valoir.
Le deuxième contact, deux ou trois semaines après, va permettre à la personne de progresser dans la réponse à ses besoins et à son désir
de s’en sortir. Elle va pouvoir faire valoir ses droits : ses papiers et ses demandes étant lancés ou en cours (Maison départementale des
personnes handicapées - anciennement Cotorep, RMI, pension vieillesse…).
Une commission des Petits frères va examiner la demande et, dans beaucoup de situations, va proposer une chambre d’hôtel. Ce sera
d’abord une chambre à la journée et, plus tard, une chambre au mois payable mensuellement, chez l’un des « partenaires hôteliers » des Petits frères des pauvres. Mais cela demande du temps : celui de la réinsertion progressive et de son suivi. La prise en charge financière est assurée par les Petits frères des pauvres, mais l’ « accueilli » doit en payer une partie en fonction de ses ressources et, avec ce qui lui reste, subvenir à ses autres besoins, nourriture notamment.
« On est pas à la place de, on est dans le faire-avec »
C’est ce que souligne Aleks, un responsable de la Fraternité où travaillent 8 salariés : 4 au « pôle insertion » chargé du premier accueil et
de la réponse rapide à la demande, et 4 au « pôle habitat » chargé plus tard de proposer un logement durable en fonction de la situation de la
personne : un studio à Bersabée ( fondation des Petits frères), une résidence santé, une résidence service ou autre…
Pour un logement « durable », il faut attendre trois ou quatre ans, voire 54 mois, dit un « ancien »… C’est le temps de tout un travail de stabilisation, avec le suivi régulier d’un référent Petit frère.
A quelques dizaines de mètres : l’Etape.
Nous sommes dans la rue Pasteur, une rue calme, entre l’avenue Parmentier et la rue de la Folie Méricourt, une rue d’immeubles anciens,
entretenus, qui semblent occupés « bourgeoisement ». Et puis un immeuble avec, en rez-de-chaussée, une sorte de boutique et sur les
vitres, la signalétique des Petits frères. C’est le lieu de vie mis à disposition des « accueillis », ouvert tous les jours de la semaine 4
matinées et 3 après-midi. On entre dans une salle d’accueil avec des tables, des chaises, un bar où est servi abondement le thé et le café.
Un peu plus loin, une bibliothèque bien fournie, une salle de coiffure (la coiffeuse est une bénévole), des douches et une salle à manger donnant
sur un patio entretenu par les accueillis... et encore machines à laver le linge, cuisine, téléphone, photocopieur…
Au premier étage : un atelier de peinture, un atelier de musique et bientôt un équipement informatique. Ces locaux de 150 mètres carrés ont été achetés en 2006 par la Fondation des petits frères, et rénovés pour remplacer un autre lieu du quartier devenu inadapté.
« Sur ma vie, je ne vous répondrai pas »
« Si vous me posez des questions sur ma vie, je ne vous répondrai pas », dit d’emblée une femme…« C’est trop compliqué, je ne vous
raconterai pas », dit un autre. Chacun a droit au respect de sa vie, de son histoire, de son silence.
Pour l’instant, c’est l’heure du petit déjeuner comme chaque matin entre 9 et 10 heures. Pour certains, c’est « le seul vrai repas de la journée » dira l’un d’entre eux.
Alain, Henri, Seydou sont là, trois hommes à la parole facile, claire. Ils ne parlent pas pour ne rien dire. Et chacun a son chemin de vie, ses
problèmes, ses questionnements.
Alain raconte que lorsque l’Etape a ouvert ses portes le 17 octobre 2006. Des voisins des immeubles de la rue ont manifesté leur inquiétude,
voire leur hostilité. « Avec des gens comme ceux de l’Etape, il va y avoir des problèmes d’alcool, des bruits, des nuisances, des bagarres… ».
Rien de tout cela ne s’étant produit, les riverains sont aujourd’hui satisfaits…Ouf !!! Braves gens, dormons en paix… Ce petit déjeuner est important. Il permet à des « accueillis » de se retrouver, d’échanger, entre eux et avec les deux bénévoles qui assurent chacun une matinée ou un après-midi chaque semaine.
L’un des accueillis apporte chaque jour le pain.
L’un des « accueillis » est chargé, chaque jour d’apporter le pain du petit déjeuner et les journaux, pour ceux qui désirent se tenir au courant de l’actualité politique ou sportive, et également des petites annonces « offres d’emploi ». Car certains, peu nombreux (ils ont tous plus de 50
ans), ont réussi à se réinsérer dans un emploi. Ce ne sont pas forcément les mêmes qui viennent les après-midi où l’Etape est ouverte, mais l’esprit est le même : la recherche d’une chaleur humaine, du contact avec les autres et peut-être d’un sens à la vie.
Les activités proposées par ce lieu de vie sont multiples : il y a bien sûr les réponses aux besoins matériels : lessive, coiffeur, photocopies,
mais aussi une possibilité de retour à une « vie culturelle » : livres à emprunter, spectacles grâce à « Culture du Coeur » et au Service Culturel de la Ville de Paris. Des places de concert, de théâtre, de cirque sont offertes et, après le spectacle, « on va prendre un verre, et on discute ensemble de ce que l’on vient de voir », dit une bénévole.
Ce lieu est avant tout un lieu de vie, un lieu où l’on se pose, et non pas un lieu où l’on fait quelque chose. Un lieu où l’on se retrouve avec
d’autres et où l’on se grandit soi-même, avec les autres.
C’est encore un lieu où l’histoire de tel ou tel, se dévoile parfois par quelques réflexions qui ne se disent pas n’importe où : « Je pense toujours au suicide » - « J’ai perdu ma propre dignité » ; « Je suis exclu de la société » ; « C’est la descente aux enfers » et puis : « Je ne prends plus soin de moi ».
Il y a encore : « De quoi demain sera-t-il fait ? » ; « Je ne sais pas où je vais » ; « J’espère un jour ne plus avoir besoin de l’Etape ». La peur du lendemain, de l’ « après », est fortement présente.
Et ces hommes, ces femmes disent leur désir d’être utile… « Je voudrais par un travail me reconstruire avec ma famille ». « Même si j’avais des travaux d’intérêt général à faire, je le ferais ».
L’accompagnement indispensable pour une longue route
La route est longue pour reprendre pied, et peut-être parfois, ne peut-on jamais la reprendre totalement. Mais cette route ne peut jamais se faire seul.
Aussi, 50 bénévoles « travaillent » à l’Etape, certains très régulièrement ( deux bénévoles sont présents à tour de rôle 7 jours sur 7 ), d’autres moins souvent selon leurs possibilités. Leur recrutement se fait en plusieurs étapes : explications - observation - qualification.
Le Centre de formation professionnelle et d’Information (CFPI), propose ensuite, une formation adaptée aux bénévoles. Et il y a après un suivi régulier.
Avis aux amateurs… Etre bénévole est un « métier » passionnant, certes, mais il renvoie souvent à soi-même et demande compétence,
équilibre et travail d’équipe.
En quittant ces hommes, ces femmes, la conscience se fait plus vive que chacun de ces « anciens de la rue » est l’un de nous, quelqu’un de
proche, de notre famille, de nos amis. Quelqu’un qui a eu un « accident de vie », ou comme disait l’abbé Pierre : « qui est un cabossé de la
vie »
Tout simplement, il est notre frère, il partage la même humanité, avec ses désirs, ses peines, ses joies…et il a soif comme chacun d’entre nous d’amour fraternel.
Et c’est bien là notre responsabilité : partager ce que nous avons reçu, vivre et transmettre la fraternité.
