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La terre éphémère (Simindis kundzuli)

George Ovashvili

George Ovashvili, 2014. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Entre la Géorgie et l’Abkhazie, un fleuve, l’Inguri, sert de ligne de démarcation. Chaque année, ses alluvions font surgir des îles provisoires, que les paysans de l’un ou l’autre bord peuvent occuper le temps d’une saison, pour y faire pousser une récolte de maïs. Cette coutume assure, avant les pluies qui submergeront tout, un supplément de revenu pour ceux qui se rendent disponibles à la prodigieuse fertilité de ces terres éphémères.

Le film d’Ovashvili nous raconte ainsi l’histoire d’une saison sur l’une de ces îles. Nous suivons un vieux paysan abkhaze et sa petite-fille, adolescente, venus pour cultiver ce lopin prodigieux, surgi au milieu de nulle part. Un “nulle part” pourtant très disputé, puisque les armées des deux pays multiplient les escarmouches de part et d’autre du fleuve, le parcourant à tour de rôle et menant des reconnaissances entre les îles elles-mêmes.

Malgré ces tensions, la nature, puissante et sereine, poursuit son œuvre. Aussi le rythme du récit est-il d’une extraordinaire sobriété. Nous assistons à l’arrivée des héros sur l’île, à l’édification d’une cabane, aux semailles et à la croissance du maïs, presque sans un mot et par tous les temps. À l’inverse des soldats qui veulent annexer ce qu’ils ne peuvent faire valoir, il s’agit ici de recueillir ce que la terre donne, en un effort patient qui permet d’affronter tous les dangers, de composer avec la durée et de ne pas se laisser prendre aux apparences.

Un mot peut résumer ce qui nous est ici offert à contempler, celui de frontière. Frontière entre les deux pays, bien sûr, mais aussi frontière entre la terre et l’eau, entre l’attente et l’action, l’effort et le repos, la guerre et la paix, les paysans et les soldats, la marginalité et la centralité, l’enfance et l’âge adulte, la peine et le plaisir, la fécondité et la mort. Frontières longues à découvrir, difficiles à respecter, tentantes à franchir. En de multiples variations, qui peu à peu s’assemblent et se correspondent, nous prenons conscience quasi physiquement, dans cet univers si lointain, de ce qui nous constitue le plus profondément. Au sein des quatre éléments, la singularité de chaque personne, le miracle de sa croissance, et l’incongruité de son destin tissent la trame d’une méditation à la fois lucide et apaisée.

Beaucoup de qualités exceptionnelles plaident donc en faveur de ce film : l’économie de ses moyens, l’universalité de son propos, la beauté de ses plans (à laquelle contribue celle, proprement stupéfiante, de la jeune actrice) et l’élévation de son regard. D’autant plus compréhensible qu’elle est quasiment muette, d’autant plus proche qu’elle ne tient pas de discours facile, une telle œuvre peut être conseillée à tous.

Paradoxalement, elle ne nous aura pourtant pas totalement convaincu. D’abord par le côté systématique de certains procédés qui, dans les faits, contredisent le dépouillement revendiqué de la réalisation : abus de plans circulaires, insistance excessive sur une nudité féminine que seul le spectateur contemple, etc. Plus curieusement encore, quelques épisodes (cf. l’accueil du soldat blessé) qui pourraient fournir un embryon de narration ne débouchent sur rien, donnant ainsi le sentiment de “meubler” la chronique sans l’ouvrir à des dimensions vraiment humaines. Surtout, à l’inverse de tant de grands films muets, l’absence de dialogue aboutit ici à occulter la dimension créatrice du verbe : les personnages se montrant incapables de parler gratuitement, ils ne pourront grandir en dehors de leurs limites strictement naturelles, ni la vie continuer une fois l’île engloutie. En ce sens la séquence finale, pourtant splendide, nous semble déboucher sur un panthéisme dépourvu d’espérance.

Ces réserves n’empêchent pas La terre éphémère de constituer un des films les plus aboutis qui nous aient été présentés cette année.

Denis DUPONT-FAUVILLE
18 janvier 2015

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