Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 6e dimanche du temps ordinaire

Saint-Louis d’Antin, dimanche 15 février 2009

- Lv 13, 1-2.45-46 ; Ps 101, 2-6.13.20-21
- Co 10, 31 – 11, 1
- Evangile selon saint Marc au chapitre 1, versets 40-45

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

Si tu le veux, tu peux me purifier !

Frères et sœurs,

Le passage de l’évangile de saint Marc que nous avons entendu dimanche dernier nous a présenté comment Jésus met en œuvre sa mission d’annoncer la Bonne Nouvelle et de délivrer l’homme des esprits mauvais. Le récit que nous venons d’écouter nous donne de mieux comprendre ce que signifie « délivrer l’homme des esprits mauvais » qui peuvent habiter son cœur.

1. Un lépreux vient se prosterner devant Jésus et lui demander d’être purifié. Alors que le plus souvent l’Evangile parle de guérison, ici le mot employé est celui de purification. Cette différence tient à la nature particulière de ce mal, que l’on appelait lèpre à l’époque mais qui recouvrait bien des maladies de peau qui n’étaient sans doute pas la lèpre au sens médical que nous lui donnons aujourd’hui. Celui qui en était atteint était impur, à cause des impuretés de la peau qui identifiaient le mal, et aussi parce qu’il se trouvait mis à l’écart du reste du peuple, de ceux qui étaient purs de cette maladie.

Mais plus profondément, nous le savons, la lèpre n’était pas identifiée à une impureté rituelle seulement en raison des risques de contagion ou de l’apparence désagréable qu’elle donnait à ceux qui en était atteints, mais aussi parce que l’on considérait qu’elle était le signe extérieur d’une impureté intérieure. Le lépreux n’était pas exclu du peuple seulement en raison de sa maladie, mais aussi en raison du péché que celle-ci manifestait. Il était isolé de la communauté pour éviter que ce péché ne contamine le peuple tout entier.

Cet épisode n’est donc pas une guérison du type de celles que Jésus a déjà opérées à Capharnaüm, ou de celles qu’il accomplira dans la suite de l’évangile. Il s’agit d’une purification, c’est-à-dire que cet homme est délivré non seulement de sa maladie, mais aussi de ce qui est sensé en être la cause, c’est-à-dire du péché qui habite son cœur.

2. Ce lépreux qui vient se prosterner devant Jésus et qui brave ce faisant l’interdit de la loi fait donc un double acte de foi : il croit que Jésus peut le guérir de sa maladie, mais il croit aussi que le Christ est capable de purifier son cœur. Le début de la mission publique de Jésus tel que nous le présente l’évangile de saint Marc nous manifeste à la fois que la Parole de Dieu est à l’œuvre dans la personne de Jésus -« Je le veux, sois purifié, et à l’instant même il fut purifié » (Mc 1, 41)- mais aussi que l’efficacité de la parole de Jésus repose sur la foi de ceux qui l’accueillent.

Ceci nous invite à nous demander comment nous recevons la parole de Dieu dans notre vie, comment nous en reconnaissons l’efficacité, comment nous nous approchons de celui qui est la Parole du Père, et avec quelle foi nous le prions. Sommes-nous dans les dispositions intérieures de cet homme lépreux, capable de se prosterner publiquement devant Jésus en reconnaissant qu’il est pécheur et de se tourner vers lui pour lui exprimer son espérance de pouvoir être purifié par la puissance de sa parole ?
Quand le lépreux supplie : « si tu le veux, tu peux me purifier » (Mc 1, 40) il ne veut pas dire que le Christ choisirait arbitrairement d’exercer sa puissance à l’égard des uns et pas à l’égard des autres, mais il exprime la conviction que le Christ est celui qui peut purifier l’homme tout entier.
C’est pour cela qu’il est venu, qu’il est « sorti », c’est-à-dire venu d’auprès du Père, « pour proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 38). L’évangile de dimanche dernier se concluait ainsi : « Il parcourait toute la Galilée proclamant l’évangile et chassant les esprits mauvais » (Mc 1, 39).

