Homélie de Mgr André Vingt-Trois – 12e dimanche du temps ordinaire – année B

Cathédrale Notre-Dame de Paris – 25 juin 2006

Évangile selon saint Marc au chap. 4, versets 35-41

Avec les textes de ce dimanche, nous reprenons l’ordre des liturgies du Temps ordinaire. Nous reprenons la lecture continue de l’évangile selon saint Marc. Le récit de la tempête apaisée sur le lac que nous venons d’entendre commence un ensemble de signes, de miracles accomplis par Jésus. Nous entendrons évoquer certains d’entre eux dans les dimanches qui viennent. Cette section de l’évangile selon saint Marc fait suite à un passage tout entier consacré à rapporter l’enseignement du Christ en paraboles, comme nous le rappelait le premier verset que nous avons entendu.

De quoi va-t-il être question maintenant ? Il s’agit d’abord pour l’évangéliste de continuer à manifester à travers des signes quelle est la mission de Jésus et quelle est son identité. Il s’agit ensuite, comme une réponse à ce dévoilement de l’identité du Christ, d’appeler la foi des témoins qui assistent à ces signes et de faire percevoir comment cette foi peut commencer à s’exprimer, comment aussi elle peut être obscurcie, comment elle peut se réduire à très peu de chose. C’est ce que rappelait la parabole du semeur qui a précédé immédiatement ce récit de la tempête apaisée. La Parole, comme la graine semée généreusement, tombe sur des sols de différentes qualités et produit des fruits en conséquence. C’était la conclusion de la section des paraboles et c’est aussi l’introduction aux miracles que l’évangile de Marc va rapporter.

Le premier d’entre eux, nous venons d’en entendre le récit, fait ressortir plusieurs caractéristiques importantes. La première caractéristique, c’est la présence de Jésus au coeur de l’événement. L’Evangile nous dit qu’ils partirent en barque avec Jésus "comme il était ". Il n’y a donc pas de démarche particulière du Christ pour venir se joindre au groupe des disciples : il est au milieu d’eux, et c’est dans l’état où il est qu’il monte dans la barque et qu’il les entraîne sur l’autre rive. A mesure que la navigation progresse, sans doute fatigué des longues prédications qui ont précédé, Jésus, selon l’évangéliste, s’endort sur le coussin au fond de la barque. Ces deux traits soulignent la manière dont Jésus est présent au milieu de ses disciples. Ils doivent aussi nous servir de signaux pour mieux comprendre la présence de Jésus dans notre vie. Cette présence n’a rien d’extraordinaire, Il est là comme Il est. J’allais dire comme l’un de nous, au milieu de nous, cheminant avec nous, partageant chacune de nos journées, Il est présent, et Il dort. Ce sommeil du Christ, nous allons le voir dans un instant, va jeter sur les événements qui se déroulent l’ombre d’une crise de confiance très profonde. Cette présence banale et inactive du Christ ne correspond pas à l’image que nous nous faisons du Messie agissant. Qu’il nous est plus facile de le comprendre quand, saisissant les fouets, il chasse les marchands du Temple avec colère ! Qu’avons-nous besoin d’un Messie qui sommeille au milieu de son peuple en péril ? Car c’est un autre trait de ce récit de la tempête apaisée, de nous faire pressentir l’enjeu en train de prendre sa dimension à travers le déchaînement des éléments. C’est la vie même du groupe des disciples qui est en cause : la barque commence déjà à faire eau de toute part. Nous avons reçu dans la tradition chrétienne l’image de cette barque comme le symbole de l’Eglise. Les disciples rassemblés dans la barque avec Jésus qui sommeille au milieu d’eux voient peu à peu cette barque faire eau et s’enfoncer. Il y a péril en la demeure, péril pour l’Eglise, péril pour chacun de ses membres : qu’allons-nous devenir ? Sommes-nous voués à mourir avec le Messie au milieu de nous ? Nous voyons comment ces deux images, l’image du Christ sommeillant sur son coussin et l’image de la barque qui fait eau et qui commence à sombrer, renvoient à deux aspects contrastés, sinon contradictoires. D’un côté, le sentiment du péril urgent : qu’allons-nous devenir ? qui pousse les disciples à réveiller le Christ et à lui dire : "Cela ne te fait rien ? Nous sommes en train de périr ! " Et de l’autre côté, l’apparente indifférence du Christ, son immobilité, son abstention de toute action extraordinaire.

L’interprétation que Jésus, dans l’évangile selon saint Marc, va donner lui-même de cette attitude nous aide à comprendre que l’enjeu en est la foi : "Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? " Il est au milieu de vous, vous le voyez. Vous voyez sa tranquillité, sa confiance, et vous vous agitez de toute part, comme si votre agitation pouvait faire quelque chose pour sauver la barque ! On a envie de dire : savent-ils qui est le Sauveur ? Savent-ils que c’est la présence de Jésus "comme il était ", sans autre manifestation extraordinaire, qui est le principe du Salut au milieu de la barque ? Toujours est-il que, pour eux, la foi n’est pas encore assez profondément enracinée pour qu’ils puissent se contenter de cette présence discrète et silencieuse du Christ au coeur de leur vie. Il faut qu’Il fasse quelque chose. Il faut qu’Il agisse, il faut qu’Il se manifeste.

A mesure que je prononce ces paroles, j’imagine que chacune et chacun d’entre vous est renvoyé à sa propre expérience de la présence du Christ dans sa vie. De cette apparente absence, de cette inaction évidente, de ce silence assourdissant au moment du péril. Oui, nous aussi, comme les Apôtres, notre foi n’est pas encore assez grande pour croire qu’Il peut nous sauver en subissant la Passion et non pas en agitant le monde. Mais, puisqu’ils l’ont réveillé ; puisque leur foi a besoin de signes pour grandir, alors Il leur donne un signe. Du geste et de la voix, Il calme la mer et les vents, et Il amène sur leurs lèvres la question que l’évangile selon saint Marc fait grandir pas à pas : Qui est-il celui-là pour que même les éléments lui obéissent ?

Frères et soeurs, quelle que soit la manière dont nous éprouvons la tempête dans notre vie, quel que soit le sentiment que nous avons du péril, nous sommes invités à entrer dans ce regard de la foi qui n’est pas encore arrivé à sa pleine maturité, qui est encore une petite foi, comme dira l’Evangile un peu plus tard. Une foi qui a encore besoin de sentir quelque chose, de voir quelque chose, de s’appuyer sur des manifestations, des signes, des miracles, mais une foi quand même, qui se tourne vers lui, qui était là au milieu, comme il était. Qu’ils l’éveillent, qu’ils l’appellent au secours : "Cela ne te fait rien que nous périssions ? " Bien sûr, nous pouvons rêver avoir une foi parfaite, complètement accomplie, qui se contenterait de s’appuyer mystérieusement sur la présence du Christ, sans rien lui dire et sans qu’il ne dise rien. Mais nous n’en sommes pas encore là . Avec les disciples, il nous faut apprendre à nous tourner vers le coussin où dort Jésus prés de nous, à le secouer et à lui dire : Seigneur, nous périssons ! " Il faut que nous ayons assez le sens du péril, que nous sentions assez à quel point notre vie est menacée, pour que nous osions l’éveiller et l’appeler au secours. Qu’Il nous donne de grandir dans la foi à mesure qu’Il va multiplier devant nous les signes de sa puissance. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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