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Pina – dansez dansez sinon nous sommes perdus

Wim Wenders

Wim Wenders, 2011. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

« Il y a un moment où les mots s’arrêtent et où tout devient langage ». Ainsi s’exprime Pina Bausch pour tenter d’expliquer ce à quoi tend la danse. La danse telle qu’elle la pratique, qu’elle la vit, qu’elle en vit et en fait la vie de ceux qui l’entourent. La danse telle que le film de Wim Wenders va tenter de nous la montrer.

Voici un bien curieux objet cinématographique. D’abord parce que le sujet n’en est pas introduit, pas expliqué : le spectateur peut savoir ou non que Pina Bausch est sans doute le plus grand nom de la danse contemporaine et qu’elle a mené toute sa vie une recherche radicale sur la chorégraphie avant d’être foudroyée en quelques jours par un cancer généralisé, après le début du tournage du présent film ; tout cela est accessoire et donc superflu. Il n’en sera pas question durant l’heure quarante de projection. Pas d’introduction didactique, pas d’exposé des principes : le surgissement d’un visage, la mise en route d’un rythme, puis, tout du long, le choc des danses et des corps, le rythme des embrassements, les percussions et la fluidité des danseurs. Plus rien n’existe que la danse, mais la danse rejoint, en un sens, tout ce qui existe.

On pourrait bien sûr détailler : les relations hommes-femmes, la guerre et la paix, la nature et l’humanité, le rêve et la vie quotidienne, la couleur et la grisaille, la joie et la solitude, le repos et le mouvement, la quête et le rassasiement. Mais tous ces couples dialectiques ne sont que partiels ; c’est conjugués les uns aux autres et repris les uns par les autres qu’ils s’unissent pour le miracle de la danse. Avant d’analyser les choses, il faut entrer dans ce miracle. C’est à vivre, à ressentir cette expérience fondamentale que nous sommes conviés.

Alors surgit un deuxième sujet d’étonnement, ou plutôt une deuxième prise de conscience qui peu à peu se greffe sur la première : dans cet univers où les mots sont secondaires, tout fait pressentir un discours. Chaque élément de ce discours a son originalité propre, son autonomie qui lui confère un poids en regard des autres éléments. À l’ondulation d’un groupe répond la transe d’un soliste, à la diagonale d’une course fait écho la courbe d’une chute, au passage du temps s’oppose la répétition des gestes. Les mouvements les plus anodins se révèlent voulus depuis l’origine, les tramways surplombent des couples amoureux, les éléments s’affrontent pour que l’homme s’y accorde. Et le montage du film fait écho, progressivement, à ce que manifestent les chorégraphies. Chaque danseur y intervient, livre son expérience de Pina, ou de la danse telle que Pina la lui a révélée, dit quelques mots qui n’expliquent pas les mouvements mais les font vivre de façon nouvelle et donnent de voir pourquoi ce pas de danse-ci ne pouvait être confié qu’à cette personne-là. En une subtile grammaire, les mots scandent un rythme, les personnages deviennent autant de phrases, les mouvements des danseurs et de la caméra se font écho ; tout prend, tout cherche un sens.
L’une des danseuses du Tanztheater de Wuppertal exprime cela, en allemand, par un joli jeu de mots : la danse est quête de sens, « Sinnsucht », néologisme qui conjugue ce que l’être humain peut expérimenter charnellement de nostalgie la plus profonde, « Sehnsucht », et le sens, « Sinn », dont cette inclination se révèle porteuse.

Le troisième motif d’émerveillement intervient ici. Pina n’est plus, sauf sur quelques images d’archives ; il ne reste que les danseurs que Pina a fait advenir à la danse et dont la danse nous raconte Pina ; mais ces danseurs ne nous sont visibles qu’à travers une caméra qui effectue ses propres choix, évolue au milieu d’eux ou se range parmi les spectateurs, reste fixe ou se déplace. Nous regardons le regard d’un cinéaste sur des danseurs qui rendent visible la vision que portait Pina. Pourtant tout cela n’est pas compliqué à vivre : il ne s’agit pas d’une superposition de sens, mais d’une profondeur de champ.

À cet égard, le traitement de l’image en 3D est vraiment admirable : là où tous les réalisateurs actuels se servent de cette technique pour faire surgir des environnements aussi déroutants que des jeux vidéos, Wenders aplanit le fond, évite les plans larges et se sert de ses caméras essentiellement pour suggérer l’élan d’une course ou le volume d’un corps (de plusieurs corps sur différents plans). Peu importe dès lors que nous perdions un peu de vision latérale, puisque nous entrons, au propre comme au figuré, dans une dimension aussi inattendue que nécessaire.
Autrement dit : de même que Pina permet aux danseurs de découvrir la vie dont ils sont porteurs, Wenders permet aux spectateurs de vivre avec les danseurs cette expérience d’être emportés par le mouvement. Ce qui compte n’est pas de savoir comment ce dispositif est mis en place, mais d’éprouver comment il nous emmène là où nous ne savions pas aller.

Que dire encore ? Les mots ne suffisent pas. Il n’y a que des scènes, des images, des déplacements qui s’inscrivent devant nous, en nous. Ce chiffon rouge à même le sol entre un cercle de femmes et une ligne d’hommes au son du Sacre du Printemps ; les dizaines de chaises renversées du Café Müller, au milieu desquelles un homme, indéfiniment, désenlace un couple pour faire que l’homme prenne la femme dans ses bras, jusqu’à ce que celle-ci tombe à terre et rebondisse jusqu’à lui ; cette jeune femme qui court dans toute la diagonale de l’écran et se retrouve bloquée par la corde qui lui est attachée dans le dos ; cette rangée d’hommes et de femmes, soudain plus vieux, soudain adolescents, qui paradent trop longtemps sur la scène d’un théâtre ; un tramway traverse le ciel, un rocher est fouetté par l’eau, un homme court dans les bras d’un autre, une femme plonge entre les mains jointes de celui qui lui fait obstacle… Cela ne se raconte pas. Ou plutôt : seul le cinéma peut raconter cela. Et montrer comment l’art contemporain à son meilleur, loin de s’épuiser dans une provocation gratuite pour profanes incompétents, peut initier chacun à découvrir la vie qui circulait en lui.

Denis DUPONT-FAUVILLE, 11 avril 2011

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