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Jersey Boys

Clint Eastwood

Clint Eastwood, 2014. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Jersey Boys, comme souvent chez Clint Eastwood, a toutes les apparences d’un film anodin : « l’adaptation d’une comédie musicale de Broadway », nous dit-on. Mais comme presque toujours avec notre auteur, la situation totalement classique n’évoluera pas selon les attentes du spectateur et, surtout, le traitement du récit sublimera l’argument. Chez peu de cinéastes se vérifie à ce point la phrase de Jean Renoir : « L’histoire, cela n’a aucune importance. Ce qui est important, c’est la façon dont on la raconte ».

Bien sûr, les thèmes qui s’entrecroisent sur une trame classique sont nombreux et permettent des variations et des contrastes multiples. L’histoire de ce groupe nous fait accompagner des adolescents du New Jersey dans les années 60, déjà pris dans l’engrenage de la semi-délinquance mais que leur amitié et leur passion de la musique vont amener jusqu’aux sommets du box office, de surprise en rencontre et de défi en émotion. Cependant la solidarité heureuse ne saurait résister longtemps aux tensions de l’ambition et à la célébrité soudaine ; ainsi, à l’enthousiasme et à l’ascension de la première partie répondent les déceptions, les trahisons et les drames de la seconde. Globalement, donc, un sujet propice à la narration désabusée et au ton nostalgique que les familiers du vieux Clint affectionnent.

Pourtant, voir dans cet opus une œuvre simplement nostalgique, un brillant exercice de style ou un discours vaguement moralisant sous les apparences dynamiques d’un biopic mâtiné de musical s’apparenterait au pur et simple contresens. Pas seulement parce que la fin n’est ni heureuse ni tragique, mais simplement bouleversante ; pas seulement non plus parce que la richesse d’une mise en scène parfaitement maîtrisée fait toujours surgir des harmoniques infiniment plus riches que tout discours stéréotypé. Beaucoup plus profondément, le regard particulier du réalisateur révèle une fois de plus, à travers une odyssée singulière, des trésors d’humanité. Faute de pouvoir honorer tous les aspects qui mériteraient d’être relevés, bornons-nous ici à en signaler deux qui illustrent cet accomplissement.

Tout d’abord, cet ensemble de quatre garçons, aux caractères plus ou moins forts et aux parcours plus ou moins contrastés, va former sous nos yeux un groupe à la personnalité unique, où chacun joue sa partition. Pour obtenir ce résultat, Eastwood se refuse à la fois aux expédients prévisibles sur la force du collectif et à la facilité qui consisterait à privilégier l’un des quatre membres du quatuor. Le fait que ce dernier ait un leader officiel, Frankie Valli, pousserait évidemment en ce sens. Or, reprenant un procédé cher à Scorsese, le réalisateur juxtapose les apartés et les récits de chacun des musiciens… à l’exception du leader. Celui-ci, doté d’un pur instinct musical et d’une étonnante voix de fausset, se montre au départ un homme sans nuances, obstiné et peu perspicace, ne sachant pas faire la part des choses. Mais c’est précisément son entêtement à rester lui-même et son refus de relativiser les uns et les autres qui lui permettra de mener le groupe jusqu’au succès et même de sauver celui qui l’aura trahi et de survivre à la mort de familiers, fournissant ainsi le fil conducteur autour duquel peuvent à bon droit se greffer les versions des uns et des autres. Ici, pas de discours, mais une illustration en actes de la fraternité virile comme de la faiblesse sentimentale ; pas de moralisme, mais une conscience.

Nous venons de noter que l’amitié trouve avec l’art un moyen de s’exprimer. Mais il ne suffit pas de dire que Jersey Boys est un film sur l’art, car il est lui-même une œuvre d’art. Il y a donc une mise en abyme parfois vertigineuse, où la mise en scène du cinéma répond aux mesures des partitions. En particulier, le très grand nombre de scènes où les chanteurs sont filmés chantant côte à côte face à leur public risquerait de lasser, n’était l’extraordinaire virtuosité de la caméra qui, à chaque fois, à force de champs et de contrechamps, de plongées et de contreplongées, de plans généraux et de gros plans, de montages en accord ou en contraste avec la musique, nous apprend quelque chose de nouveau sur ce qui se joue entre ces hommes. À travers le groupe, c’est le destin de chacun et en partie celui de leur public qui se joue ; à cet égard, l’épisode de la mort de la fille de Frankie Valli fait écho de façon poignante, à trente ans de distance, à la séquence de la mort devant son fils du héros de Honkytonk Man, seul autre film de Eastwood où la musique soit aussi centrale.

C’est ici que se rejoignent nos deux observations. Il serait, de nouveau, insuffisant d’observer que la mise en scène est après tout le meilleur moyen de faire contempler un groupe ou que seul l’art peut rendre compte de l’art avec fidélité. Car là où les conventions d’un art pourraient accentuer les artifices de l’autre, la mise en scène parvient à rendre évident (et non factice) ce que la musique tendait déjà à exprimer : que ces vies, avec leurs lourdeurs et leurs erreurs, avec leurs joies et leurs succès, ont acquis d’autant plus de poids qu’elles ont trouvé une raison de sublimer leurs destinées individuelles, ou plutôt que l’artiste véritable est celui qui parvient, malgré tous les coups du sort, à assumer les diverses facettes et de lui et des autres. D’où la double fin : alors que les retrouvailles du groupe dans les années 90 permettent aux êtres humains de se serrer la main malgré tout, la chorégraphie finale avant l’ultime extinction des spots donne aux acteurs de faire valoir la beauté de leurs personnages… après tout.

Chacun dit la vérité des autres à travers son propre récit. Encore faut-il un artiste de la trempe de Clint Eastwood pour, comme par magie, nous le faire soudain percevoir.

Denis DUPONT-FAUVILLE
24 juin 2014

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