Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 10e dimanche du temps ordinaire - Célébration des 400 ans de la naissance de M. Olier

Saint-Sulpice, dimanche 8 juin 2008

Ce dimanche à Saint-Sulpice, pour l’anniversaire de la naissance du fondateur de la paroisse, du séminaire (act. Issy-les-Moulineaux) et de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, étaient rassemblés une quinzaine d’évêques dont le cardinal archevêque d’Hochiminhville (Saïgon)et trois autres vietnamiens, plusieurs évêques sulpiciens de France (notamment Mgr Marcus) , et une centaine de prêtres dont la moité membres de la cie de St Sulpice.

Osée 6, 3-6 ; Ps 49 ; Rm 4, 18-25 : Mt 9, 9-13.

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

« Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Cette phrase du Christ, après l’appel du publicain et le repas pris avec les pécheurs, éclaire d’une façon particulière, non seulement sa propre mission mais encore après lui la mission qu’il va confier à ses Apôtres et qui va constituer la mission de l’Église. L’Église est un peuple de pécheurs convertis, ramenés à la vie par le baptême, aspirés vers la sainteté par le don de l’Esprit-Saint, mais qui ne peut jamais oublier le point de départ duquel elle jaillit qui est le sacrifice du Christ sur la croix, offrant sa vie pour la rémission des péchés et pour le salut de l’humanité. L’Église n’est donc jamais plus elle-même que quand elle se mobilise pour devenir témoin de ce message de miséricorde et de cet appel à la sainteté.

La vie et l’œuvre de Jean-Jacques Olier, dans la première moitié du dix-septième siècle français, sont une illustration de ce zèle missionnaire et pastoral de l’Église. Nous ne pouvons imaginer l’ampleur de la tâche qu’il eut à accomplir si nous n’évoquons pas quelques-uns des personnages qui ont été avec lui en France les artisans de la mise en œuvre de la réforme du concile de Trente. Leurs noms nous sont pour la plupart connus : saint Vincent de Paul, Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire, saint Jean Eudes, saint Louis-Marie Grignon de Montfort, le P. de Condren et tant d’autres. Cette brochette d’hommes dont certains sont devenus des grands saints de notre Église ont été de grands pasteurs ; ils ont été surtout des partisans résolus de la mise en œuvre de la réforme décidée par le concile de Trente et si lente à se répandre en notre pays.

L’une des ruptures principales dont Jean-Jacques Olier fut l’un des artisans et l’un des témoins fut la conversion du clergé. Avant de s’attaquer à la formation des futurs prêtres, il fallait déjà prendre conscience de l’état d’abandon dans lequel était le clergé français. En devenant curé de Saint-Sulpice, Jean-Jacques Olier à la différence de beaucoup d’autres à la même époque ne prenait pas possession d’un bénéfice pour assurer une étape de sa carrière : au contraire, il entrait dans une tâche pastorale, destinée à une population souvent abandonnée et misérable, peu christianisée, peu catéchisée, même si elle vivait à l’ombre de l’abbaye de Saint-Germain. Curé de la paroisse Saint-Sulpice, il a commencé par mettre en œuvre les orientations que nous jugerions aujourd’hui élémentaires d’une vie pastorale : la visite des paroissiens, la connaissance des paroissiens, la relation suivie et nourrie avec les enfants, les jeunes, de toutes les catégories de paroissiens, le développement des catéchismes, l’amélioration de la célébration liturgique, bref tout ce qui constitue la tâche habituelle d’un curé telle que nous la comprenons après coup mais qui était si novatrice lorsqu’il la mit en œuvre.

C’est sur ce fond de réforme de la vie chrétienne et de réforme de la vie paroissiale, sur ce fond aussi de champ missionnaire car, avec saint Vincent de Paul, ils ont compris très vite que la diffusion de la réforme du concile de Trente ne s’accomplirait pas en laissant les choses suivre leur cours et qu’elle supposait des campagnes missionnaires à travers la France. C’est ainsi que, comme beaucoup de leurs contemporains, heureusement, ils ont constitué des équipes de mission qui parcouraient les diocèses, appelaient à la conversion, remettaient dans la vie sacramentelle, développaient une catéchèse élémentaire, bref, remettaient en place les éléments fondamentaux de la vie chrétienne. Ces missions comme le renouveau de la vie paroissiale supposaient un clergé formé, et un clergé formé selon trois dimensions qui sont restées constitutives de la formation des prêtres.

