Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe pour les 350 ans des Missions Etrangères de Paris

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 8 juin 2008

Evangile selon Saint-Mathieu 9, 9-13
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

En rapportant l’appel de Matthieu et le repas que Jésus prend avec les publicains et les pécheurs, l’évangile selon saint Matthieu annonce l’ouverture de l’alliance à tous les peuples, au-delà des frontières d’Israël, mais encore, et c’est peut-être plus délicat à percevoir, au-delà des frontières de la justice et du péché. Car la pointe de ce récit n’est pas simplement de nous faire comprendre que Jésus était capable de surmonter les interdits du contact avec les païens ou les pécheurs, ou les publicains, mais que son infraction apparente, l’impureté rituelle qu’il pouvait sembler contracter dans ce repas avaient une signification qui était le sens même de la mission qu’il avait reçue : venir, lui, le Saint, sans péché, appeler non pas les justes mais les pécheurs, et accomplir ainsi l’œuvre de la Miséricorde du Père.

Les générations de missionnaires des Missions Étrangères de Paris ou d’autres instituts et sociétés qui ont parcouru le monde depuis plusieurs siècles, étaient animées d’un seul désir : rendre Jésus Christ présent à tout homme sur la surface de la terre. Ce désir était leur motivation première, il les conduisait dans un contexte culturel que nous avons peut-être quelques difficultés à imaginer alors que les moyens de communication audiovisuelle ou les moyens de transports nous donnent l’impression d’être si proches de tous les points de la terre. Il nous faut comprendre comment de jeunes hommes, nés, pour ne parler que des Français, dans quelques régions de la France « profonde » comme nous disons, qui n’avaient souvent pas franchi les frontières de leur département, se trouvaient d’abord entraînés vers cette ville mystérieuse qu’était Paris puis, après avoir suivi la formation qui leur était donnée, étaient propulsés vers des terres, des langues, des cultures et des religions dont ils n’avaient qu’une idée très approximative, sans oublie, le Père Etcharren a évoqué ce fait tout à l’heure, leurs chances réduites d’arriver à destination. Le mouvement qui pousse des hommes et des femmes à quitter leur terre, leur pays, leur environnement, non par goût de l’exploration ou de l’exotisme mais par le dynamisme de la charité, pour porter le nom du Christ aux limites du monde, ce mouvement produit une sorte de choc entre le point d’où ils partent et le point où ils arrivent. Car ils arrivent, ou elles arrivent, avec leur foi au Christ, avec leur sens de l’Église catholique romaine, avec leur expérience de la vie chrétienne telle qu’ils la vivaient dans leur village ou dans leur pays, et ils découvrent des peuples et des cultures qui ont une autre foi, une autre expérience religieuse, une autre culture et qui ont sans doute une autre espérance.

Cette rencontre avec le choc qu’elle représente, constitue un appel pour l’annonce du Christ. Elle commence par l’apprentissage laborieux de langues très étrangères et se poursuit par la découverte modeste de cultures millénaires vis-à-vis desquelles il faut apprendre comme un enfant , non seulement le sens des mots mais encore celui des représentations, des signes et des symboles. Tout cela constitue, non pas comme on l’a dit trop facilement un choc de civilisation, mais la rencontre stimulante d’un patrimoine commun et d’expériences différentes. Le patrimoine commun, c’est la religiosité humaine. Elle s’exprime de toutes sortes de façons selon les traditions, les lieux et les cultures. Le patrimoine commun, c’est une forme de prière, une manière de s’exprimer, d’exprimer la misère humaine, d’exprimer ses attentes et ses espérances. Le patrimoine commun, ce peut-être aussi une certaine sagesse devant l’existence. Mais la particularité, car il y en a une, c’est que, précisément, pour ceux qui se réclament du Christ, la foi n’est pas simplement l’expression d’une religiosité commune, la prière n’est pas simplement le cri de la misère humaine, la sagesse n’est pas simplement le fruit de la méditation des philosophes et des sages sur l’expérience des siècles. Ce qui caractérise la foi d’Abraham, ce qui va caractériser la foi des chrétiens, ce n’est pas simplement l’attitude humaine qu’elle représente, c’est le contenu auquel elle adhère. Ce qui fait la foi chrétienne, ce n’est pas d’être croyant, c’est de croire au Christ. Ce qui fait la prière chrétienne, ce n’est pas d’être orant, c’est de prier Dieu le Père par le Fils dans l’Esprit. Ce qui constitue la sagesse chrétienne, ce n’est pas la récapitulation de toutes les sagesses du monde, c’est l’accueil du don de la sagesse divine dans la personne de l’Esprit Saint. Si bien que, si notre expérience chrétienne rejoint par bien des côtés les expériences de religions qui nous sont très différentes, si elle nous permet d’estimer les mouvements religieux que nous rencontrons, comme elle devrait nous permettre aussi d’être estimés d’eux, elle nous demande cependant de ne pas confondre une attitude croyante, priante et sage, avec le contenu de l’expérience chrétienne.

