Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 4e dimanche de Carême

Cathédrale Notre-Dame de Paris – dimanche 2 mars 2008

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

Frères et sœurs, avec ce chapitre 9 de l’évangile selon saint Jean, la liturgie nous propose de poursuivre notre progression catéchétique vers Pâques. Pour les catéchumènes, elle est une marche vers le baptême dans laquelle nous les accompagnons semaine après semaine pour qu’ils découvrent, qu’ils comprennent davantage, qu’ils intériorisent profondément les données essentielles de la foi chrétienne : l’eau vive, la lumière du monde, la Résurrection et la vie. Profitant du cheminement des catéchumènes, nous autres qui sommes de vieux chrétiens, baptisés de longue date, nous sommes invités chaque année à découvrir d’une façon renouvelée comment nous pouvons aboutir au jour de Pâques à la même profession de foi que ceux qui demanderont alors le baptême. Nous aussi, comme la Samaritaine, nous devons entendre le Christ nous dire : « Va chercher ton mari », et porter ainsi le poids sur le point sensible de sa vie. Pour chacun d’entre nous, la parole du Christ peut toucher un point sensible de notre vie et nous inviter à nous convertir ou en tout cas à prendre le chemin de la conversion. Avec le récit de la guérison de l’aveugle-né, nous sommes confrontés à une lecture assez compliquée dans sa simplicité. C’est pourquoi je voudrais vous encourager à prendre le temps, dans la semaine qui vient, de relire lentement ce chapitre 9 de l’évangile selon saint Jean en en repérant les différentes étapes. Car ce qui nous a paru à l’audition comme une sorte de reportage fidèle des événements est en fait une construction très élaborée. Je voudrais en souligner simplement quelques points.

Le premier est la question-choc du début. Jésus se trouve face à cet aveugle de naissance et ses disciples l’interrogent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché ou bien ses parents ? » Vous reconnaissez très facilement, même si cela ne nous avance pas beaucoup de le reconnaître facilement, la manière dont on a tendance, très vite, à attribuer le malheur à la faute. Comme si la maladie, le handicap, l’infirmité, étaient une sorte de punition due à des actes que l’on aurait commis ! Dans le cas de l’aveugle-né, cette question est redoublée du fait qu’il est né aveugle et donc infirme sans avoir pu commettre aucun acte. Alors, à quelle culpabilité faut-il attribuer sa cécité ? A celle de ses parents ? Bien sûr, en entendant des questions comme celle-là, vous êtes horrifiés, vous vous dites qu’il est inimaginable que l’on puisse dire des choses pareilles. Puis, si vous réfléchissez, vous vous apercevez quand même qu’autour de vous des gens disent : « Comment se fait-il que cela lui soit arrivé ? Pourtant, il n’avait fait de mal à personne ? », ce qui laisse supposer que s’il avait fait du mal à quelqu’un, cela aurait justifié qu’il lui arrive malheur. Ou bien encore vous entendez dire que des parents confrontés à un handicap, à une infirmité d’un de leurs enfants ont besoin de faire tout un chemin de délivrance pour ne pas se laisser enfermer dans une sorte de responsabilité personnelle, comme s’ils étaient la cause de ce qui est arrivé. Alors, si ce n’est ni lui ni ses parents, - et c’est bien la question qui traverse toute l’inquiétude humaine à travers les cultures et les religions -, d’où cela vient-il ?

