Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe célébrée à l’occasion du 15ème anniversaire de la mort du Professeur Jérôme Lejeune

Sainte-Marie-Madeleine, samedi 28 mars 2009

Messe célébrée à l’occasion du 15ème anniversaire de la mort du Professeur Jérôme Lejeune, pour que la dignité de la vie humaine soit aimée et défendue de ses premiers instants jusqu’à sa fin naturelle

Lectures du 5ème dimanche de Carême
- Jr 31, 31-37 ; Ps 50, 3-4.12-15 ; He 5, 7-9 ; Jn 12, 20-33

Homélie du cardinal André Vingt-Trois

Frères et sœurs,
Dimanche après dimanche, à mesure que nous nous approchons des célébrations de la Pâque, la liturgie nous fait entrer dans le sens des événements dont nous allons faire mémoire. Jésus, au long des chemins de Judée et de Galilée, préparait ses disciples à vivre ce qui allait survenir. De la même manière, l’Église nous dispose à la célébration pascale en nous invitant à méditer sur certains passages de l’Evangile, comme sur cette phrase de Jésus que nous venons d’entendre : « ce n’est pas pour moi que cette voix s’est faite entendre, c’est pour vous » (Jn 12, 30).

La voix venue du ciel annonce par avance la glorification du Fils, non pas pour le prévenir de ce qui va lui arriver, mais pour que les disciples puissent affronter dans la foi et la confiance, l’épreuve considérable de la Passion de Jésus. Ils vont en effet découvrir que celui qui s’est manifesté comme l’envoyé de Dieu et le Messie d’Israël, n’accomplit pas sa mission en imposant sa force ou par la magie de sa parole de vérité, mais par l’offrande de sa vie, dévoilant ainsi l’amour extrême de Dieu. Nous aussi, lorsque le jour du Vendredi Saint, nous méditerons sur la Passion du Christ, nous serons confrontés à ce scandale rendu public aux portes de Jérusalem : celui qui se présentait comme le Fils de Dieu a été exécuté comme un brigand ! Comment les disciples de Jésus, qui furent témoins de sa mort, n’auraient-ils pas été atteints dans la confiance qu’il lui faisait ? Comment ne se seraient-ils pas demandé si Dieu ne l’avait pas délaissé, alors que Jésus lui-même reprenait sur la croix le verset du Psaume : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 21(22), 1).

L’expérience de la foi nous donne de voir que l’eau et le sang qui jaillissent dans l’offrande que Jésus fait de sa vie sont source vivifiante pour tous les hommes, selon les mots de l’évangile de saint Jean (19, 34).

C’est pourquoi les paroles de Jésus dans l’évangile que nous venons d’entendre ne visent pas seulement à satisfaire la curiosité des quelques grecs craignant-Dieu venus en pèlerinage à Jérusalem. Ceux-ci sont comme l’avant-garde des nations païennes qui bientôt seront réunies dans l’appel du Salut. Le don que Jésus fait de sa vie ne vise pas seulement le peuple d’Israël, même élargi aux craignant-Dieu venus du paganisme, mais bien l’humanité entière. « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 32). Puisque comme l’écrit Saint Paul « Le Christ est mort pour tous » (2 Co 5, 14), puisque par la mort d’un seul les sources de la vie ont été ouvertes à tous les hommes, nous sommes invités à réfléchir sur le sens que nous donnons à la mort et à la vie.

Beaucoup de ceux qui ne comprennent pas l’attachement que nous portons à la vie, nous confondent avec une sorte de secte païenne mue par un étrange vitalisme. Comme s’il y avait une sorte de magie du verbe, qui ferait frémir chaque fois que l’on entend le mot « vie ». Mais nous ne croyons pas à la vie, pas plus que nous ne croyons à la mort. Nous croyons en Dieu qui est source de la vie et maître de la mort. Nous ne sommes pas engagés dans une sorte d’attachement fanatique à défendre la vie d’une façon indéfinie. Nous voulons reconnaître que nous, pauvres humains, nous ne possédons pas la vie mais que nous la recevons et que nous la transmettons. Notre foi et notre réflexion nous conduisent au respect de la vie, à cause de Celui qui en est la source et qui est l’amour. C’est lui que nous adorons.

Nous ne défendons pas la vie, nous défendons l’amour qui se manifeste à travers le don de la vie. C’est cela qui nous conduit à accueillir toute vie humaine comme un don gratuit, sans chercher à la discuter ou à la mettre en cause, à l’accepter ou la refuser selon les circonstances. Nous devons la recevoir comme le signe de l’amour de Dieu qui se donne.
Si, par une sorte d’écologisme spirituel, nous nous battions pour défendre à tout prix n’importe quelle vie, comment pourrions-nous rendre compte de l’offrande que Jésus fait de sa vie librement, par amour de son Père et pour le salut des hommes ? Et l’exemple du Christ nous apprend justement que, pour accueillir pleinement toute vie comme un signe de l’amour de Dieu qui se donne, il nous faut reconnaître que nous aussi, unis au Christ, nous sommes invités à donner notre vie par amour pour nos frères.

La valeur infinie et le respect de toute vie humaine ne viennent ni d’un vitalisme primitif, ni d’une admiration particulière pour les talents des uns ou des autres, ni d’une sorte de vénération informe pour l’espèce humaine. Notre attachement à toute vie humaine est porté par l’amour, l’amour de Dieu qui nous fait vivre, et l’amour de nos frères pour lesquels notre vie est donnée. En dehors de cette vie reçue et de cette vie offerte, il n’y a pas d’autre sens à l’existence humaine.
Aujourd’hui, dans notre sphère culturelle, beaucoup d’hommes et de femmes ont peur, peur de l’avenir ou du présent, peur de la vie et peur de l’accueillir, peur de la donner, de la respecter, de l’accompagner ou de la voir se terminer.

Dans ce climat construit sur la crainte et générateur d’anxiété, le témoignage que nous pouvons rendre ne consistera pas à proclamer contre vents et marées que tout est beau. Il s’agira de manifester la puissance de l’amour que Dieu nous porte, la grandeur de l’amour qu’il met en nous, la réalité de l’amour dont il nous fait vivre. Car alors, nous serons capables d’accueillir la vie avec reconnaissance, de la respecter et de la défendre vraiment.

Ce chemin, nous le savons, est un chemin de sacrifice, « si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt il donne beaucoup de fruits. Celui qui aime sa vie la perd, celui qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle » (Jn 12, 24-25). Avec le Christ nous sommes invités à offrir notre vie par amour de Dieu et par amour de nos frères. Et à dévoiler ainsi le sens profond et ultime de toute existence humaine, qui ne consiste pas à reproduire le vitalisme de la nature, mais à manifester les fruits de l’amour.

Prions le Seigneur, qu’il ravive en nous l’émerveillement devant Celui qui sera « élevé de terre » pour attirer à Lui tous les hommes. Qu’il renouvelle en nous la gratitude pour les flots d’eau et de sang qui coulent de son côté transpercé, et qui sont les sources de la vie. Qu’il fasse grandir en nous l’action de grâce pour la vie que Dieu a donnée à chacun d’entre nous pour que nous la transmettions à ceux qui nous suivront. Qu’il fortifie en nous l’espérance que l’amour reçu et donné est plus fort que la vie et que la mort, car l’amour seul ne passe pas.
Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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