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Une séparation

Asghar Farhadi

Asghar Farhadi, 2011. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Attention chef d’œuvre. Sans doute le film de l’année.

A priori, rien de très attirant : une histoire en Iran, dont la presse souligne que s’y opposent tradition et modernité, hommes et femmes, familles et système judiciaire. Qui sommes-nous pour y comprendre quelque chose, pour nous intéresser à cet univers si étranger, si cloisonné ?

En réalité, un tourbillon qui vous emporte : une histoire, des cadrages, des sons, des êtres qui d’emblée vous happent et ne cessent de vous surprendre, de vous émouvoir, de vous prendre à partie et de vous révéler à vous-même. Souffle coupé.

Parce que cet objet est proprement cinématographique, l’histoire, comme la vie, ne peut se raconter avec des mots. A chacun de l’éprouver, de s’y confronter personnellement. Tout au plus pouvons-nous hasarder quelques remarques, très en-deçà de l’intensité d’une telle rencontre.

D’abord, le monde que nous raconte ce film est un monde vivant. Chacun y vit avec bien des fardeaux, bien des contraintes, mais il n’y a pas de place pour la nostalgie. Affrontements, chagrins, épreuves, oui ; pas d’introspection ou d’afféterie, car chacun doit assumer ses choix, compter avec les autres, répondre à des valeurs. Loin d’une illusion de bien-être, nous sommes dans un univers où l’enjeu consiste à être vraiment.

Les principaux protagonistes n’obéissent pas tous pour autant à la même logique. Certains sont plus religieux, d’autres plus instruits, les fortunes et les tempéraments différent. Quelle que soit la situation, cependant, chacun s’efforce de vivre droitement. Les oppositions n’en ont que plus d’intensité, les dialogues davantage de contenu.

De même que l’histoire débute simplement pour se nouer en des rebondissements successifs, nous éprouvons d’abord des sentiments relativement distincts envers chaque personnage pour évoluer ensuite dans une succession de corrections, de révisions et de paradoxes, au fur et à mesure que chacun parvient à se dire ou à faire dire à l’autre sa part de vérité -donc de mensonge. En d’autres termes, nous entrons dans la complexité du réel. Au bout du compte, aucun n’est parfait, aucun n’est totalement blâmable, tous se savent faillibles : non par faiblesse ou par lâcheté, mais parce que nous ne sommes pas dans un système, où le point d’équilibre pourrait se définir géométriquement.

Parmi les différences irréconciliables, celles entre hommes et femmes. Non pas, une nouvelle fois, parce que tous les hommes seraient construits sur un modèle et les femmes sur un autre. A l’intérieur de chaque groupe, bien des contrastes se font jour. Mais parce que l’homme essaie de construire un monde alors que la femme se découvre gardienne de la vie et de la mort ; et si l’un y met parfois trop de force, l’autre ne sait toujours comment dire sa soif. Entre les deux sont les enfants, témoins impuissants des luttes entre ceux qui leur apprennent à vivre, pris eux-mêmes dans des contradictions insolubles (quand ce ne sont pas les adultes qui essaient de les leur faire porter), écartelés entre l’amour des autres et le souci du vrai.

Tout le parcours du film peut se résumer dans la différence entre la séquence initiale et le plan final. Dans la première, nous sommes situés comme juge, face à un couple assis où chacun fait valoir ses arguments, sans d’ailleurs écouter vraiment l’autre ni nous donner la clef de leur différend ; dans le dernier, le même homme et la même femme se font face, muets, dans l’attente, de part et d’autre d’une cloison de verre où passe un couloir : nous les voyons de profil, tandis qu’entre eux, au centre de l’image, circulent des enfants. Pour relier ces deux visions, une aventure singulière, si humaine qu’elle confine à l’universel.

Au risque de sortir de la pure critique cinématographique, hasardons encore deux considérations supplémentaires. D’abord sur l’Iran : voici des images qui vont bien au-delà des clichés. Si beaucoup de situations sont évidemment symboliques des difficultés que le pays connaît, il y a d’abord un dynamisme qui montre combien l’amour de la vie s’appuie tant sur le respect des anciens que sur la protection des tout-petits, combien aussi la prise en compte de contraintes tant matérielles que politiques permet de produire du grand cinéma. Rien que les plans si simples de circulation automobile, soit oppressants soit libérateurs, ou les flous consentis et les images partiellement masquées nous en disent plus sur l’intérieur des âmes que des millions d’effets spéciaux.

Ensuite à propos des valeurs. Nous l’avons dit, les personnages, sans être naïfs sur les autres ou sur eux-mêmes, cherchent à se comporter droitement. Mais c’est précisément leur souci commun de vérité (ou leur respect du transcendant) qui les fait aboutir à une impasse. Le mot « pardon » est prononcé, mais ne peut se dire gratuitement. L’Occident a aujourd’hui la tentation de résoudre cette difficulté en négociant les vérités. Il devrait avoir appris de la Révélation que la vérité n’exclut pas le pardon : non qu’il faille bien composer avec l’une pour obtenir l’autre, mais parce que le pardon est la source de toute vérité. C’est sur la Croix qu’amour et vérité se rencontrent. Et ce n’est pas le moindre paradoxe de ce film, pour un regard chrétien, que de nous faire éprouver à la fois l’impossibilité de sauver ce monde en l’absence d’un pardon qui le dépasse… et en même temps la splendeur, la grandeur de cet univers qui gémit en travail d’enfantement.

Père Denis DUPONT-FAUVILLE
4 juillet 2011

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