Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 22e dimanche du temps ordinaire

Cathédrale Notre-Dame, dimanche 31 août 2008

Evangile selon saint Matthieu, châpitre 16, versets 21-27

Frères et Sœurs,

Vous vous souvenez sans doute que dimanche dernier l’évangile de saint Matthieu nous rapportait l’épisode de la confession de foi de Césarée, au cours duquel Pierre avait dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ». Et Jésus lui avait répondu : « Heureux es-tu Simon fils de Jonas car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela mais mon Père qui est dans les cieux ». Ainsi, la profession de foi de Pierre telle qu’elle est transmise par l’évangile, est attribuée par Jésus directement à une inspiration divine. Dès lors, le contraste est d’autant plus fort avec ce que nous venons d’entendre, quand Jésus dit à Pierre : « Passe derrière moi Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. »

Ce contraste nous invite à comprendre qu’il y a une différence entre la profession de foi que Dieu a inspirée à Pierre et les pensées de Pierre. Comme pour nous il y a une différence entre ce que nous sommes invités à croire et ce que nous pensons. La pensée est en effet le produit de notre réflexion, de nos espérances, ou de nos désirs, tandis que la foi est le dépôt que Dieu fait en nous par son Esprit, et ne coïncide donc pas nécessairement avec nos pensées.

Comment se manifeste cet écart ? Nous le voyons ici dans la différence entre la profession de foi de Pierre (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant »), et son refus d’imaginer que le Christ, le Fils du Dieu vivant, puisse souffrir et être tué, même si c’est pour ressusciter. La pensée de Pierre à propos du Messie n’intègre pas l’idée qu’il puisse échouer. Elle n’accepte pas l’image d’un Messie souffrant, crucifié et perdant sa vie devant Dieu. Elle hérite plutôt des espérances messianiques que Pierre a reçues de la tradition d’Israël, pour laquelle le Messie devait revenir dans sa gloire pour rétablir le Royaume et rendre la plénitude de ses droits au peuple élu.

Mais ce hiatus entre l’attente du Messie glorieux et la réalité du Messie souffrant, ou encore entre ce que nous croyons et ce que nous espérons et pensons, que révèle-t-il de notre expérience de croyant ?
Peut-être n’attendons-nous pas aujourd’hui un messie triomphant qui établirait son règne sur la terre. Mais peut-être attendons-nous toujours du Christ qu’il fasse réussir notre vie. Il ne faut pas nous moquer de cette espérance qui habite le cœur de tant d’hommes et de femmes, espérance que Dieu serait fait pour arranger leurs affaires. Ce n’est pas l’expérience la plus affinée de la foi. Mais c’est tout de même l’expression d’une confiance qui mérite le respect. Oui nous espérons souvent que Dieu nous protégera des accidents, de la maladie et de la guerre, qu’il fera réussir nos entreprises, et sinon les nôtres celles de nos enfants et celles de leurs enfants. Oui nous espérons beaucoup que Dieu soit un bienfaiteur pour nous, en tout cas pour ce qui nous intéresse, c’est à dire le succès de notre vie.

Mais cette pensée, même si elle exprime une confiance justifiée dans l’amour de Dieu, reste encore une pensée humaine éloignée de ce que Dieu veut accomplir pour l’humanité. Car ce qu’il offre à l’humanité nous est donné à voir dans le déroulement de la vie de Jésus : ce n’est pas le succès de la prédication du Christ, pas même l’attrait pour ses miracles, ni la fascination pour sa personne, c’est l’offrande qu’il doit faire de sa vie pour le salut du monde ! Le Christ devient vraiment le Messie quand il donne sa vie pour les hommes ! Et si Pierre n’arrive pas à accepter cette image du Messie, c’est qu’il n’a pas encore accédé à l’intelligence du mystère d’un Dieu qui ne vise pas notre prospérité en ce monde, ni le succès de nos entreprises mais bien plutôt le salut de l’humanité entière, salut qui passe par l’acceptation de l’offrande de notre propre vie : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perd sa vie à cause de moi, la gardera ».

Finalement, si nous n’arrivons pas à ajuster nos pensées humaines à la pensée de Dieu, c’est parce que cela suppose que notre propre vie s’inscrive dans la suite et le modèle de la vie du Christ. Pour accepter que le Christ soit le Messie, il nous faut accepter que par notre onction baptismale notre chemin s’identifie à celui du Christ et admettre de perdre notre vie pour la sauver. N’est-ce pas précisément la véritable épreuve de la foi, quand, après avoir développé toutes nos pensées, nos espérances, nos projets, nos objectifs et nos opinions humaines, nous sommes invités à renoncer à tout cela et à faire confiance à la puissance de Dieu pour sauver le monde. Certes, Dieu veut le bonheur de l’humanité. Oui, il veut que l’homme vive et qu’il vive heureux, en sécurité et en paix. Mais la réalisation de sa volonté passe par l’offrande que nous accomplissons à la suite du Christ en nous mettant au service de nos frères. Le Messie n’est pas le deus ex machina qui va venir réaliser la félicité et la béatitude de l’humanité sans notre participation. Il est celui qui nous associe étroitement au don qu’il fait de sa vie. Oui, nous avons le droit de demander à Dieu qu’il nous rende heureux, nous et l’humanité entière, nous pouvons lui demander qu’il la protège du mal et qu’il lui fasse connaître la paix, seulement si nous acceptons que le prix de cette béatitude et de cette paix soit le don que nous faisons de nous-même.

Prions donc le Seigneur pour qu’il nous conduise sur ce chemin, où nous découvrons que lui seul peut sauver notre vie, car si nous le croyons, nous accepterons de la donner. Que le Seigneur nous guide sur cette route où nous renonçons à défendre par nous-même l’enjeu de notre existence et où nous acceptons de tout remettre entre ses mains. Amen.

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