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« Les bienfaits des études de genre »

Interview de Sylviane Agacinski, Propos recueillis par Clotilde Hamon et Samuel Pruvot, Famille Chrétienne, 30 juin 2012

Depuis leur apparition dans le cur­sus de Sciences-Po en 2011, les « Gender studies » suscitent la controverse. Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer dans ce débat ?

Je suis intervenue dans le débat en publiant récemment Femmes entre sexe et genre, pour dire que la notion de « genre » n’éliminait pas toute considération sur les sexes, contrairement à ce que soutiennent Judith Butler et les théoriciens du « Queer ». Or je constate que cette posi­tion nuancée et longuement argumentée passe difficilement dans la presse. Quiconque ne dit pas aujourd’hui que tout est construit et artificiel est accusé d’être « naturaliste », de tout réduire à la nature et à la biologie, ce que personne ne dit !
Je ne suis nullement opposée, bien au contraire, aux recherches sur le « genre », à Sciences-Po ou ailleurs. Il y a une construction sociale et une interprétation culturelle de la différence des sexes, comme le montre la diversité des cultures, des institutions, des relations sociales.
Mais la distinction de sexe au sens strict reste pertinente si l’on considère ce que François Jacob appelle la logique du vivant, car les êtres humains sont des êtres vivants, jusqu’à preuve du contraire.
J’ai le sentiment très net que la différence sexuelle est devenue pour certains un véritable tabou, un sujet interdit. Au lieu d’une réflexion philosophique et anthropologique, on a affaire à un combat politique, comme s’il était réactionnaire de dire qu’il existe des hommes et des femmes. C’est assez amusant, au moment où tout le monde se félicite des progrès de la parité... Mais ce ne sont pas les « Gender studies » qui font problème, ce sont les « Queer studies ».

Qu’est-ce qui fonde cette polémique ?

Les « études de genre » concernent l’aspect social des rapports hommes-femmes. Elles ne contestent pas la différence des sexes et l’asymétrie des corps sexués. En revanche, pour la « pensée Queer » ou « Queer theory », représentée par Judith Butler, la question n’est plus la construction sociale des sexes et encore moins l’histoire de la domination mascu­line, mais la « domination hétéro­sexuelle ». D’où la polémique. Or, c’est complètement autre chose ! Il faut en fait traiter les deux problèmes. Mais, à mon sens, la lutte contre l’homophobie n’implique pas la négation de la différence sexuelle.

En France, les idées de Judith Butler sont plébis­citées au nom de la libération du corps...
Dans son ouvrage Les corps qui comptent, Judith Butler réduit les corps à une matière brute, inerte, plastique, qui n’aurait aucune propriété. C’est là une extrême violence faite au corps, et donc aux personnes, comme je l’ai montré dans Corps en miettes.
Un courant faussement moderne considère le corps comme un matériau de fabrication. Il conduit à considérer les animaux comme des choses, puis les êtres humains eux-mêmes comme des choses. Or les êtres humains sont des individus vivants et des personnes. La distinction entre les personnes et les choses est d’ailleurs fondamen­tale dans notre droit.

Quelles sont les conséquences de ces idées sur la conception de la famille ?

L’une des conséquences est justement d’envisa­ger l’enfant comme un produit fabriqué en labora­toire et les parents légaux comme des individus neutres, dont le sexe serait indifférent. Pourtant, même lors d’une fécondation in vitro (FIV), les rôles masculin et féminin dans une naissance ne sont pas identiques. Être « père » et « mère » - il se trouve que je suis mère et grand-mère -, c’est donc relatif à notre sexe et non pas à notre sexualité ou à notre « orientation sexuelle »
On pourra retourner les choses comme on vou­dra, on n’arrivera pas à faire que ces deux rôles soient interchangeables. Ils sont aussi interdépendants. Cependant, comme ce sont les femmes qui portent les enfants et les mettent au monde, elles peuvent avoir des enfants sans être liées juridiquement à un homme. En revanche, la paternité, réputée incertaine, a été construite sur le mariage et la fidé­lité de l’épouse, et l’histoire du mariage patriarcal a été celle de la subordination légale des femmes à l’autorité maritale.

En fait, vous rappelez le lien entre l’institution du mariage et la filiation...

Autrefois, on avait affaire à l’engendrement natu­rel et à la filiation légale. Ces deux liens tantôt coïn­cidaient, tantôt étaient distincts, comme dans l’adoption. Ce qui complique les choses, ce sont les nouvelles possibilités biotechnologiques : fécondation in vitro, don de gamètes (ovocytes ou spermatozoïdes), transfert d’embryon, voire gestation pour autrui, là où elle est autorisée. On parle alors d’enfants biologiques, et non plus d’enfants naturels.

Quels sont les nouveaux défis posés par les technosciences ?

Si l’enfant est conçu comme un objet « fabri­qué », plus rien ne fonde sa filiation. Elle devient une construction juridique indépendante des conditions de sa naissance. Donc, tout est pos­sible. Même la notion de père ou de mère devient alors problématique. La notion de couple paren­tal ne s’impose plus nécessairement : pourquoi deux parents et pas trois ou cinq ? Depuis tou­jours, la filiation, y compris pour les parents adoptifs, s’inspirait du modèle du couple mixte (homme-femme) et attribuait à l’enfant une double lignée, masculine et féminine. le pose simplement la question : est-ce qu’on entre dans l’ère de l’enfant fabriqué, de l’homme fabriqué, sans égard pour la logique de la génération ? Si oui, alors il faut savoir que l’on efface tout lien entre ascendants et descendants.

Comment peut-on prétendre avoir deux papas ou deux mamans ?

On nous dit qu’un enfant peut avoir deux pères ou deux mères. Mais si un enfant peut être élevé par deux hommes, ou deux femmes, faut-il lui lais­ser fantasmer qu’il peut être issu de deux hommes ou de deux femmes, ou bien faut-il distinguer entre son histoire réelle, ses géniteurs, son origine si vous voulez, et la famille qui l’élève ? Il faut alors lever, comme bien des pays européens, l’anony­mat du don de gamètes.

Le thème de la Gay Pride 2012 est « L’égalité, c’est maintenant ! ». Comment penser aujourd’hui la notion d’égalité ?

L’égalité ne veut pas dire la similitude. L’égalité homme-femme, égalité des droits, est aujourd’hui en marche. Mais la question est plus complexe que cela puisqu’il y a certains droits qui prennent en compte d’entrée de jeu une dissymétrie sexuelle ou générationnelle, par exemple la différence entre enfant et adulte ou entre adulte et vieillard. Autrement dit, nous n’avons pas, tous, tout à fait les mêmes droits. Le droit à la retraite est tribu­taire de l’âge, comme le droit à l’éducation. Nous ne sommes pas dans une égalité entre des indivi­dus neutres. Les droits sociaux sont liés à une certaine situation, à une certaine condition.
La question qui se pose, c’est notamment celle du droit de l’enfant. Je crains que sous couvert de l’égalité, on ne soit tenté de parler surtout d’un droit à l’enfant. La société doit-elle donner à chacun les moyens techniques d’avoir un enfant, y compris en utilisant le corps d’autrui comme un matériau anonyme (cellules, utérus) ? Il appartient à chacun, mais aussi au législateur, de définir les droits de l’enfant.

Propos recueillis par Clotilde Hamon et Samuel Pruvot.
Avec l’aimable autorisation de Famille chrétienne

Sylviane Agacinsky est l’auteur de Femmes entre sexe et genre, Librairie du XXIe siècle, Seuil, 2012 et de Corps en miettes, Flammarion 2009.

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