Interview du cardinal André Vingt-Trois dans le Figaro

Interview de Jean-Marie Guénois publiée le 13 octobre 2016 suite à la parution du document “Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique” du Conseil permanent de la Conférence des évêques de France.

LE FIGARO. - Pourquoi avez-vous critiqué mardi la surmédiatisation de la politique, son « combat de chefs » et le « mépris » des électeurs ?

Mgr André Vingt-Trois. - La multiplication des chaînes de télévision d’information continue et l’amplification de l’usage des réseaux sociaux accentuent la place de l’information immédiate et réduisent les moyens de vérification. La volonté d’être les plus rapides et l’effet de répétition changent la nature de l’information. La présentation des programmes politiques et de leurs spécificités est remplacée par une perpétuelle confrontation virtuelle entre les personnages et leurs déclarations supposées. Les opinions émises et les propositions éventuelles ne sont plus présentées pour elles-mêmes, mais uniquement comme des prétextes à la promotion de leurs auteurs. On finit par donner de l’homme ou de la femme politique une image de duplicité permanente qui alimente leur discrédit.

LE FIGARO - Le conseil permanent de l’épiscopat français, dont vous êtes membre, publie un document pour refonder « le politique ». Quel message l’Eglise entend-elle transmettre aux français ?

L’intention de ce message est de s’inscrire en faux contre la sinistrose ambiante. Comme si la France n’avait plus de ressources humaines pour faire face à son temps. Nous avons voulu rappeler les atouts de notre société et les chances réelles d’une espérance. Dans la période troublée que vit notre monde, nous ne pouvons pas nous laisser gagner par une sorte de fatalisme selon lequel il n’y aurait plus rien à faire. Nous pensons que les transformations rapides de notre société appellent une véritable refondation de notre contrat social. Nous avons voulu dire que cette refondation est possible si nous osons nous confronter aux questions du sens de ce que nous vivons. Nous ne pouvons pas prendre notre parti d’une vision de notre société qui assurerait son avenir par le rejet de ses membres les plus faibles et la fermeture de ses frontières à ceux qui luttent pour leur survie.

LE FIGARO - L’Eglise catholique refuse de se positionner politiquement. Mais n’est-ce pas, en période de crise, un manque de courage auquel vous appelez, paradoxalement, les politiques ?"

Une des lignes fortes de ce document est précisément de proposer une réflexion qui ne se réduit pas à se classer dans le cadre finalement assez limité de « gauche-droite-centre » qui semble être la seule clé d’interprétation des commentateurs politiques. Il est clair que les propositions de solution sont forcément marquées par leur enracinement idéologique, mais ce que beaucoup de Français savent, c’est que les idéologies n’épuisent pas les réalités auxquelles les confronte leur existence. C’est aussi un courage de regarder la réalité.

LE FIGARO - Pourquoi le titre de cette lettre publiée par l’épiscopat s’adresse aux « habitants de notre pays » et non pas aux « français » ? L’Eglise aurait-elle peur de ce qui nomme l’identité française ?

Premièrement, à la différence du message de juin dernier (« 2017, année électorale, quelques éléments de réflexion »), ce document n’est pas publié « en vue des élections ». Il vise, au contraire à donner un horizon plus vaste au débat politique : les élections passeront, les réalités demeureront.
Deuxièmement, il y a des résidents en France qui ne sont pas français et que nous souhaitons associer à notre réflexion. L’identité française est assez forte pour se confronter à d’autres identités sans faire de cette confrontation un drame métaphysique.

LE FIGARO - Les sondages montrent que les catholiques pratiquants sont tentés par le Front national. Combattez-vous cette tendance ?

Encore une fois, nous ne publions pas un manifeste électoral. Au vu de l’évolution du vote FN en France, il n’est pas surprenant que la proportion des catholiques qui choisissent ce vote ait augmenté. Les pistes ouvertes par notre document ont précisément pour but d’aider les gens qui souhaitent réfléchir à ouvrir leur esprit au-delà des références partisanes.

LE FIGARO - Le document explique le départ de jeunes Français pour la Syrie par le seul échec de l’intégration en éludant la question de l’islam, pourquoi ?

Nous n’expliquons pas les départs en Syrie par le seul échec de l’intégration. Ils ne peuvent pas être davantage expliqués par une référence exclusive à l’Islam, ou au banditisme. C’est pourquoi nous posons fortement la question du sens de notre vie sociale et de la place reconnue des religions dans la société. Si notre société échoue à exprimer le sens de notre vie commune, c’est une facilité de l’esprit d’en attribuer la responsabilité à l’Islam. La lucidité est précisément de refuser de faire « comme si » l’Islam en France était une réalité homogène. En France, il y a des musulmans, il y a des formes diverses de l’Islam. En fait, cette situation nous pose une question centrale : à quoi croyons-nous ?

- Retrouvez cet entretien sur le site du Figaro.

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