L’Église
Catholique
À Paris

Elle s’appelait Sarah

Gilles Paquet-Brenner

Tous les prénoms, en hébreu, ont une signification. Sarah signifie « princesse ». Ainsi s’appelle la femme du patriarche Abraham, du sein de laquelle est issue la descendance promise, toute la race d’Israël. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

La naissance de leur fils, Isaac, ne vient pourtant que fort tard, alors que Sarah ne devrait plus enfanter. Elle est consécutive à un changement de nom, lorsque, par ordre de Dieu, Abraham accepte de nommer son épouse non plus Saraï, « ma princesse », mais Sarah, « la princesse ». L’engendrement n’est donc pas possible sans dépossession ; si quelqu’un cherche à faire sa propriété de la princesse suscitée par Dieu, la mort menace [1].

L’héroïne du nouveau film de Gilles Paquet-Brenner se nomme, elle aussi, Sarah. Elle incarne cette génération d’enfants juifs livrés par l’état français à la barbarie nazie, dans la rafle de juillet 1942. C’est bien une princesse : au cœur noble et aux traits altiers (la jeune interprète, Mélusine Mayance, est merveilleuse), capable de tout risquer, à 12 ans, pour sauver son petit frère lors d’une rafle, ou de bouleverser un geôlier en interpellant celui-ci par son prénom dans un camp d’internement, si bien qu’elle s’en évade. Princesse que les forces de mort essaient de retenir, princesse inaccessible mais marquée à jamais par la disparition des siens, princesse dont le rayonnement, pourtant, durera bien après sa mort.

C’est une quête par-delà la mort, en effet, à laquelle nous assistons. Une journaliste d’aujourd’hui, jouée par une Kristin Scott-Thomas bouleversante, découvre que l’appartement habité par la famille de son mari depuis la guerre appartenait à une famille juive raflée en 1942 ; les deux enfants ne figurent pourtant pas dans la liste des victimes de l’holocauste. Que sont-ils devenus ? L’enquête la conduira à travers la France, en Amérique, en Italie, et sera pour elle une source de vie. L’enfant réchappée du massacre et dont la destinée semble marquée par l’absurde donnera un sens à l’existence de la journaliste, à mesure du travail de mémoire que celle-ci effectue pour découvrir la vérité.

Un résumé si bref laisse peut-être pressentir à la fois que l’histoire racontée est profondément personnelle et que divers niveaux s’y entrecroisent. Il y a d’abord l’horreur, montrée sobrement et douloureusement, de la rafle du Vel d’Hiv. Ensuite, la façon dont, au moment où les derniers survivants vont bientôt disparaître, le temps permet enfin à leurs héritiers d’avoir accès au récit de ces heures sombres, sans prétendre en faire le tour mais en pouvant s’ouvrir au choc qu’elles ont provoqué. Évitant tout manichéisme, montrant à la fois la fatalité de l’engrenage administratif et le salut que des individus héroïquement humains pouvaient apporter, le film est aussi une réflexion sur ce qui peut être dit, sur ce que l’on accepte d’entendre, sur la façon de le raconter et parfois sur la manière de l’arracher à l’oubli. Sur les liens si profonds et parfois méconnus, encore, qui existent entre les récits et la vie.

Beaucoup de scènes sont magnifiques. Outre les moments d’internement, à la violence jamais complaisante, et les séquences de journalisme, qui montrent comme en miroir ce que sont les relations aujourd’hui devenues, citons par exemple l’image finale de l’enfant contemplant le monde appuyée sur la vitre d’une tour, celle où deux jeunes évadées se baignent dans une rivière pour retrouver la sensation primordiale de la vie (les bras en croix dans une boue adamique), celles qui montrent la petite héroïne en fuite s’abandonnant à la confiance envers deux paysans rugueux risquant tout pour elle après l’avoir d’abord rejetée.

Peut-être la scène clef du film est-elle constituée par la visite de la journaliste au mémorial de la Shoah. Celui qu’elle y rencontre lui déclare que sa mission consiste à « échapper aux chiffres et aux statistiques pour redonner un visage et une réalité à chacun de ces destins ». C’est la gageure ici tentée et relevée. Bien sûr, tout est construit pour susciter l’émotion, le cinéma populaire se mêle à la réflexion éthique, beaucoup de pistes sont peu exploitées… mais il reste que les personnages donnent corps à cette période de l’histoire qui, si souvent, nous échappe (et aussi à notre propre malaise). Et que, par petites touches, nous sommes sans cesse amenés à l’humilité, en constatant que des comportements qui semblent parfois si incompréhensibles étaient en fait parfaitement banals, alors que des réactions aujourd’hui pour nous banales sont sur le fond d’une violence incompréhensible [2].

« Ainsi d’un seul, déjà marqué par la mort, naquirent des descendants », grâce à Sarah (cf. Hb 10,11-12). Ainsi la Sarah du film incarne-t-elle à sa façon Israël, sans cesse attaqué par la mort et pourtant porteur d’une promesse de vie qu’aucun drame ne peut enfermer pour toujours, d’une parole qui se transmet à d’autres pour révéler que chacun, malgré tout, est porteur de plus que de lui-même.

P. Denis Dupont-Fauville +
20 octobre 2010

[1Rachi déjà notait cette concomitance ; cf. par exemple Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986, pp. 167-173.

[2La thématique de l’avortement évité par le souvenir et la recherche de la disparue, qui pourrait être insupportable, est ainsi traitée avec une rare délicatesse.

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