Homélie de Mgr André Vingt-Trois – 4e dimanche de Carême 2007

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 18 mars 2007

Evangile selon saint Luc au chapitre 15, versets 1-3.11-32

Frères et soeurs, peut-on fréquenter les pécheurs ? C’est la question qui nous est posée au début de la lecture de l’évangile que nous venons d’entendre : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ". Cette question n’est pas oiseuse : dans certaines traditions du judaïsme, la fréquentation des pécheurs risque de provoquer une impureté rituelle ; ce n’est donc pas simplement une convenance sociale qui ferait se détourner de telle ou telle catégorie, cette question est importante pour la religion, la relation avec Dieu, et sa mise en pratique. Cette question a traversé et traverse encore l’histoire de l’Eglise, où certains, périodiquement, connaissent la tentation ou le sentiment, ou l’illusion, que nous constituerions un peuple saint, un peuple de justes, si nous pouvions éviter la contamination du monde qui nous entoure. Mais nous savons que si nous renonçons à fréquenter les pécheurs, alors nous ne rencontrerons plus grand monde et plus grand monde ne nous rencontrera.
L’Eglise n’est pas un peuple de justes, elle est un peuple de justifiés ; elle n’est pas un peuple de purs, elle est un peuple de pécheurs pardonnés.

Pour répondre à la question posée, aux reproches que les scribes et les pharisiens formaient à son encontre, Jésus raconte trois paraboles dont nous venons d’entendre la troisième au chapitre 15 de l’évangile selon saint Luc. La première, c’est la parabole d’une femme qui a perdu une pièce de monnaie et qui retourne toute sa maison pour la retrouver ; la deuxième c’est la parabole du berger dont une brebis s’est égaré et qui abandonne les 99 qui sont autour de lui pour aller à la recherche de la brebis perdue, et la troisième est celle du fils qui a quitté la maison du père et qui s’est éloigné avec sa part d’héritage.

A travers ces trois paraboles, le Seigneur veut nous aider à comprendre le sens de sa présence auprès des publicains et des pécheurs, de l’accueil qu’il leur réserve, des repas qu’il prend avec eux, de la place qu’il leur offre autour de lui. Que faut-il comprendre ? Il faut comprendre que l’amour de Dieu à l’égard de l’humanité est une passion sans limite. Il veut le bonheur de l’homme, il veut la vie de l’homme, il veut l’amour de l’homme. Pour obtenir ce résultat, pour aboutir au bonheur de l’homme, pour le remettre en vie, pour le retrouver dans l’amour, il prend toutes les initiatives possibles.
L’histoire du peuple d’Israël le montre et l’accomplissement de ce mouvement permanent de Dieu vers l’humanité en la personne de son Fils le manifeste. La femme qui fébrilement, retourne tous ses meubles pour retrouver la pièce perdue, le berger qui court empressé pour retrouver la brebis perdue, le père qui guette jour après jour le retour de son fils et qui, dès qu’il l’aperçoit, se précipite au-devant de lui pour le serrer sur son coeur sont comme trois icônes de la miséricorde divine sans cesse à l’affût pour retrouver l’amitié de l’homme égaré.

Trop souvent soit par pharisaïsme, soit par facilité, on a tendance à interpréter cette volonté de Dieu de venir au-devant du pécheur, comme une sorte de laxisme moral. Comme si montrer le visage de Dieu à travers cette passion pour la réconciliation revenait à abaisser les exigences des commandements ou comme si, puisque Jésus partage la table des pécheurs, le fait d’être pécheur donnait ipso facto accès à la communion avec le Christ.
Le Seigneur ne conduit pas ainsi notre réflexion. La pièce de monnaie est inconsciente d’être perdue ; la brebis égarée peut chercher et tâcher de retrouver son troupeau mais en aucun cas elle ne fait retour sur elle-même. Le fils perdu, lui, est capable de réfléchir, l’Evangile nous le dit. A partir des éléments qui marquent sa situation du moment, son isolement, sa misère, sa faim, bref, les épreuves de toute existence ; à partir de ces événements qui marquent la vie de chaque homme et de chaque femme en ce monde, il est capable de faire retour sur lui-même, de comprendre sa situation et de mesurer que le changement, l’avènement du monde nouveau que saint Paul annonce, suppose de sa part une démarche de pénitent. Si bien que l’homme, le fils perdu que le père, image du Père éternel brûlant d’amour pour l’humanité, serre sur son coeur, ce n’est pas simplement un pécheur, mais c’est un pécheur repentant, c’est un homme qui a relu les événements de sa vie, qui a compris à travers ce qui lui est arrivé que quelque chose dans son existence est à corriger, à remettre en ordre, à réorienter, et qui prend les moyens de le faire, non seulement comme une intention, une velléité : "Je me lèverai et j’irai vers mon père ", mais qui le fait, qui se lève et qui vient vers son père.
Si bien que cette rencontre qui scelle la réconciliation entre le père et le fils et qui provoque la rentrée en grâce du fils, n’est pas simplement une absolution gratuite donnée par Dieu sans que rien n’ait changé dans le coeur de son fils. Elle est la rencontre de la confiance que le fils pécheur met en la miséricorde du père et de la surabondance de cette miséricorde, rencontre qui se scelle dans l’embrassement où l’un et l’autre retrouvent les liens étroits de leur affection. Oui, Jésus s’invite à la table des pécheurs, mais il n’y vient pas pour légitimer leurs péchés, pour les endurcir dans leurs erreurs, pour approuver leurs conduites mauvaises. Il y vient pour annoncer qu’il est possible de vivre autrement, pour confirmer que l’amour de Dieu n’est pas découragé par la tiédeur ou l’indifférence des hommes, pour ouvrir le chemin d’une vie nouvelle : "Un monde nouveau est déjà né ", nous dit saint Paul.

Cette réconciliation dont l’Eglise a la mission d’être l’ambassadrice, cette réconciliation à laquelle nous devons nous inviter les uns les autres, je vous y exhorte, quelques semaines avant les fêtes de la Pâque. Cette réconciliation est l’occasion d’une exultation de joie, car celui qui revient à Dieu d’un coeur contrit, celui qui supplie la miséricorde de Dieu, celui qui est relevé et accueilli dans la surabondance de la miséricorde, celui-là est conduit par Dieu au festin de fête que le père a préparé pour son fils.
Oui, le pécheur pardonné est un homme de joie et d’action de grâce. Oui, celui qui est revenu à la vie participe à la joie éternelle de Dieu, celui qui était perdu et qui a été retrouvé devient par sa participation au repas du Seigneur un témoin de la joie de Dieu lui-même.

Ainsi, frères et soeurs lorsque l’Eglise nous invite, pour nous préparer aux fêtes de Pâques, à nous tourner vers Dieu, à reconnaître les erreurs et les fautes de notre vie, à nous lever pour venir vers le Père, elle ne nous invite pas à entrer dans un chemin de tristesse. Au contraire, elle nous arrache à la tristesse de la solitude, de la misère et de la faim ! Elle nous arrache à la tristesse de la culpabilité, elle nous arrache à la tristesse de l’isolement et du regret, elle nous rend à la vie, elle nous rend à la joie de la fête. Laissez-vous réconcilier avec Dieu et vous connaîtrez la joie. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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