Les portes restaurées de Notre-Dame-de-l’Assomption-des-Buttes-Chaumont

Histoire d’une restauration – reconstitution à propos de la pose le 28 septembre 2016 des vitraux restaurés.
Par Caroline Morizot, CDAS Paris & Sylvie Bethmont-Gallerand, Art, Culture et Foi / Paris.

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Fig.1 - La façade © Yannick Boschat 2016

En 1962, le peintre verrier suisse Émile Aebischer, surnommé Yoki, réalise l’ensemble de vitraux de la nouvelle église des Chantiers du Cardinal : Notre-Dame-de-l’Assomption-des-Buttes-Chaumont (Fig. 1).

Construite par Denis Honegger, dont Yoki fut un collaborateur régulier, cette nouvelle église du 19e arrondissement de Paris incarne pleinement l’architecture postconciliaire d’enfouissement. Dans cet édifice nu et semi-enterré, les claustras colorées d’Aebischer composant la façade matérialisent un signe visible au milieu de ce quartier de béton. Proche des artistes de la Société de Saint Luc et du renouveau de l’art sacré, Yoki participe à la reconstruction d’après-guerre en créant de nombreux vitraux pour les églises d’Europe touchées par les destructions.

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Fig.2 - Le baptistère © Yannick Boschat 2016

Aux Buttes-Chaumont il opte pour un procédé né en 1925, issu à la fois du vitrail et de la mosaïque, particulièrement en vogue dans les années 60 : la dalle de verre. D’épais éléments de verre coulé, teintés dans la masse, sont maintenus dans une gangue de béton armé formant un véritable mur translucide qui court sur le narthex et le baptistère (Fig. 2).

Une restauration-reconstitution


En 2015, l’état alarmant de certains de ces éléments a amené la paroisse, soutenue par les Chantiers du Cardinal, à envisager leur restauration. L’intégralité du programme iconographique n’était cependant pas totalement documentée : la restauration s’est alors transformée en reconstitution au cours de laquelle Jacques Loire a su restituer avec justesse l’intention originelle de l’artiste, fort de ses collaborations avec Yoki Aebischer aux chapelles de Châteauneuf-de-Galaure dans les années 1980 (Fig. 3).

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Fig.3 - Le restaurateur Hervé Loire et son collaborateur remontent le vitrail de l’agneau immolé sur la porte droite du narthex © Yannick Boschat 2016

Les éclats de verres de Baccara sont enchâssés dans le béton comme dans une gangue, faisant de l’édifice une image de la Jérusalem céleste, dont les enceintes sont de pierres précieuses (Is 54, 11 ; Ap 21, 19). Pour contempler la beauté de leur programme iconographique, il faut « oublier » les cloisons qui délimitent l’accueil et une petite salle, et imaginer le narthex ouvert sur toute la largeur de l’église. Les quatre portes et la claustra qui les entoure forment une cloison tendue entre la rue et le sanctuaire. La plénitude qu’évoque le chiffre huit est déclinée dans leur structure : quatre portes dont chacun des deux vantaux porte quatre vitraux.

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Fig.4 - Le sanctuaire © Yannick Boschat 2016

En Marie tout se rapporte au Christ et tout dépend de lui [1]


Deux portes sont consacrées au Christ rédempteur. Celle de gauche, située dans l’actuel bureau d’accueil, présente des images-symboles de la Passion, à droite, elles évoquent le salut. Elles entourent les deux portes centrales où se déploient les litanies de la Vierge. Ces images guident la méditation, elles invitent à un parcours jusqu’à l’autel, orné de la scène de la Dormition de la Vierge (Fig. 4). Le corps très saint de Marie, préservé du péché, a formé le corps du Christ en son Incarnation, c’est pourquoi il ne connaît pas la corruption et est glorifié à la suite de celui du Christ ressuscité.


Aebischer, un artiste inspiré par la tradition

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Fig.5 a - La porte du Salut en cours de restauration © Yannick Boschat 2016

Ces vitraux invitent à la prière, ils sont les joyaux d’une contemplation séculaire, puisant ses racines dans les écritures. Ainsi le visiteur aura plaisir à découvrir, Bible en mains, les images de dévotion tirées des récits de la Passion sur la porte de gauche, de haut en bas : la sainte face, les trois clous, la couronne d’épines, le titulus (INRI) associé à l’éponge et à la lance, puis le coq. En bas, trois images contenant une échelle, évoquent la médiation de ce lien entre la terre et le ciel [2]. Aux portes centrales, nombre d’images des litanies de la Vierge proviennent du Cantique des cantiques. Sur celle de droite (Fig. 5a), actuellement dans une petite pièce, les images du buisson ardent (Ex 3), du serpent d’airain (Nb 21, 9 ; Jn 3, 14), de la colombe sortant de l’arche de Noé avec l’arc-en-ciel (Gn 6, 1-22) disent le salut offert dès l’Ancien testament et accompli en Christ.

