Quelle espérance ? P. Jérôme Bascoul (suite)

La suite de l’article du P. Bascoul (dont la première partie est parue dans notre numéro du mois d’avril) considère la question du purgatoire et celle des fins dernières.

La doctrine du purgatoire

La question de l’espérance nous conduit à approfondir le terme de cette espérance. Ce « face à face » dont nous parle Paul dans la 1re épître aux Corinthiens, que peut-on en dire de plus ? La théologie dite des fins dernières tente une élaboration à partir de ce que nous dit la Révélation. La Révélation est parcellaire. En gros, nous avons la séquence suivante que l’on peut déduire de l’Ancien et du Nouveau Testament : mort, attente au schéol (le sein d’Abraham), résurrection générale, jugement final, et introduction du Règne de Dieu avec les bienheureux.

C’est au XIIIe siècle que se précise la doctrine du purgatoire, mais son histoire est celle d’un long aboutissement, puisque les premières générations chrétiennes ne connaissent que le ciel ou l’enfer comme termes de l’existence, ce qui ne laisse donc place qu’à des élus et à des damnés. Saint Augustin lutte contre les laxistes qui, comme Pélage, font état de la capacité de l’homme à faire le bien par lui-même.

Dans leur discours, les « miséricordieux » s’appuient plus ou moins sur la doctrine de l’apocatastase d’Origène. Saint Augustin, lui, a une doctrine très stricte de la prédestination des élus et de la damnation des impies, que reprendront Calvin et les jansénistes, mais il admet cependant une possibilité de rédemption après la mort : « En faveur de certains défunts, la prière de l’Église elle-même, ou celle de certains hommes pieux, est exaucée, mais c’est en faveur de ceux qui ont été régénérés dans le Christ, dont la vie dans le corps n’a pas été assez mauvaise pour qu’ils soient jugés indignes d’une pareille miséricorde, et pas assez bonne pour qu’ils soient classés parmi ceux pour qui pareille miséricorde ne s’impose pas. De même y en aura-t-il, après la résurrection des corps, auxquels, après les châtiments subis par les esprits des morts, sera octroyée cette miséricorde qui leur évitera d’être envoyés dans le feu éternel . »

La doctrine orientale sur les fins dernières

Le Concile de Florence, en 1439, qui fut une tentative de rapprochement des Églises grecque et latine, fut l’occasion d’un véritable débat sur le purgatoire. C’était une des questions disputées avec la primauté du pape, l’addition du filioque, la procession du Saint-Esprit et la forme du sacrement de l’Eucharistie.

La doctrine catholique du purgatoire s’exprime alors ainsi : « Les âmes de ceux qui, vraiment pénitents, meurent dans l’amour de Dieu avant d’avoir satisfait, par de dignes fruits de pénitence pour ce qu’ils ont commis ou omis, sont purifiés après leur mort par des peines purgatoires ; pour que ces peines soient adoucies, les intercessions des fidèles vivants leur sont utiles, à savoir le sacrifice de la messe, les prières, les aumônes et les autres œuvres de piété que les fidèles ont coutume de faire pour les autres fidèles, conformément aux institutions de l’Église. »

La bulle Laetentur cæli poursuit sur la vision béatifique : « Les âmes de ceux qui, après avoir reçu le baptême, n’ont contracté absolument aucune souillure de péché, celles aussi qui, après avoir contracté la souillure du péché, en ont été purifiées, qu’elles soient en leur corps ou qu’elles l’aient dépouillé, sont immédiatement reçues dans le ciel et elles voient clairement Dieu lui-même, un et trine, comme il est, néanmoins plus parfaitement que les autres, selon la diversité de leurs mérites. »

Les orthodoxes sont loin de se rallier à cette présentation et réfutent la théologie latine de la vision béatifique. Ils ne connaissent que le schéol pour les âmes séparées du corps en attendant le jugement final, ils ignorent aussi le principe de l’application des mérites pour alléger les peines de purgatoire, mais célèbrent des offices pour les défunts.

« Le juste comme le mauvais doivent attendre le dernier jour avant d’arriver à leur état final ; d’ici là, ils ne connaissent qu’un faible avant-goût des joies dernières qui, de toute façon ne seront pas la vision de Dieu face à face, mais la vue d’une splendeur divine semblable à celle dont se revêtit le Christ sur le mont Thabor. Le bonheur présent des justes réside dans la vertu d’espérance, comme leur joie finale consistera dans la charité. Ceux qui se trouvent dans un état intermédiaire, parce que, à leur mort, ils avaient des fautes légères sur la conscience, souffrent d’un sentiment de honte, de culpabilité et d’incertitude au sujet de l’heure de leur délivrance ; mais, comme Eugénikos, l’évêque d’Ephèse opposé à l’union avec les catholiques, n’admettait aucune distinction par rapport au péché entre culpabilité et châtiment temporel, la punition que subissent les âmes n’est pas réparatrice », telle est la position de Marc d’Ephèse au Concile de Florence. Mais Bessarion, orthodoxe partisan de l’union, réaffirme l’indétermination orientale en déclarant que « les âmes atteignent ou n’atteignent pas » les joies du ciel ; les âmes les possèdent parfaitement en tant qu’âmes, mais elles les posséderont plus parfaitement encore avec leur corps au jugement dernier, et « alors, elles brilleront comme le soleil ou comme la lumière que notre Seigneur Jésus-Christ émettait sur le mont Thabor ». Mais rien n’est dit sur le purgatoire qui, sans être nié, est ignoré de la théologie orientale.