Une dimension spirituelle : le don total auquel sont appelés les candidats au sacerdoce. Ce don total n’est possible que dans une liberté convertie et renouvelée, ce don total n’est possible que dans la conviction d’être appelé à tout quitter pour suivre le Christ et annoncer l’Évangile. Dans une société où l’état clérical constituait souvent une situation sociale privilégiée, à moins que ce ne soit un moyen de caser des enfants dont on ne savait que faire, ces objectifs de perfection spirituelle demandaient un investissement considérable. Cet investissement a commencé modestement par des retraites proposées avant l’ordination et il a étendu peu à peu non seulement à des cycles de formation théologique et pastorale mais à des cycles d’expérience spirituelle.

La deuxième dimension est la dimension théologique. Juste après la Renaissance, au moment où surgissent les grandes caractéristiques de l’humanisme qui se croit encore chrétien et qui deviendra vite peu chrétien puis deviendra non-chrétien au moment où surgissent les prémices de cet humanisme, il est nécessaire que les prêtres qui se préparent à être les pasteurs de ces paroisses aient en eux-mêmes l’équipement philosophique et théologique qui leur permettent non seulement de comprendre le monde dans lequel ils sont mais encore d’y apporter une contribution et, lorsque c’est nécessaire, un éclairage qu’ils auront appris à puiser dans leur connaissance de l’Écriture et de la Tradition chrétienne. Cet investissement philosophique, théologique et scripturaire constituera peu à peu le cadre habituel de la formation des prêtres. Nous l’avons reçu comme une tradition. Il est bon pour nous de nous rappeler que cette tradition a eu un commencement.
Troisième dimension : la formation pastorale que les futurs prêtres pouvaient acquérir en participant habituellement à la vie de la paroisse sous la conduite de son curé.

Cet apport original, partagé par différentes compagnies de prêtres qui sont représentées elles aussi parmi aujourd’hui, comme les Lazaristes, les Eudistes…., a constitué l’armature d’une Église qui s’appuyait presque exclusivement sur la solidité de ses cadres ecclésiastiques. Cette armature a permis à l’Église de former au XIXème siècle un nouveau clergé pour tenir l’ensemble des campagnes françaises. L’Église a ainsi surmonté, dans la souffrance et avec fidélité, les épreuves successives rencontrées à travers les confrontations intellectuelles et théologiques du XXème siècle ; elle continue de se développer dans un cadre différent, dans une société différente et en relevant des appels différents. Pour nous, si je puis me permettre d’associer à mes propres histoires une génération de prêtres et d’évêques qui sont ici représenté, faire mémoire de Jean-Jacques Olier est indissociable de la mémoire que nous faisons , pas seulement pour les années jubilaires, de ceux qui ont été nos formateurs.
Je n’ose pas dire mais peut-être faudrait-il quand même le dire : d’une certaine façon, nos compagnons spirituels tellement la vie du Séminaire à laquelle nous avons participé, - du moins, c’était mon cas -, était une communauté dans laquelle une part importante de la formation ne se diffusait pas par des enseignements mais surtout par l’exemple et la vie commune.
Cette vie commune, selon les conditions de cette époque, permettait de découvrir les richesses multiples de la manière de mettre en œuvre le sacerdoce chrétien à travers des personnalités assez différentes pour que nul ne songe à s’identifier à aucune. La modestie, la discrétion, l’investissement, le don total et l’ouverture qui demeurait mystérieuse pour nous, lorsque nous voyions ces hommes partir rencontrer quelque équipe à travers la ville, nous donnaient le sentiment que, vraiment, il valait la peine d’être disciples du Christ.
C’est donc avec reconnaissance, non seulement pour M. Olier mais pour ces générations de sulpiciens qui ont été nos formateurs, que je m’unis, avec joie et émotion aussi, à l’action de grâce de la paroisse Saint-Sulpice qui a été aussi de quelque façon une maquette et de la formation des prêtres et de la révolution pastorale et de l’ardeur missionnaire. Alors que nous sommes aujourd’hui dans une situation tout à fait différente, j’espère, je souhaite, et je prie pour cela, que les paroissiens de Saint-Sulpice, fidèles à leurs devanciers, soient dans l’Église de Paris, les acteurs d’un renouveau pastoral et d’un renouveau missionnaire.

Prions le Seigneur pour toutes celles et tous ceux qui ont profité de la grâce du « siècle des saints », de la grâce de l’« École française », de la grâce des compagnies de prêtres qui ont marqué cette « École française » et de la grâce partagée du sacerdoce du Christ venu non pour les justes mais pour les pécheurs.
Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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