Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe annuelle de l’Œuvre d’Orient

Dimanche 17 mai 2009 – 6e dimanche de Pâques - Cathédrale Notre-Dame de Paris

Messe célébrée selon le rite de Saint Basile, en la cathédrale Notre-Dame de Paris célébrée par S.B. Antonios Naguib, patriarche d’Alexandrie pour les coptes catholiques et présidée par S.E. le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris et ordinaire des catholiques orientaux pour la France.

- Ac 10, 25-26.34-35.44-48 ; Ps 97, 1-4.6 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17

Béatitude,
Excellences,
Chers amis,

La célébration de la messe annuelle de l’Œuvre d’Orient prend une dimension tout à fait particulière en cette année. Nous la célébrons en effet au lendemain du pèlerinage du Pape Benoît XVI en Terre Sainte. Les relations séculaires que l’Œuvre d’Orient entretient avec les communautés chrétiennes orientales débordent largement le seul cadre géographique de la Terre Sainte mais elles s’insèrent en quelque sorte dans le même cadre spirituel. Comme nous l’avons remarqué à travers les discours que Benoît XVI a prononcés au cours de cette semaine, les auditoires et les personnes auxquels il s’est adressés en Jordanie, en Israël et dans les territoires palestiniens ont été comme les relais d’une population beaucoup plus large que les paroles du Pape voulaient atteindre. Je pense ici d’une manière toute particulière aux différentes Églises chrétiennes d’Orient mais aussi aux fidèles des autres religions, du judaïsme et de l’islam.

Une autre spécificité de notre célébration de cette année est d’être placée sous la protection de Mgr Ghika, dont Mgr Brizard a évoqué tout à l’heure la figure pastorale si attachante. Le Prince Ghika était d’origine moldave, prêtre du diocèse de Paris, il célébrait la messe selon le rite latin et selon le rite byzantin. Le don qu’il fit de sa vie dans les prisons communistes, il y a aujourd’hui même cinquante cinq ans, le désigne tout naturellement comme notre intercesseur en ce jour.

Quand le Christ prononce les paroles que nous venons d’entendre dans l’évangile de saint Jean, il prépare ses disciples à une double séparation. Il y a d’abord l’horizon plus proche des événements qui vont survenir à Jérusalem : son arrestation, son procès, sa condamnation, son exécution, sa mise à mort et sa résurrection. Mais Jésus prépare aussi ses disciples à son ascension, qui les laissera avec le sentiment immédiat de leur solitude et leur fera expérimenter une forme d’abandon. Après avoir vécu plusieurs mois dans l’intimité quotidienne du Seigneur, ils vont devoir brusquement vivre dans l’absence physique de Jésus. Les quelques apparitions du Ressuscité que nous rapportent les évangiles, les auront, elles-aussi, habitués à cette présence du Christ ressuscité, qui, pour être réelle, ne reproduit pas purement et simplement la présence physique d’avant sa Passion. Lorsque Jésus rejoint le Père, les apôtres restent donc seuls jusqu’à la venue de l’Esprit. Et c’est pour préparer cette expérience qu’ils n’anticipent pas encore que Jésus leur tient les propos que nous venons d’entendre.
Il ne leur donne donc pas simplement l’espérance de sa Résurrection, mais plus profondément il leur offre la certitude de sa présence au-delà de son Ascension. Comme le rappelle l’évangile de saint Jean, l’obéissance aux commandements de Jésus fait du cœur des disciples la demeure de Dieu : « Celui qui garde mes commandements, mon Père l’aimera, nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 15, 10). Le Christ annonce une nouvelle modalité de sa présence. Par le don de l’Esprit, les disciples pourront entrer dans la plénitude du commandement de l’amour, comme Jésus le répète à plusieurs reprises au long de ces chapitres : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13).

