Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Fête de Saint Jean Marie Vianney, curé d’Ars

Ars, le 4 août 2008

Le bon pasteur

Il y a plus de cent cinquante ans, la figure de Jean-Marie Vianney a marqué profondément, non seulement le village d’Ars, dont la cure délaissée lui avait été confiée, mais plus largement des foules de pèlerins qui venaient, déjà de son vivant, recourir à son ministère et de fort loin. Sans doute, l’image du bon curé de campagne, fidèle à ses charges pastorales et passionné par la mission de ramener les pécheurs à la plénitude de la grâce, a-t-elle marqué nos esprits et nourri chez certains d’entre nous quelque nostalgie. Mais pour nous qui sommes venus aujourd’hui célébrer la fête du saint curé, que sommes-nous capables de retenir de son message à la lumière des lectures que nous venons d’entendre ?

1. Le bon pasteur, un guetteur.

Le prophète Ezéchiel est constitué comme veilleur. A la lumière de la Parole de Dieu qui lui est adressée, il doit avertir le peuple des dangers qu’il court s’il ne suit pas les commandements de Dieu. Evidemment, le pasteur d’aujourd’hui n’est pas un prophète à la manière d’Ezéchiel, mais sa mission de guetteur n’en est pas moindre. Il doit veiller à la formation du peuple qui lui est confiée à la lumière de la vérité qui nous a été révélée en Jésus-Christ.

Cette formation de la conscience se déroule selon deux cheminements distincts. Pour ceux qui sont engagés à la suite du Christ, il s’agit de leur offrir la meilleure connaissance possible de la tradition chrétienne qui nous est donnée par les Écritures et par leur lente méditation tout au long de l’histoire de l’Église. C’est en quoi consiste la catéchèse élémentaire telle qu’elle ressort du catéchisme de l’Église catholique et des commentaires qui en développent le contenu. Cette catéchèse est proposée à tous les chrétiens depuis leur plus jeune âge jusqu’à leur âge le plus avancé. Il ne s’agit pas d’un savoir acquis une fois pour toutes et dont on vérifierait la possession par un diplôme final. Il s’agit d’un apprentissage continu rendu nécessaire par les évolutions de notre vie. Nous le savons cette œuvre du catéchisme a été une des tâches principales du curé d’Ars tout au long se son ministère. Il l’accomplissait chaque jour avec fidélité et en y travaillant régulièrement. Pour les prêtres d’aujourd’hui cette mission est encore un de leurs principaux devoirs dans lequel ils trouvent une grande joie pastorale.

Mais, dans notre société pluri ethnique et pluri religieuse, tous nos contemporains ne sont pas disposés à se mettre à l’école du catéchisme de l’Église, dont souvent ils ne partagent pas la foi. La mission de « guetteur » ne disparaît pas pour autant car si tous n’obéissent pas aux commandements de Dieu et à la Loi de l’Alliance, tous doivent exercer leur liberté dans les jugements moraux auxquels les confronte l’existence humaine. A l’égard de tous, l’Église doit exercer sa mission de guetteur en étant le témoin des valeurs morales qui doivent guider chacun des hommes sur la terre. Il ne nous appartient pas d’obliger leur conscience mais nous avons le devoir de les informer et de les alerter sur les risques que court l’espèce humaine.

2. Le bon pasteur, un pauvre.

Cette mission, capitale pour l’avenir de l’humanité, les évangiles nous ont appris que Dieu ne la réserve pas aux « sages et aux savants », mais qu’il la confie aux « tout-petits ». N’est-ce pas un mystère que Dieu veut nous faire pénétrer ? Parmi toutes les possibilités de choisir parmi les grands de ce monde pour réaliser sa mission, il se tourne de préférence vers ceux qui sont sans pouvoir. Il ne le fait pas pour donner une sorte de prime à l’incapacité, mais pour que les fruits de son action ne soit pas injustement attribué à nos compétences. Il ne s’agit pas de faire une vertu de nos faiblesses, mais de surmonter nos faiblesses en nous abandonnant à la grâce de Dieu.

Nous savons bien que c’est une caricature grossière qui a voulu présenter le curé d’Ars comme une sorte de prêtre ignare et incapable d’apprendre. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que lui-même n’ait pas délibérément accentué les traits de ce personnage. Peu importe. S’il n’avait pas une culture de haut niveau, ni même une culture très élaborée, nous savons combien il a travaillé avec acharnement et abnégation pour puiser ce qu’il disait chez d’autres qu’il jugeait plus savants que lui. Mais son exemple nous montre justement que ce n’était pas le texte, laborieusement appris et répété, qui était le déclencheur de la conversion, mais bien le témoignage de foi et la prière avec lesquels il exerçait humblement son ministère. Oui, comme saint Paul le disait aux Corinthiens, Dieu choisit ce qui est méprisé dans le monde « afin que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. »

Cette approche du ministère pastoral est un signe pour nous, pour l’accomplissement de la mission de l’Église. Certes nous devons mettre en œuvre tous les moyens dont nous disposons, qu’ils soient importants ou faibles ; nous ne devons jamais prendre les conditions de la mission à la légère, comme si Dieu accomplissait la tâche sans que nous ayons à prendre notre part du travail. Mais, en faisant tout ce qui dépend de nous, nous sommes convaincus que c’est Dieu lui-même qui agit à travers nos pauvres moyens. Nous rencontrons souvent des gens qui sont experts dans les domaines de l’action humaine, -ou qui se prétendent tels ! Ils nous expliquent savamment ce que l’Église devrait faire en matière d’apostolat et d’action dans la société. Je me demande souvent s’ils n’oublient pas trop souvent la condition préalable et indispensable : la foi en l’action de Dieu et le don total de nous-mêmes dans la mission.