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Fig.5 b - Rome, début du IIIe siècle

Certains motifs de cette porte viennent des premières images chrétiennes, comme l’ancre. Elle est ici flanquée du soleil et de la lune (traditionnellement associés aux images de la croix), plus tardivement elle signifiera la vertu de l’Espérance en laquelle « nous avons l’ancre de notre âme » (He 6, 19). Plus bas une corbeille de pain est soutenue par un poisson. C’est une image des catacombes, comme celle de l’hypogée, ou crypte, de Lucine datée du début du IIIe siècle, à la fois évocation de la multiplication des pains et symboles du mystère eucharistique (Fig. 5b).
Les trois vitraux du bas de cette porte ont nécessité une restauration-reconstitution (Fig. 6). Si l’agneau immolé est scripturaire (Ap 5, 12), le pélican (cité par le Ps 102, 6), qui s’ouvre la poitrine pour nourrir ses petits, et la licorne, animal sauvage qui ne peut être capturée que dans le sein d’une vierge, font partie du bestiaire du Christ.

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Fig. 6 - L’agneau immolé, le pélican et la licorne © Yannick Boschat 2016


Mais des questions demeurent…

Le patient travail de reconstitution n’a pas permis de répondre à toutes les questions que ce riche programme iconographique pose encore. Par exemple, au sein des portes centrales, parmi les images des litanies de la Vierge, figure un bateau doré au mât en forme de croix. Le grand linge blanc qui en drape le montant horizontal, rend ce mât semblable aux croix de nos sanctuaires lors de la fête de Pâques. Cette nef évoque « la barque-Eglise » une image-signe répandue depuis les premiers temps de l’Eglise jusqu’aux vitraux parisiens de Max Ingrand à Saint-Pierre-de-Montmartre. Et ce symbole a guidé le choix d’un logo pour l’année de la foi en 2012-2013 (Fig. 7)

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Fig. 7 - Nef voguant, Notre-Dame des Buttes-Chaumont, porte centrale © Yannick Boschat 2016 - Barque-Eglise, vocation de saint Pierre dét. Max Ingrand (1908-1969), Saint-Pierre de Montmartre - Logo de l’année de la foi 2012-2013

Dans les documents anciens de présentation de l’église des Buttes-Chaumont, ce vitrail est assimilé à l’arche d’alliance.

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Fig. 8 - L’arche d’alliance, détail vitraux des litanies de la Vierge, cartons de Pascal Blanchard, dessins, vitraux par Jac-Galland, Saint-Jean de Montmartre 1914-1918 © SBG

Si l’arche d’alliance fait bien partie du texte des litanies de la Vierge, l’image de cette barque ne peut représenter l’arche (arca = coffre) que décrit précisément le livre de l’Exode : « On fera une arche en bois d’acacia (…) Tu feras des barres en bois d’acacia, tu les plaqueras d’or et tu les introduiras dans les anneaux des côtés de l’arche pour pouvoir la porter (…) Puis tu feras en or pur un couvercle, le propitiatoire (…) Ensuite tu forgeras deux kéroubim en or à placer aux deux extrémités du propitiatoire... » (Ex 25, 10-11.21), dont un vitrail des litanies de la Vierge en l’église de Saint-Jean-de-Montmartre, donne une image très littérale (Fig. 8)

Pour conclure et convier à la visite

Le Christ « est la porte » qui conduit au salut (Jn 10, 9) et Marie, en ses litanies, est priée comme la « porte du ciel ». La structure même des vitraux des portes de ce narthex, où l’incarnation, la passion, la rédemption nous sont simplement présentés en images-signes, redit la place de Marie au creux du mystère pascal. Alors s’ouvre la porte du paradis retrouvé : « Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront » (Gn 8,22) … pour notre bonheur.

Caroline Morizot, CDAS - Sylvie Bethmont, ACF/P, Ecole cathédrale de Paris [3].

[1Paul VI Exhortation apostolique Marialis Cultus, n. 25.

[2De l’échelle de Jacob (Gn 28, 11-19), à celle qui a permis l’élévation et la descente du Christ en croix, jusqu’à l’échelle monastique, la progression par degrés de la terre jusqu’au ciel a inspiré les exégètes et les artistes juifs et chrétiens depuis les catacombes jusqu’à Marc Chagall.

[3Quelques repères bibliographiques : Frédéric Tristan, Les premières images chrétiennes du symbole à l’icône, Fayard, 1996. Michel Pastoureau, Elisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne, RMN, 2013. Sylvie Bethmont, « La place de Marie dans les églises parisiennes XXe-XXIe s. », Bulletin de la SFEM, 2016.

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