Homélie du cardinal André Vingt-Trois – 3e dimanche de l’Avent

Saint Germain l’Auxerrois, dimanche 14 décembre 2008

- Ph 4, 4-7 ; Jn 1, 6-8. 19-28 (lectionnaire de 1962)

Frères et sœurs,

Laissez-moi vous dire d’abord combien je suis heureux de célébrer cette eucharistie avec vous. Dimanche après dimanche, j’essaye de me rendre dans toutes les églises de Paris, pour présider l’offrande du peuple saint devant Dieu. Cette joie est redoublée aujourd’hui par la liturgie de ce troisième dimanche de l’Avent, auquel la tradition chrétienne a donné le nom Gaudete, selon le premier mot de l’introït et les termes de saint Paul dans l’épître aux philippiens : « Réjouissez-vous » (Ph 4, 4). Je suis pour vous le messager de cette invitation à la joie, même si je sais bien, qu’aujourd’hui, beaucoup d’éléments de la vie du monde et de notre propre vie ne portent pas à l’allégresse. Comment faire face à cette situation ? Comment les chrétiens peuvent-ils se présenter comme témoins et messagers de la joie sans paraître, et sans être, indifférents à ce qui arrive dans le monde ? Comment peuvent-il être profondément et très sincèrement joyeux, tout en partageant tout ce qui fait la vie de nos contemporains, tout en affrontant avec eux les défis de cette existence, tout en supportant comme eux, ni plus, ni moins, les difficultés de la situation présente, que ce soit les difficultés économiques et financières ou plus profondément les conséquences d’une crise infiniment plus profonde de civilisation et de culture.

Devant les événements du monde qui marquent notre temps, les chrétiens sont soumis à plusieurs tentations. La première serait de se laisser complètement démolir, décourager et bouleverser par tout ce qui arrive, et de perdre cette « sérénité remarquée de tous les hommes » (Ph 4,5) qui est pour saint Paul, le signe de notre communion dans la grâce : « Ne soyez inquiets de rien, mais qu’en toute chose, par la prière et la supplication, avec des actions de grâce, vos demandes se fassent connaître à Dieu. Et la paix de Dieu gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. » (Ph 4, 6-7). Il nous faut apprendre à ne pas perdre cette paix du cœur et cette sérénité de notre vie intérieure, sans tomber dans l’indifférence à ce qui arrive mais en nous appuyant sur la confiance dans l’amour de Dieu pour l’humanité et sur la puissance de la prière.

La deuxième tentation serait de nous constituer en réduit. Si tout va mal, pourquoi ne pas essayer de construire un petit oasis, un petit asile où l’on se débrouillerait pour que tout aille bien ? Mais pouvons-nous garder notre paix et notre sérénité en nous retirant et en menant notre vie sans nous occuper de ce qui se passe pour le reste du monde !? Nous savons que cette tentation n’est pas illusoire. A travers l’histoire de l’Église, un certain nombre d’hérésies et de schismes ont été provoqués par ce désir de constituer une Eglise de purs, à l’abri des vicissitudes du monde et de ses difficultés. Mais le Christ n’est pas venu pour cela. Dieu n’a pas un dessein limité à certains hommes, mais veut les rassembler et les entraîner tous dans le salut, en suscitant leur liberté pour qu’ils répondent à son appel. Jésus n’a pas voulu se retirer dans un abri du désert avec ses disciples, et laisser le reste d’Israël et du monde se débrouiller. Certes à certains moments, il part à l’écart pour prier son Père. Mais c’est pour ensuite se laisser entourer, toucher, absorber pourrait-on dire, par la foule. Et il sait bien - et tout le monde se charge bien de le lui rappeler- que cette foule n’est pas toute pure, que ceux qui l’entourent, l’interrogent et le sollicitent ne sont pas des saints et qu’ils sont même des pécheurs. Mais Jésus en fait justement une des lois de son ministère, un but que sa mission lui impose : « Ce ne sont pas les biens portants qui ont besoin de médecins mais les malades. Je ne suis pas venu pour les justes mais pour les pécheurs » (Mt 9, 12-13). Cette loi de la mission du Christ s’impose aussi aux membres de son Église. Ils ne sont pas appelés à vivre avec le Christ pour ne plus vivre avec les hommes, mais à vivre avec Lui pour devenir ses témoins au milieu des hommes.

L’évangile que nous venons d’entendre nous montre la figure de Jean-Baptiste dont le ministère en Judée fut précisément d’être une présence prophétique, c’est-à-dire une présence qui dévoile quelque chose et interroger tous ceux qui en sont témoins. Les juifs envoient depuis Jérusalem des prêtres et des lévites pour questionner Jean, pour savoir qui il est, au nom de qui il prêche, pourquoi il appelle à la conversion et baptise. Car s’il donne, comme son nom le rappelle, un baptême de repentance pour la conversion, au nom de qui le fait-il ? Serait-il le Messie ? Pour nous la question se pose d’une manière semblable : de quel droit pouvons-nous nous présenter pour annoncer la Bonne Nouvelle d’un chemin nouveau, d’une vie nouvelle, d’une plus grande liberté dans l’obéissance à Dieu, d’une plus grande pureté du cœur dans l’écoute de sa parole et la mise en pratique de ses commandements ? Certainement pas en notre nom. Qui serions-nous pour faire la leçon aux autres et pour appeler les pécheurs à la conversion comme si nous-mêmes n’avions pas besoin d’être convertis ? Jean-Baptiste n’annonce pas un baptême de conversion en son nom propre mais au nom de celui qui vient derrière lui : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert, redressez le chemin du Seigneur. Moi je baptise dans l’eau, mais au milieu de vous quelqu’un est là que vous ne connaissez pas : lui qui, venu derrière moi, est maintenant devant moi » (Jn 1, 23..26-27).

Ainsi, frères et sœurs, la présence et la vie des chrétiens au milieu du monde n’est pas une sorte d’appel au ralliement, ou de campagne électorale. Il ne s’agit pas d’une mission échevelée, mais tout simplement de la présence au milieu des hommes de la vie de Dieu, de la grâce baptismale et de la force de l’Esprit-Saint. Nous ne sommes pas au milieu des hommes pour nous manifester, nous révéler et nous faire connaitre, mais pour devenir les témoins de Celui qui vient, de celui qui est présent et n’est pas encore reconnu : « Au milieu de vous quelqu’un est là que vous ne connaissez pas » (Jn 1, 26). Notre présence est comme le doigt de Jean-Baptiste tel que le montrent tant d’œuvres d’art. Elle désigne celui qui vient et qui est déjà là, celui qui est vivant au milieu de nous et celui qui annonce son retour et sa venue.

Ainsi notre foi en l’incarnation du Fils de Dieu, notre foi en la Parole du Christ, notre foi en la fidélité de Dieu répandue en nos cœurs par l’Esprit Saint, établit chacun de nous dans la sérénité et la paix, nous garde dans la confiance et nous permet de vivre vraiment en ce monde dans la joie des enfants de Dieu.

Amen.

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