Homélie de Mgr André Vingt-Trois – 7e dimanche du temps ordinaire - Année C

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 18 février 2007

Si nous voulons être les enfants de ce Dieu-là, si nous voulons devenir témoins de cette miséricorde dont nous avons bénéficié, alors à notre tour, il nous faut apprendre à vivre de la miséricorde, à ne pas juger, à ne pas condamner, à pardonner et à donner avec générosité, de la générosité même de Dieu.

Evangile selon saint Luc au chapitre 6, versets 27-38

Frères et Soeurs, vous vous souvenez sans doute que dimanche dernier nous avons entendu dans l’évangile selon saint Luc les bénédictions et les malédictions. Elles formaient une sorte de tableau pour exprimer le bonheur auquel Dieu nous appelle, pour exprimer aussi la liberté dans laquelle nous sommes devant les différentes voies qui s’ouvrent devant nous pour conduire notre vie. L’Evangile poursuit cet enseignement du Christ. C’est à la fois une sorte de résumé et une préface à sa mission publique. Le développement que nous venons d’entendre donne des indications sur la manière dont doivent vivre ceux qui veulent être ses disciples : "Je vous le dis à vous qui m’écoutez ". Nous savons que, dans l’Evangile, le disciple, c’est d’abord celui qui écoute la Parole du Maître et qui essaye d’en tirer profit.

Que nous dit le Christ sur la manière de vivre qu’il recommande à ses disciples ? Les objectifs qu’il donne semblent aller à l’encontre des références habituelles des comportements humains. Nous sommes habitués, nous acceptons volontiers, une sorte de morale de la réciprocité : faire du bien à ceux qui nous font du bien, souhaiter du bien à ceux qui nous souhaitent du bien, prier pour ceux qui nous veulent du bien, mais nous réserver la possibilité de rendre le mal pour le mal, la malédiction pour la malédiction, les coups pour les coups, comme si une sorte de permission de faire le mal nous venait du mal que nous endurons. Nous le savons, dans la première alliance, la tentation de la violence et de l’exploitation de l’autre avait été réglée par la Loi avec le précepte : "oeil pour oeil, dent pour dent ". Ce précepte instaurait déjà une règle évitant que la vengeance ne s’exerce de façon complètement débridée et sauvage et que la société ne soit livrée à la violence. Avec le message du Christ, nous entrons dans une phase plus évoluée de la révélation judéo-chrétienne, héritant de la prédication des prophètes. La vie morale ne se situe plus simplement dans le registre de la réciprocité, elle entre délibérément dans le registre de la gratuité.

Comment cette nouvelle manière de comprendre la relation avec les autres est-elle fondée ? Elle est fondée de deux façons dans le discours du Christ. D’une certaine manière, la première façon de fonder cet objectif, c’est de le poser comme une règle générale de comportement : il s’agit d’agir envers les autres comme nous souhaiterions que les autres agissent envers nous. Si nous espérons ne pas être accablés en raison des erreurs que nous avons commises ou du mal que nous avons pu faire à notre prochain, bref si nous espérons de quelque façon de l’indulgence à notre égard, une certaine miséricorde, alors il faut que nous acceptions que l’indulgence et la miséricorde deviennent une règle de vie sociale, qu’elles ne soient pas simplement exercées à notre profit mais qu’elles soient exercées aussi par nous à l’égard des autres.

Ce fondement pourrait très bien, si nous en avions le temps, - mais une homélie n’est pas le lieu de ce genre de réflexion -, être justifié philosophiquement comme un fondement de la morale, comme une sorte de règle d’or : agissons envers les autres comme nous souhaitons qu’ils agissent envers nous ou, pour reprendre des catégories plus théoriques de la morale séculière, que l’universalisation de nos manières de faire serve de critère de jugement. Agissons-nous de telle façon que tout homme puisse faire ce que nous faisons et puisse le faire à notre endroit ? Mais quand nous sommes dans ce registre, quand une sorte de généralisation donne le critère selon lequel nous devons nous conduire, nous ne sommes pas encore pleinement dans le registre de la foi. Et c’est le deuxième fondement que Jésus donne à ses préceptes. Il ne dit pas seulement : "Conduisez-vous de telle façon que vous souhaiteriez que les autres se conduisent envers vous ". Mais il transpose ce principe général d’universalité dans la relation avec Dieu. Ce qui va devenir le critère du comportement, ce n’est pas simplement notre capacité à surmonter nos émotions, nos désirs désordonnés, notre appétit de possession, notre tentation de violence. Cela va être de regarder comment Dieu se conduit envers nous. Si nous voulons vraiment être fils de Dieu, si nous voulons vraiment être reconnus comme les enfants du Père miséricordieux, autrement dit, si nous voulons et si nous espérons bénéficier de la miséricorde de Dieu, alors, à notre tour, nous devons entrer dans cette règle de la miséricorde qui ne rend pas à chacun selon ses actes, qui n’est donc pas une sorte de jugement moral qui punit le mal qui a été fait, mais qui est au contraire un regard et une parole d’amour qui pardonnent et qui sauvent celui qui en a le plus besoin. "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, vous serez les fils du Très-Haut car lui il est bon pour les ingrats et les méchants ".

