Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 1er dimanche de Carême 2008 - année A

Saint-Philippe du Roule, dimanche 10 février 2008

"Aujourd’hui, nous entrons une nouvelle fois dans ce temps de conversion, nous sommes appelés une nouvelle fois à prendre le chemin de la vie, et ce chemin de la vie, il s’ouvre devant nous, pour nous, pour chacun et chacune d’entre nous, pour nos communautés ; il s’ouvre à travers nous pour l’humanité entière."

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris

Evangile selon Saint Matthieu au chapitre 4, versets 1-11

Frères et sœurs,

les lectures que nous venons d’entendre nous remettent en face de l’enjeu radical de nos existences, l’enjeu de la liberté humaine. En effet, aussi bien par la lecture du Livre de la Genèse que par celle de l’Epître aux Romains, ce que l’Écriture veut nous faire découvrir, c’est que les événements qui marquent notre existence et l’atteignent d’une façon aussi radicale que la mort ne sont pas simplement des événements fortuits dus à la fatalité : ils sont liés à l’exercice de la liberté de l’homme.

Plutôt que d’entendre le récit du premier péché comme une malédiction qui pèse sur l’humanité entière, il nous faut déchiffrer ce premier péché aussi comme un signe de la grandeur de l’être humain qui est capable, par son choix de faire le bien ou le mal ; de choisir la vie ou la mort, ainsi que nous le dit le Livre du Deutéronome. Le temps de la conversion qu’est le temps du carême dans lequel nous entrons aujourd’hui nous est donné chaque année pour que nous redécouvrions d’une façon renouvelée l’enjeu de notre liberté ; pour que redécouvrions d’une façon renouvelée les causes de ce qui atteint l’homme dans sa chair, dans son cœur, dans ses affections, les causes de la mort de l’homme que nous éprouvons parfois comme une sorte de malédiction inéluctable.
Nous avons entendu l’interprétation que donne saint Paul de la mort qui frappe universellement tous les hommes : il rattache ce fait à la faute commise parce que cette faute manifeste la volonté, ou en tout cas le désir, de se substituer à Dieu lui-même, source de toute vie. Ainsi comprenons-nous que les tentations du Christ au désert ne sont pas simplement un récit anecdotique ; elles sont vraiment la mise en scène du drame de la liberté. Le tentateur, celui qui apparaît dès le livre de la Genèse sous les traits du Démon et qui apparaît encore dans les épreuves de Jésus au désert, le tentateur invite le Christ à jouer de sa qualité de Fils de Dieu : « Si tu es le Fils de Dieu… ». Si tu es vraiment celui que tu prétends être, alors tu peux changer les données de la situation. Tu peux ordonner que ces pierres deviennent des pains ; tu peux, en te jetant du haut du Temple, provoquer la puissance et la providence de Dieu ; tu peux espérer dominer le monde, étendre ton pouvoir sur l’univers entier. Trois tentations, celle de changer les pierres en pains, celle de sauter du haut du temple et celle de dominer le monde, qui forment une image de l’usurpation par l’être humain qu’est Jésus de la place de son Père. C’est exactement le même enjeu que celui de l’arbre de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans le récit de la Genèse.

Comment pouvons-nous, nous-mêmes, entendre cet enjeu de la liberté et de la décision humaine ? Il ne s’agit pas pour nous simplement de vivre de manière plus juste et plus fidèle à la parole de Dieu. Il s’agit de découvrir comment notre manière de vivre concerne non seulement ce que nous devenons mais l’avenir de l’humanité entière. Chacune et chacun d’entre nous à travers sa manière de vivre engage l’avenir de l’homme, de tous les hommes, de tous les êtres humains depuis l’origine jusqu’à la fin du monde. Par sa manière de vivre, chacune et chacun d’entre nous prend la décision libre de choisir le bien ou le mal, la vie ou la mort. C’est la subtilité perverse d’une autre forme de la tentation que de nous faire croire que chacun de nous est indépendant des autres, qu’il y a des aspects de notre vie qui ne concernent personne, qu’il y a ce que nous appelons commodément la vie privée et la vie publique. Comme si la liberté s’arrêtait aux portes de la vie privée, comme si ce que nous vivons dans cette sphère que nous nommons privée échappait à la règle morale qui gouverne l’humanité ! Quand je suis infidèle dans ma vie privée, je commets un méfait qui atteint tous les hommes. Je ne suis pas obligé de le publier sur la place, mais chaque action de ma vie touche l’humanité toute entière. C’est cette solidarité universelle de l’humanité que saint Paul souligne à travers les deux figures emblématiques du Christ et d’Adam. Ce que la faute d’un seul a détruit, la justification d’un seul le rétablit. Nous ne pouvons pas entrer dans ce jeu de la solidarité humaine en faisant abstraction de nos propres choix, de notre manière de vivre, des décisions quotidiennes que nous prenons.

Le temps du Carême est un temps de conversion. Il nous invite précisément à redécouvrir les ressorts de notre liberté, à redécouvrir les enjeux de nos décisions, à redécouvrir la solidarité qui nous unit à tous les hommes. Ce temps ne nous appelle pas à cultiver une sorte de perfection personnelle qui nous mettrait à part du reste de l’humanité ; il ne s’agit pas pour nous d’un exercice particulier nous perfectionnant sans que nous ayons à nous inquiéter du reste du monde. Il s’agit au contraire qu’en engageant notre liberté à la suite du Christ nous fassions grandir dans le monde les fruits de la justification universelle. Il s’agit que, par les choix de notre liberté, nous mettions en pratique ce que le Christ est venu dire et ce qu’il a fait dans ses tentations au désert : le primat de la Parole de Dieu sur notre propre jugement, la force incomparable de la puissance de Dieu que nous devons respecter et adorer, le chemin de vie que Dieu ouvre devant nous en nous invitant à la conversion et à l’amour. Aujourd’hui, nous entrons une nouvelle fois dans ce temps de conversion, nous sommes appelés une nouvelle fois à prendre le chemin de la vie, et ce chemin de la vie, il s’ouvre devant nous, pour nous, pour chacun et chacune d’entre nous, pour nos communautés ; il s’ouvre à travers nous pour l’humanité entière.

La solidarité que nous appelons à vivre pendant le carême s’exprime par le partage auquel nous sommes conviés mais elle s’exprime plus fondamentalement par la prise de conscience que, dans les décisions que je prends, dans les actes de ma vie, tous les hommes sont impliqués. Le bonheur de l’humanité dépend de ma manière de vivre : si je vis saintement, l’humanité marche vers le bonheur ; si je vis dans l’ignorance de la loi de Dieu, l’humanité marche vers son malheur et vers sa mort. C’est notre responsabilité, c’est la grâce qui nous est faite de connaître ce chemin de vie. C’est l’appel qui nous est adressé : « Choisis la vie et le bonheur ». Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois

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