Bien-sûr, lorsque nous entendons ce verset, nous ne pouvons pas oublier l’exemple de Mgr Ghika et celui de tant d’autres pasteurs catholiques, orthodoxes ou protestants, qui ont été conduits à donner leur vie pour amour de leur troupeau au long du vingtième siècle, pour nous en tenir à une période récente. Mais nous savons aussi, que le don de soi auquel nous exhorte le commandement de Jésus ne s’accomplit pas seulement dans les conditions dramatiques du martyre. Il se vit plus habituellement dans le service quotidien du peuple qui nous est confié et dans la disponibilité de notre cœur pour rester à l’écoute de ce que l’Esprit suscite et fait grandir dans l’Église.
A cet égard la visite de Pierre chez le centurion Corneille nous fait découvrir un aspect singulier de la manière dont Dieu agit dans le monde. Lorsque Pierre est envoyé à Césarée, il est fondé à penser qu’il va y jouer son rôle d’apôtre de Jésus-Christ, peut-être pour inviter ces païens à rejoindre le groupe des chrétiens. Or, en arrivant, force lui est de constater que l’Esprit a déjà fait son œuvre. Il n’a pas à annoncer le Christ mais plutôt à reconnaître que l’Esprit a déjà été donné, et à célébrer le baptême, dont la réalité est déjà à l’œuvre dans le cœur des habitants de la maison de Corneille.

Cet épisode signe la prodigieuse richesse de la miséricorde de Dieu et la nature même de la mission de son Église. La rencontre de Pierre dans la maison de Corneille marque le passage de l’Église aux païens, c’est-à-dire le déploiement de la vocation universelle du peuple d’Israël, d’abord élu pour vivre la Loi et la tenir vivante au milieu des hommes, et ensuite artisan de l’entrée de tous les peuples dans la Nouvelle Alliance. Ce passage à la foi au Dieu d’Israël de ce même empire romain dont Corneille est un centurion se vivra dans de grandes difficultés. Pour des générations successives de chrétiens la fécondité des fruits produits par l’Esprit sera conjuguée à l’hostilité, à la violence et à la persécution.
Ainsi, celui qui veut être disciple du Christ en ce monde est investit d’une sorte de double mission paradoxale. D’un côté, il sait que ce monde ne l’aimera pas et lui manifestera son hostilité en toute occasion, tout comme il l’a fait pour le Christ. Et d’un autre côté, il est certain que ce monde est travaillé par la puissance de Dieu, qui produit des fruits de conversion dans les cœurs des hommes. C’est pourquoi, même en étant sans cesse en but à des oppositions ou à des refus, il doit toujours se prémunir de condamner le monde qui le condamne, car Jésus ne l’a pas fait. Il ne doit pas céder à la tentation d’ignorer ou de laisser invisibles les fruits que Dieu produit à travers la liberté des hommes.

Comme nous le savons par le récit des Actes des Apôtres, il a fallu que Pierre soit touché lui-même par la grâce de Dieu à travers une vision, pour qu’il franchisse le seuil de la maison de Corneille. L’Esprit lui a d’abord fait comprendre qu’il ne lui appartient pas de condamner ce que Dieu a déclaré pur, afin qu’il puisse lui aussi ouvrir aux païens les portes de la foi. Cette situation paradoxale qui concilie le témoignage de l’évangile et la confrontation à la violence que suscite l’amour dans le cœur de ceux qui refusent l’amour, est celle des communautés chrétiennes d’Orient, et plus particulièrement du Moyen-Orient. Elles sont comme les premières sentinelles aux frontières de ce combat. Elles y sont exposées, non pas de manière abstraite dans des grands débats publics, mais dans l’obligation quotidienne de subir cette confrontation et de la vivre non pas dans une attitude de violence et de conquête mais comme l’occasion d’un témoignage pour lequel elles savent qu’à l’image du Christ elles ont à donner leur vie ici et maintenant.

Frères et sœurs, au moment où nous nous réunissons sous le titre et la Mission de l’Œuvre d’Orient nous sommes invités à écouter l’appel du Pape Benoît XVI. En suivant son exemple, nous voulons ne pas oublier, ni laisser dans l’ombre, la vie difficile et le témoignage exigent des communautés chrétiennes d’Orient et du Moyen-Orient. Nous sommes invités à amplifier et à développer encore notre solidarité et notre sollicitude, notre solidarité financière et notre fraternité spirituelle, qui habite le cœur de notre prière aujourd’hui.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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