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Au revoir

Mohammad Rasoulof

Mohammad Rasoulof, 2011. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Une météorite. Tel est l’effet que produit ce film iranien. Morceau d’un autre monde, ayant traversé l’espace en un long parcours, qui l’a poli et passé au feu, avant de venir percuter notre environnement tranquille.

Après Une séparation d’Asghar Farhadi, voici de nouveau abordée la déchirure intime que fait naître la vie en contexte totalitaire (ou "totalisant"), jusqu’à faire éprouver le besoin du départ. Comme le dit l’héroïne du film, pour certaines personnes « quand on se sent étranger dans son propre pays, autant se sentir étranger ailleurs ». Certes, un autre personnage dira qu’il y a « des raisons de rester ». Comment tenir à l’intérieur, comment exister à l’extérieur ? A chacun de choisir. L’exil résulte de la conjonction entre une oppression qui empêche de vivre et une liberté qui veut s’exercer. Ce n’est ni le souhait d’un régime ni celui d’un individu, mais une paradoxale combinaison entre les deux qui permet cette issue. Néanmoins, un tel "accord" est-il possible ?

Là où Farhadi posait d’emblée la question du départ, comme une énigme à l’intérieur des mille facettes du jeu social, Rasoulof fait éprouver l’évidence de cette décision, que tout semble contrecarrer. Nous retrouvons la langue, la civilité des habitants, la tension du pays, mais la perspective est tout autre : il ne s’agit plus d’interroger des logiques antagonistes, mais de parvenir à se sauver des autres et de soi-même. En un huis clos toujours plus étouffant, tous les enjeux de la vie et de la mort, du désir et du renoncement, de la hâte et de la patience nous impriment leur inexorable scansion.

Pour nous entraîner dans ce vertige et dans cette ténacité, le film combine trois moyens principaux. D’abord un rythme lent, où les informations ne sont délivrées qu’avec parcimonie, où les respirations s’imposent à notre propre souffle, où la tension surgit d’imperceptibles gestes. Ensuite une couleur sobre et pourtant magnifique. C’est une symphonie des noirs, teinte de deuil et de douleur, tonalité pourtant que la lumière habite ; la pellicule, tout juste rehaussée de quelques bleus et gris (très rarement de blancs), fournit l’équivalent cinématographique d’une œuvre de Soulages. Enfin l’omniprésence de l’héroïne, sans laquelle aucune scène ne se déroule. Après avoir scruté son merveilleux visage, nous apprenons à sentir avec elle, à nous tendre avec elle, à deviner avec elle, si bien que l’enfant qu’elle attend nous fait bientôt passer par des états d’inquiétude et de douleur lancinante. Rien d’intellectuel ici, mais une communion quasi physique.

La combinaison entre cette lenteur de plus en plus oppressante, cette couleur aux tons d’enfermement et ce(s) corps qui cherche une issue est le fait de la mise en scène. Ici, nous touchons à l’extraordinaire : le tour de force du film consiste précisément dans la perfection formelle du moindre plan, de la moindre image, du moindre enchaînement, alors qu’au fond nous ne suivons qu’un seul et même personnage, du début à la fin. Entre cette femme "habitée" (au propre comme au figuré) et un milieu qui se dessèche, tout un monde se dit que l’ombre nous fait voir. Sur le double registre de l’harmonie et de l’angoisse se déploie une succession de scènes magnifiques. Les mêmes décors sont explorés à l’avers et au revers, les espaces dévoilent leurs ambiguïtés, des surprises apparaissent là où le secret semblait régner. Sur un fond de monotonie, les registres sont très divers : rarement une scène de fouille aura été filmée avec une telle justesse, une intrusion avec une telle sobriété ; rarement une amniocentèse aura été montrée en suscitant une telle concentration de sentiments contradictoires ; rarement la banalité de la corruption aura été dénoncée avec aussi peu de discours.

Paradoxe proprement cinématographique, donc, que cette mise en scène symphonique autour d’un personnage de plus en plus esseulé, que cette mise à l’affût des sens pour une problématique de plus en plus intérieure, que cet exercice virtuose à propos d’une banalité de l’indicible. Après cela, beaucoup pourrait être étudié : le développement de l’intrigue, les facettes complexes d’un symbolisme apparemment appuyé, la mise en abyme des espaces et des protagonistes (jusqu’à l’épisode de la tortue échappée dans l’appartement clos), les dialectiques entre entrée et sortie, intrusion et libération, mort et enfantement, image et son, écrans et miroirs, descente et ascension… L’essentiel est cependant cette présence qui, une fois l’écran éteint et la salle rallumée, ne nous quittera plus.

Il est stupéfiant qu’un tel récit ait pu être tourné (même semi clandestinement), approuvé par la commission de censure du régime qu’il dénonce avec une telle violence (même si quelques scènes ont apparemment évolué lors du tournage), présenté à Cannes par son actrice principale alors même que son auteur était menacé de prison, soutenu à Paris par ce même réalisateur après que celui-ci a interjeté appel d’une première condamnation. Mais le film lui-même montre bien que l’intensité des affrontements est en quelque manière permise par les forces de vie qui cherchent à y jaillir. Primée à Cannes et dénigrée en Iran, cette œuvre témoigne pourtant qu’en Iran se jouent des questions vitales, infiniment plus universelles que les paillettes qui accompagnent la mondialisation du spectacle. Pour les risques qu’il court et pour ceux qu’il fait aussi courir à ses spectateurs, M. Rasoulof mérite notre reconnaissance.

Denis DUPONT-FAUVILLE
3 octobre 2011

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