Jésus ne répond pas à cette question. Il dit : « Ce n’est ni lui ni ses parents », mais il ne donne pas une explication alternative. Peut-être aujourd’hui serait-on capable d’en proposer une grâce aux progrès de la science qui nous donnent la capacité d’attribuer telle ou telle infirmité à un handicap génétique. Mais Jésus ne cherche pas d’explication, il n’essaie pas de justifier l’injustifiable. Qui peut justifier qu’un enfant naisse aveugle ? Quand on aura expliqué pourquoi un tel mal frappe tel individu, qu’est-ce que cela changera ? Peut-être cette explication aidera-t-elle à trouver un remède mais, en attendant, il est là et il est aveugle. La réponse du Christ n’est pas : « Voilà pourquoi il est aveugle », mais : « Voilà ce que nous pouvons faire, ce que nous sommes appelés à faire à partir de cette situation humaine qui est d’une certaine façon symbolique. » On peut se représenter quantité d’autres handicaps ou d’autres maladies ou d’autres malheurs, d’autres misères que la cécité mais cette dernière est quand même très significative.
S’il est né aveugle, dit Jésus, c’est que l’action de Dieu devait se manifester en lui. Ce n’est pas une explication qu’il donne mais un objectif qu’il annonce. Comment l’action de Dieu va-t-elle se manifester en lui ? Par l’intervention du Fils. « Pendant qu’il fait jour, il faut agir. Déjà, la nuit approche et personne ne pourra plus rien faire. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». Peut-être ne peut-on pas expliquer pourquoi cet homme était né aveugle, mais on va découvrir comment son aveuglement va faire éclater aux yeux de tous la mission du Christ d’être la lumière du monde. Qu’il soit la lumière du monde, cela veut dire que chacun doit pouvoir le voir et donc qu’il va falloir rendre la vue à cet aveugle.

Dans la suite de la discussion, le débat va se nouer autour de l’identité des uns et des autres : Est-ce bien le même ? Est-ce un autre qui lui ressemble ? Pour ce qui concerne l’aveugle, on conteste qu’il soit vraiment guéri, mais aussi en ce qui concerne celui qui l’a guéri on s’interroge : est-ce un prophète ? Est-ce un pécheur ? Est-ce un hérétique ? Cette discussion sur les identités va aider à progresser peu à peu dans la réflexion. Elle est liée évidemment très étroitement au fait que l’aveugle voit, ce qui est incontestable, même si c’est contesté, et que les autres qui n’étaient pas aveugles ne reconnaissent pas ce que, lui, voit. Ils ne reconnaissent pas celui qui est la lumière du monde. Tout au long de ces discussions qui vont aboutir à l’exclusion de la synagogue de l’aveugle-guéri, nous allons voir se dérouler une sorte d’anticipation du procès qui sera fait à Jésus à Jérusalem : « Nous savons qu’il est un pécheur », nous savons qu’il n’est quelqu’un de fiable, nous savons qu’il n’observe pas la loi, nous savons qu’il est mauvais. Comme ils ont exclu l’aveugle guéri, ils excluront celui qui l’a guéri.

Le débat qui se déroule autour de ceux qui croient voir et qui ne voient pas et de celui qui était aveugle et qui voit, aboutit à la question décisive qui conclut le chapitre : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? » Il y a eu beaucoup de discussion, tout le monde s’est renvoyé la balle, on ne sait plus qui est qui, et Jésus demande à celui qu’il a guéri : « Crois au Fils de l’homme ? » « - Et qui est-il, Seigneur, pour que je crois en Lui ? » Celui qui voit se pose encore des questions, ceux qui ne voient pas ne se posent plus de questions, ils savent. « - “Tu le vois, c’est lui qui te parle”. Et il dit : “Je crois, Seigneur”, et il se prosterna devant Lui ».
Je propose, frères et sœurs, que nous prolongions cette lecture et sa méditation au long de la semaine, non seulement en relisant ce chapitre 9 de l’évangile selon saint Jean, mais encore en portant dans notre cœur, dans notre méditation et notre prière, cet ultime dialogue entre l’aveugle guéri et celui qui l’a guéri, l’Envoyé, celui que Dieu a envoyé pour accomplir son œuvre tandis qu’il fait jour, celui qui est la lumière du monde. Que ce temps nous permette de recevoir pour nous-mêmes la question que Jésus pose à cet aveugle guéri : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » et la réponse du Seigneur : « Tu le vois, c’est Lui qui te parle ». Puissions-nous, inspirés par l’Esprit Saint et habités par sa force, répondre comme l’aveugle guéri : « Je crois, Seigneur » et nous prosterner devant lui. Amen.

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