L’Église
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À Paris

Frances Ha

Noah Baumbach

Noah Baumbach, 2013. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Typiquement new-yorkais et s’attachant à une génération particulière, un film dont la poésie touche pourtant à l’universel.

Frances, jeune New-Yorkaise, marche sur ses 30 ans. « Marche » est le terme qui convient : si elle avance avec détermination, son parcours n’est pourtant pas tracé d’avance, au point de prendre souvent des directions contradictoires, de glisser, de tomber ou de revenir en arrière, mais en assumant ces errements avec un entrain qui lui permet de transformer sa démarche en danse et de transfigurer son itinéraire en une véritable chorégraphie.

Tout le film de Noah Baumbach va consister à accompagner cette marche souvent chaotique, à en percevoir les difficultés et à en révéler la grâce. Frances est dans un entre-deux : entre l’adolescence et l’âge adulte, entre les loisirs et le travail, entre les amitiés féminines et les rencontres masculines, entre les aventures et la stabilité. Cet entre-deux, pourtant, est si riche et si allègre que la tentation point à tout instant de s’y fixer, ou plutôt de se laisser emporter par lui. Vingt-huit ans, comme le fait remarquer une personnage, c’est encore jeune et c’est déjà vieux : quels choix peuvent se révéler constructifs alors qu’il y a encore tant à découvrir, quels arrachements apparaissent nécessaires alors qu’un tel besoin de tendresse se fait jour, quelle continuité est à maintenir alors que la liberté ne cesse d’appeler ?

On l’aura compris, à travers un contexte très particulier, une multitude de questions rejoignent ici des problématiques universelles. Le danger, ici, serait de tomber dans un didactisme pesant, ou encore de tant accumuler les intrigues que le film en deviendrait insupportable. Au contraire, par une sorte de miracle formel, Frances Ha réussit le prodige de tenir ensemble tous ces aspects avec une gaieté et une légèreté jubilatoires. Deux facteurs, ici, prédominent. D’abord l’énergie contagieuse de l’interprète principale, Greta Gerwig, tour à tour trop enfantine et trop adulte, hilarante et horripilante, empotée et gracieuse. Ensuite la mise en scène particulièrement précise du réalisateur, son partenaire dans la vie, qui multiplie les références à la Nouvelle Vague [1] dans un noir et blanc splendide, masquant sous une apparente linéarité une intrigue à plusieurs niveaux et intégrant visuellement les multiples allers et retours des personnages jusqu’à en faire un tout cohérent.

Certains passages sont inoubliables, tels celui où Frances court longuement dans la rue en esquissant des figures de danse, celui où elle dérape en recherchant avec désespoir un distributeur de billets pour montrer ce dont elle est capable, celui où sur un coup de tête elle passe un week-end à Paris pour se retrouver elle-même sans le dire à quiconque. Les scènes où elle provoque ses ami(e)s par ses questions ou par ses attitudes, qu’il s’agisse de remarques à l’emporte pièce lors d’un dîner ou d’agressions gratuites sur le mode du jeu, laissent une saveur enthousiasmante.

Le film, à l’image de son héroïne, parvient à combiner crudité des paroles [2] et chasteté du regard [3] pour poser des questions essentielles dans le monde tel qu’il se présente. Les séquences finales, où la danseuse maladroite se révèle chorégraphe prometteuse et où il apparaît (par le biais d’une boîte aux lettres !) combien le renoncement à soi-même est nécessaire pour trouver sa place dans le monde, nous livrent des esquisses de réponses. Lesquelles nous amènent à contempler de nouveau cette histoire, dont la forme correspond si adéquatement au fond qu’elle se révèle d’une richesse inépuisable.

Denis DUPONT-FAUVILLE
31 août 2013

[1Y compris dans la bande sonore, composée en grande majorité de morceaux dus à Georges Delerue.

[2Qui l’interdira au trop jeune public.

[3La multiplicité des partenaires, par exemple, n’est nullement cachée mais sans jamais tomber dans le voyeurisme.

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