3. Nous pouvons faire une troisième remarque sur ce passage de l’évangile, comme sur l’épisode de Capharnaüm qui le précède. D’une part, Jésus réalise effectivement le miracle que l’on attend de lui, il purifie le cœur du lépreux et par là purifie son corps, il se laisse approcher et se livre aux attentes de tous ceux qui viennent lui présenter leurs maladies et leurs misères.
Et en même temps il essaye d’échapper à cette foule, et cherche la discrétion. Il quitte Capharnaüm de nuit pour aller prier dans un endroit désert et, après cet épisode, il ne lui est plus possible d’entrer ouvertement dans une ville et il est obligé d’éviter les lieux habités.
Et la suite du texte ajoute que « de partout on venait à lui » (Mc 1, 45). Il y a bien comme un double mouvement de Jésus qui cherche à se mettre à l’écart, et de la foule qui se précipite à la suite du Christ, qui l’entoure et ira jusqu’à le cerner de toute part (Mc 5, 24).

Quand Jésus demande au lépreux « de ne rien dire mais d’aller se montrer au prêtre » (Mc 1, 44), ce n’est pas qu’il veuille cacher ce qu’il a fait, puisqu’il a guéri cet homme aux yeux de tous. Mais il veut éviter au lépreux d’entrer dans une mauvaise compréhension de sa mission. Le Christ est venu apporter aux hommes le salut et non pas ouvrir une boutique de guérisseur !
Or nous voyons que ceux qui l’entourent ne sont pas encore prêts à comprendre le cœur de sa mission, qu’ils sont seulement attirés par l’autorité de son enseignement et par la puissance de ses miracles. C’est pourquoi Jésus demande le silence et se met à l’écart. D’une certaine façon, il essaie d’échapper à ce que la foule veut faire de lui en fonction de ses désirs et de ses misères, pour la conduire peu à peu à découvrir sa véritable mission.
Le Christ n’est pas venu simplement pour enlever les maladies ou la lèpre de cet homme, il est venu pour guérir l’homme dans toute la profondeur de sa personne, pour le délivrer de son péché et purifier son cœur. Ceci est manifeste dans l’épisode de la guérison du paralytique que nous lirons dimanche prochain.
Mais à ce stade ce n’est pas encore perceptible, et Jésus doit donc prendre ses distances et se tenir à l’écart. Il essaye du mieux qu’il peut d’être à la fois totalement présent et disponible à la foule et en même temps de préserver l’originalité de la mission pour laquelle il est venu et pour laquelle « il est sorti » de chez son Père.

Cet enseignement nous conduit à examiner le contenu de la prière que nous adressons au Christ. Faisons-nous appel à lui pour qu’il change de façon miraculeuse les conditions de notre vie et ne l’enfermons-nous pas dans le rôle du faiseur de miracles ?
Ou bien, arrivons-nous à discerner que le véritable miracle que le Seigneur est venu accomplir n’est pas d’arranger les choses qui vont mal dans notre vie mais de renouveler notre cœur, de le remettre dans la vigueur de sa vie baptismale, de nous rendre la liberté en nous délivrant du péché, même si nos prières portent aussi nos angoisses et nos misères.
Quand nous lui demandons d’arranger notre vie il nous répond qu’il veut la sauver. Quand nous lui demandons d’améliorer la réalité, il nous répond qu’il veut changer notre cœur.

Ainsi, pas à pas, comme les acteurs de l’Evangile, nous découvrons que le Christ est infiniment plus que nous n’imaginons et qu’il nous apporte infiniment plus que nous ne désirons. Nous sommes invités avec le lépreux à laisser la prière païenne (« débarrasse-moi de ce qui m’embête »), pour entrer dans la prière de celui qui se sait pécheur : « si tu le veux tu peux me purifier » (Mc 1, 40), tu peux rendre à mon cœur et à ma liberté leur splendeur première, tu peux faire de moi un véritable enfant de Dieu. Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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