S’il ne s’agissait que d’être des spécialistes en sciences religieuses ou des pédagogues de la morale, peut-être trouverait-on facilement des gens compétents pourvu qu’on accepte de les payer. Oui, on pourrait trouver sans trop de peine ce qu’il faudrait bien appeler alors à juste titre des « fonctionnaires de Dieu ». Mais tel n’est pas le modèle pastoral que le Christ nous a légué et sur lequel il a construit son Église. Elle ne doit pas chercher à agir selon les méthodes des organisations humaines ou du marketing idéologique, mais selon la grâce de Dieu, car c’est cette grâce qui agit au cœur des hommes à travers nos pauvres moyens.

Ainsi, la pauvreté du pasteur, la pauvreté du curé d’Ars et de tant d’autres comme lui, n’est pas une sorte d’ascèse personnelle qui serait le signe de sa sanctification. Elle est plus radicale et plus décisive à la fois : c’est la reconnaissance fondamentale de la véritable force de la mission qui est la force de Dieu lui-même, le dynamisme de l’Esprit qui nous est transmis par l’onction sainte de la Confirmation et par l’imposition des mains à ceux qui sont directement associés au ministère apostolique par l’ordination sacerdotale.

3. Le bon pasteur, un homme de pitié.

Comment se manifeste la mission pastorale confiée à l’Église ? Par l’amour que nous devons porter à tout homme et, plus particulièrement, à tous ceux qui sont affligés par les duretés de l’existence. Le modèle que nous donnent les évangiles, et plus spécialement le passage de l’Évangile de saint Matthieu que nous venons d’entendre, c’est celui du Christ lui-même qui est venu pour proclamer la Bonne Nouvelle et guérir « toute maladie et toute infirmité. » Et saint Matthieu précise que c’est ce même pouvoir que Jésus donne à ses disciples en leur confiant leur mission : « le pouvoir d’expulser les esprits mauvais et de guérir toute maladie et toute infirmité. » Ce pouvoir du Christ, transmis à ses douze disciples est enraciné dans le regard que Jésus porte sur les foules « fatiguées et abattues comme des brebis dans berger. »

C’est ce regard de pitié et d’amour qui animait le curé d’Ars dans sa relation avec ses paroissiens comme avec les gens qui se pressaient de plus en plus nombreux pour le rencontrer. C’est cet amour du Christ pour l’humanité qui a étreint Jean-Marie Vianney quand il a vu et connu les hommes auxquels il était envoyé. C’est cet amour qui a animé le don sans retour de sa personne, jour et nuit, au service de la pauvreté humaine, pauvreté ordinaire contre laquelle il s’efforçait de lutter, mais plus encore pauvreté morale de générations qui avaient grandi sans avoir été réellement éduquées à une vie d’enfants de Dieu. C’est cet amour qui l’a comme « vissé » au confessionnal pour être le ministre de la réconciliation et de la paix des âmes.

C’est ce même amour qui nourrit l’action de l’Église en notre temps. C’est ce même amour qui la pousse à engager ses membres dans les luttes, sans cesse à reprendre, contre les misères qui affligent l’humanité. C’est ce même amour qui l’anime quand elle se prononce sur les grandes questions auxquelles est confrontée l’humanité dans notre temps. C’est en regardant les foules « comme des brebis sans berger » qu’elle s’engage pour rappeler la grande vocation de l’humanité à devenir partenaire de Dieu et qu’elle rappelle les conditions nécessaires à l’accomplissement de cette vocation.

C’est au nom de cet amour que des hommes et des femmes, emplis de l’Esprit-Saint, choisissent d’engager leur vie dans les différents domaines de la vie sociale et politique pour faire progresser la justice et le droit, même si, pour cela, ils doivent renoncer à bien des satisfactions légitimes. C’est au nom de cet amour que certaines et certains répondent à l’appel du Christ à tout quitter pour le service de l’Évangile en étant consacrés dans la vie religieuse. C’est au nom de cet amour que des hommes répondent généreusement à l’appel de Dieu pour devenir les prêtres et les diacres dont l’Église a besoin pour accomplir sa mission.

Au lendemain de la tourmente révolutionnaire, alors que les structures de l’Église étaient décimées, ce même amour a saisi le cœur de jeunes hommes comme Jean-Marie Vianney. Alors que tout semblait en péril, ils ont cru que l’amour invisible de Dieu était plus fort que les détresses visibles. Aujourd’hui encore, je crois, -et nous croyons-, que l’amour invisible de Dieu est plus puissant que les détresses visibles de notre Église. Aujourd’hui encore, l’amour invisible de Dieu est capable de séduire le cœur de jeunes hommes généreux pour se mettre au service leurs frères. Aujourd’hui encore, Il appelle à se mettre à son service pour « guérir toute maladie et toute infirmité. » Ne fermons pas nos cœurs à la pitié pour le monde ! Ne prenons pas notre parti de la situation telle qu’elle nous apparaît ! Faisons confiance à l’amour et misons nos vies sur l’amour. Prions avec foi pour que le Maître de la moisson envoie des ouvriers pour la moisson.

+ André card. VINGT-TROIS

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