Si le Dieu auquel nous croyons est vraiment ce Dieu de miséricorde et de pardon, comment pourrions-nous devenir des juges et des censeurs à l’égard des autres ? Comment pourrions-nous espérer vivre de la miséricorde gratuite de Dieu, si nous-mêmes n’acceptons pas d’entrer dans une relation de miséricorde et de gratuité avec nos frères ? C’est pourquoi les exemples que donne le Christ : "si vous aimez ceux qui vous aiment ", "si vous faites du bien à ceux qui vous en font ", "si vous prêtez quand vous êtes sûrs que l’on vous rendra ", sont assortis d’une question qui a été traduite dans la lecture liturgique de la façon suivante : "quelle reconnaissance pouvez-vous en attendre ? " mais que l’on pourrait traduire plus exactement et de manière plus ajustée : "De quelle grâce êtes-vous ? ", "Sur quelle relation avec Dieu êtes-vous appuyés ? ", "Sur quelle miséricorde Dieu fondez-vous votre existence si vous n’êtes capables que d’avoir des relations réciproquement justes avec les autres ? " Nous le savons, nous allons le découvrir tout au long de cette année, l’évangile selon saint Luc va être précisément l’évangile qui va manifester de la façon la plus éclatante la miséricorde de Dieu à l’égard des pécheurs, celui qui va exprimer de la façon la plus claire comment Dieu, le Dieu Saint, le Dieu Tout-Puissant, le Dieu Miséricordieux, se fait proche de l’humanité dans son péché et dans sa faiblesse. Vous avez tous présent à la mémoire la parabole du Bon Samaritain, où saint Luc nous exprime précisément comment ce samaritain se fait proche de l’homme en train de perdre la vie au bord du chemin, comme nous avons présent à l’esprit la parabole du père qui reçoit le fils prodigue. Ces grandes paraboles de l’évangile selon saint Luc illustrent comment la miséricorde de Dieu se manifeste avec d’autant plus d’éclat et de puissance que l’homme auquel elle s’adresse en a plus besoin ; soit parce qu’il est en train de perdre la vie, soit parce qu’il est accablé par son péché, soit parce qu’il est terrassé par la culpabilité. En tout cas, le Dieu que Jésus-Christ révèle à travers l’évangile selon saint Luc, c’est le Dieu du pardon, de la miséricorde gratuite et de l’amour indéfectible.

Si nous voulons être les enfants de ce Dieu-là , si nous voulons devenir témoins de cette miséricorde dont nous avons bénéficié, alors à notre tour, il nous faut apprendre à vivre de la miséricorde, à ne pas juger, à ne pas condamner, à pardonner et à donner avec générosité, de la générosité même de Dieu. Nous comprenons que cet objectif quant à la manière de conduire notre vie échappe aux règles habituelles de la morale. Ce n’est pas une règle morale ordinaire ! Il ne s’agit pas simplement de nous demander de faire quelques efforts de plus pour améliorer les choses, il s’agit de changer complètement notre perspective. Il s’agit de sortir d’une morale du calcul, du calcul du risque, du calcul du dommage, du calcul de la réparation, du calcul de la justice, pour entrer dans une logique de la gratuité de l’amour, de la générosité de l’amour de Dieu, Lui qui a envoyé son Fils dans le monde, Lui qui, de riche qu’il était, nous dit saint Paul, s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté. Lui qui est la sainteté, il est venu partager l’existence des pécheurs. Lui qui est la vie, il est venu partager notre existence mortelle. Lui qui est le bonheur parfait dans la plénitude de l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit, il est venu connaître l’expérience de la liberté humaine qui se construit dans un amour qui est toujours une victoire sur l’indifférence et la haine. Lui qui n’avait pas péché, il a pris sur Lui notre péché, il a manifesté la richesse de la miséricorde de Dieu envers les hommes, il nous appelle à notre tour à devenir témoins de cette miséricorde. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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