Il n’est pas mauvais aujourd’hui où ces brassages et ces rencontres de toutes sortes de religions ont lieu dans nos pays, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident, il n’est pas mauvais de rappeler que si nous pouvons admirer, - nous le faisons sans réserve -, bien des aspects des religions que nous avons la chance de côtoyer, cette admiration ne nous dispense pas de la conviction que, tant que le Christ n’est pas annoncé et reconnu, les religions humaines n’atteignent pas la plénitude de leur but. Il ne suffit pas d’admirer la foi de tel ou tel croyant, il ne suffit pas d’admirer la prière de tel ou tel temple, il faut encore aller jusqu’au bout et de la foi et de la prière et nous poser la question du destinataire de cette foi et de cette prière et du contenu dont elles sont chargées. Or, la foi d’Abraham, comme nous le rappelait tout à l’heure l’épître aux Romains, cette foi qui produit la justice, c’est la foi en celui qui a ressuscité d’entre les morts, Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification. Si nous n’allons pas jusqu’à la confrontation au fait historique de la manifestation divine dans la personne de Jésus de Nazareth, juif, né juif ; si nous n’allons pas jusqu’à la confrontation historique au fait de sa mort et de sa Résurrection, les relations amicales et respectueuses que nous pouvons entretenir avec toutes sortes de religions peuvent être édifiantes et satisfaisantes, elles laisseraient dans l’ombre ce qui est la manifestation de la plénitude de Dieu à travers l’histoire des hommes, et réduiraient à néant le sens de l’action missionnaire elle-même.

Être missionnaire, ce n’est pas dénoncer, mépriser, rejeter les expériences de ceux auxquels on s’adresse, mais ce n’est pas non plus renoncer à exprimer la spécificité de notre foi, le contenu particulier que lui donnent la mort et la Résurrection du Christ, l’espérance sans égale de la divinisation dont le don de l’Esprit nous fait à la fois les bénéficiaires et les témoins. Être missionnaire, c’est aujourd’hui recevoir avec reconnaissance tous les signes de la religion humaine, toute la sagesse des différentes religions qui ont capitalisé à travers les siècles tant et tant de prières et de méditations, et c’est annoncer sans crainte que l’ambition de Dieu va plus loin encore que de nous donner le sentiment de la paix : il nous appelle à la plénitude de la réconciliation et de la paix dans la mort et la Résurrection du Christ.
Ainsi, là où Jésus Christ est annoncé, la question est inévitablement posée : à qui croyez-vous ? Que croyez-vous ? Qu’est-ce que vous espérez ? Espérez-vous la vie et la vie qui ne finit pas ? Ou espérez-vous simplement l’apaisement de vos souffrances ?

Frères et sœurs, en priant pour rendre grâce de tant de démarches missionnaires à travers les siècles, en priant pour que Dieu continue par la puissance de l’Esprit à susciter des missionnaires pour aujourd’hui et pour demain, nous exprimons notre action de grâce pour la foi que nous avons reçue ; nous exprimons notre espérance de pouvoir annoncer Jésus-Christ à la terre entière car sans lui, il n’y a pas d’accomplissement de la plénitude humaine : il est le premier né d’une multitude de frères et il veut appeler tous les hommes à la plénitude de la communion avec Dieu.

Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, Archevêque de Paris

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