L’Église
Catholique
À Paris

Les Arrivants

Claudine Bories et Patrice Chagnard, 2008. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Dès la première image, nous partons en voyage. Une statue d’éléphant en papier mâché nous précède majestueusement, trompe levée, dans des tunnels mystérieux. Puis, surprise : les tunnels sont ceux du périphérique parisien. L’éléphant est sur un camion. Et les Indiens qui l’escortent et sourient à la caméra, ballotés par la camionnette, déboulent directement de l’autre bout du monde, Ainsi notre itinéraire commence là où beaucoup arrivent après une longue errance. Et nos innombrables déplacements, d’un visage à l’autre, d’une famille à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’un pays à l’autre et d’un état d’esprit à l’autre, s’effectueront sans jamais quitter les locaux d’un immeuble du XXe arrondissement ou quelques plans rapides des rues et du métro.

La CAFDA, Coordination pour l’Accueil des Familles Demandeuses d’Asile, est un service où aboutissent mille et un immigrés pour qui la France semble une planche de salut. Face à cet afflux multiforme et multicolore, pris entre les Tchétchènes et les Érythréens, dialoguant avec ceux qui ont tout bravé pour atteindre Paris et avec ceux qui s’y sont retrouvés sans savoir où ils se trouvaient du fait de l’arbitraire de leurs passeurs, un personnel français essaie de distinguer le vrai du faux, le possible de l’impossible, l’urgent du vital. Tourné en 2008, notre documentaire va suivre pendant quatre mois deux des assistantes sociales de ce centre et, grâce à elles et à leurs collègues, les vicissitudes de quatre familles, deux asiatiques et deux africaines.

Peu à peu, une fois passée la première impression d’écrasement et de confusion, nous nous habituons aux divers personnages. La durée permet, selon des rythmes différents, de passer du premier contact à des échanges de plus en plus humains. Non qu’il soit question ici de bons sentiments faciles : pas de solutions toutes faites, pas de parti-pris quant à la nécessité d’accorder ou non l’asile à tel ou tel, mais entrée dans l’envie de vivre de chacun, Arrivants et Accueillants.

Au périple physique des uns répond alors la pérégrination intérieure des autres. Entre Colette, à qui sa longue expérience évite l’affolement et permet de gérer le désordre, et Caroline, plus jeune et bardée de principes au point d’être parfois d’une insupportable violence à l’égard de ceux qu’elle voudrait aider, peu de points communs au départ. Pourtant, à l’issue de l’histoire (histoire évidemment sans fin), toutes deux se seront montrées capables de l’impensable, parfois appelé par l’indispensable : Colette détournant des bons d’alimentation pour sauver une famille de la mort, Caroline éclatant en sanglots au moment où elle paraissait définitivement insensible au tragique des situations ambiantes.

C’est ici qu’il faut parler d’une sorte de miracle de ce documentaire, qui est la construction d’une dramaturgie parfaitement cohérente, à défaut d’avoir pu être préméditée. Des entretiens en face à face sont filmés avec des cadrages qui nous permettent de percevoir les dimensions d’affrontement et de recul, de menace et de protection, d’angoisse et de retournements. Les arrière-pensées des uns font écho à la traduction du dialogue des autres. Les cris répondent aux murmures et les larmes aux rires. Rien de factice, tout est brut ; mais avec le recul, nous voyons se dérouler une tragédie en 5 actes, avec ses moments de paroxysme et ses instants d’humanité pure. Sans trancher sur les choix et les limites des uns et des autres, nous voici devenus capables d’accompagner tous et chacun.

La traversée aboutit-elle ? Certains des immigrants trouveront un asile, d’autres seront refoulés, d’autres encore nous quittent sans être fixés sur leur sort. Mais ce qui a pu être vécu, dans ce contexte si particulier, c’est précisément la vie qui continue. Au début du film, des enfants s’entassent dans un hall sans trouver de place pour être hébergés ; à la fin, une mère repart pour une destination inconnue en ayant pu mettre au monde sa fille.

Finalement, nous voici renvoyés à une réflexion sur nous-mêmes et sur les modes de fonctionnement de notre société. Il y a des impératifs contradictoires : s’il est impossible d’accueillir toutes les misères, il est impossible de les ignorer ; s’il est important d’aider les étrangers à rentrer dans un cadre administratif, comment ne pas constater les situations inhumaines auxquelles certains règlements conduisent méticuleusement ? La vraie question est pourtant ailleurs : comment rester humain face à la misère de l’homme ? Sans prétendre donner de recettes, l’honneur d’un tel film consiste à témoigner que cela est possible, et aussi à nous inspirer une inquiétude salutaire, qui refuse de se satisfaire du chemin déjà parcouru.

Denis DUPONT-FAUVILLE
25 septembre 2011

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