L’Église
Catholique
À Paris

Les yeux ouverts

Frédéric Chaudier

Le titre du film nous interroge. Les Yeux ouverts… S’agit-il des yeux figés par la mort ? des yeux écarquillés de celui qui se dispose à regarder ? des yeux des spectateurs, d’autres yeux à découvrir sur le grand écran ? À quelle attitude sommes-nous renvoyés lorsque s’entrouvrent pour nous les portes d’une unité de soins palliatifs, en l’occurrence celle de la maison Jeanne Garnier à Paris ? Critique du père Denis Dupont-Fauville et de Françoise Le Graverend.

Frédéric Chaudier nous « embarque » à la recherche des traces de son père, dans cette maison où celui-ci vécut les derniers mois de sa vie. Les « hublots » mêmes des portes, qui s’ouvrent devant nous, nous disent quelque chose de cet « embarquement » dans le sillage des yeux grands ouverts de la caméra. Hublots suggérant les yeux d’un visage, hublots pourtant voilés. Ici la caméra regarde avec pudeur (jamais elle ne se retrouvera dans une chambre sans en avoir d’abord franchi le seuil), parfois avec tendresse, toujours dans une légère contre plongée qui rend chaque personne lumineuse. Sur l’affiche elle-même, ce qui se donne à voir se trouve précisément au-delà de ce qui est montré : deux silhouettes ténues au fond d’un grand couloir, comme enlacées, en une étreinte qui peut renvoyer à un soutien physique comme à un réconfort moral… où est la frontière ?

Le film n’est pas triste, car il nous montre la vie surgissant là même où la mort est si présente. La vie se joue au jour le jour. C’est cette main soignante et apaisante qui se pose délicatement sur la main malade et décharnée. Ce sont ces quelques pas accomplis avec succès par le malade affaibli soutenu par les bras sûrs des soignants. C’est cet incroyable projet de voyage à la Rochelle qui illumine soudain les yeux d’un grand malade. C’est le long et patient dialogue, né du regard, qui fait naître un sourire discret sur le visage du jeune malade. Car la caméra nous montre qu’ici, il ne s’agit pas de faire comme si la mort n’existait pas, mais au contraire de l’accueillir, comme l’évoque avec tant de justesse et de force cette jeune soignante. Il s’agit d’accompagner chaque malade pour qu’il vive chaque jour donné. La caméra n’élude ni les difficultés, ni les souffrances, ni même les cas limites. Il n’y a pas de super hommes ici, tout se vit dans la fragilité humaine. Fragilité des patients mais aussi du personnel soignant, les uns soutenant les autres en un échange mutuel. Les uns et les autres, sans trêve, s’humanisent réciproquement, dans l’échange de la parole, l’acceptation du regard des autres, l’aveu des peurs qui n’exclut pas un certain humour et fait paradoxalement grandir la paix là où tout devrait n’être que désespoir. Et cela vaut non seulement pour les malades et le personnel, mais aussi pour les spectateurs.

Le film alors interroge notre regard. Nul prosélytisme religieux, mais un renvoi aux questions fondamentales. Nulle recherche d’émotion, mais l’accueil de l’autre qui m’apprend qui je suis. Où est la vraie vie ? Où prend-elle tout son sens ? Est-ce dans cette ville trépidante et indifférente dont le cinéaste nous présente les images dans un rythme accéléré ? Ou bien est-ce dans le quotidien silencieux de cette maison où chaque geste et chaque regard prennent leur temps ? Car chaque vie est précieuse, elle est précieuse et belle, d’autant plus belle qu’elle est fragile… A voix haute, le cinéaste se remémore cette phrase que son père lui confiait souvent « La fragilité du cristal n’est pas une faiblesse. Au contraire, c’est ce qui en fait la beauté. ».

Le film lui-même respire et nous donne ce mouvement de la vie… par cette allée centrale de la maison dans laquelle on revient toujours, par ces petites séquences animées, avec ce drôle de personnage, qui rythment tout le film, nous guident et donnent la distance nécessaire au regard.

Le film ne cherche pas à démontrer, mais seulement à montrer, nous proposant d’ouvrir les yeux et nous donnant le temps de voir. Ces quelques vies, croisées juste avant de s’éteindre, continueront longtemps à résonner en nous ; quelques instants d’éternité, partagés entre faibles mortels. Qu’il est beau de pouvoir vivre, d’aider à vivre jusqu’au bout.

P. Denis DUPONT-FAUVILLE et Françoise LE GRAVEREND,
4 novembre 2010

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