La contestation protestante et la vision des fins dernières

Les indulgences sont une partie de la doctrine sur « l’économie de la mort » que conteste la Réforme. La Réforme rejette les indulgences comme remises de peines de purgatoire pour les vivants ou pour les défunts et les messes pour les défunts qui semblent avoir une influence sur le jugement et contredisent le don gracieux de la justice de Dieu, reçu moyennant la seule foi-confiance en Dieu et en ses promesses.

Au début de la Réforme, la réalité du purgatoire n’est pas niée, c’est seulement la possibilité d’agir sur ceux qui s’y trouvent qui l’est. Mais bientôt la doctrine du purgatoire va être, elle aussi, remise en cause du fait qu’elle est liée à toutes les pratiques funéraires, ainsi que les articles de Smalkalde de 1527 l’affirment : « Messes pour les morts, vigiles, services funèbres (…), on a rapporté tout cela au purgatoire, de telle sorte que la messe n’est plus guère en usage que pour les morts, alors que le Christ a institué le sacrement pour les vivants. Il faut regarder le purgatoire avec ces cérémonies, les cultes et les trafics qui y sont liés comme pure fantasmagorie du Diable, car tout cela est contraire à l’article capital d’après lequel seul le Christ, et aucune œuvre des hommes, secourra les âmes. » Ce sont donc bien les « œuvres » qui sont dénoncées, et non le purgatoire. Mais la Réforme pousse la réflexion sur la légitimité doctrinale du purgatoire.

Face à la théologie catholique qui invoque saint Augustin et d’autres Pères, elle réfute le fait que La Cité de Dieu évoque le purgatoire. Augustin, en effet, ne s’appuie sur aucun texte scripturaire, mais se fait l’écho du désir de sa mère que l’on prie pour elle après sa mort au moment de l’Eucharistie.

Le millénium, anticipation ou réalisation de l’espérance ?

Si l’objection protestante au purgatoire vise à dénoncer les risques d’une économie marchande que celui-ci pourrait justifier, elle dénonce également des développements qu’elle ne voit pas dans l’Écriture.

L’interprétation du millénium, telle qu’elle est exposée dans le livre de l’Apocalypse, va donner lieu à de non moins grands développements que ceux sur le purgatoire. Il semble que ce soit pour éviter cette difficulté que le livre de l’Apocalypse a été intégré tardivement dans le canon des Écritures. La participation au règne des mille ans avec le Christ a toujours suscité un enthousiasme chez certains esprits religieux, et est particulièrement sensible aujourd’hui dans la sphère évangélique. Comment interpréter ces versets et quelle séquence du scénario eschatologique entraînent-ils ?
« Alors j’ai vu un ange qui descendait du ciel ; il tenait à la main la clé de l’abîme et une énorme chaîne. Il s’empara du Dragon, le serpent des origines, qui est le Diable, le Satan, et il l’enchaîna pour une durée de mille ans (…)

Heureux et saints, ceux qui ont part à la première résurrection ! Sur eux, la seconde mort n’a pas de pouvoir : ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et régneront avec lui pendant les mille ans . »
Les évangéliques se partagent entre prémillénaristes, postmillénaristes et amillénaristes.
- Pour les premiers, le Christ vient avant le millénaire ; dans ce cas, deux options s’affrontent : soit l’Église est enlevée au ciel après la grande tribulation, soit l’Église est enlevée avant la grande épreuve (option dite dispensationaliste). Les dispensations sont définies en théologie évangélique comme des révélations faites pour un temps déterminé ; autrement dit, il y a une révélation progressive en fonction du temps pour une période déterminée. Les trois grandes dispensations sont celle du temps de la création, celle qui va des patriarches au temps de l’Évangile, en passant par l’alliance avec Israël, et celle qui commence avec le millénium inauguré par le règne du Christ.
- Les postmillénaristes, quant à eux, situent la venue du Christ après le millénium. Il faut donc que les chrétiens combattent contre les forces des ténèbres pour que puisse s’établir le Royaume que l’évangélisation contribue à faire advenir.
- Enfin, pour les amillénaristes, nous sommes déjà dans le millénium et dans l’attente du retour du Christ. Cette dernière position est la position habituelle de la plupart des Églises. Le risque est que certains peuvent confondre l’Église et le Royaume .

Conclusion
L’espérance est un don qui vient de Dieu et ne nous appartient qu’à titre de vertu. Le pape Benoît XVI nous rappelait que la prière confiante, la patience dans l’épreuve et l’attente du jugement sont des moyens pratiques de l’exercer. L’espérance n’est certainement pas un moyen d’échapper à la condition humaine ou de justifier l’injustice vécue en ce monde, qui serait compensée dans l’autre ; elle permet au contraire de reconnaître que rien de ce qui est humain n’est perdu pour Dieu.

Les discours sur les fins dernières, les discussions sur la possibilité ou non de la vision béatifique après la mort, la question du purgatoire et de l’intervention de Dieu dans l’histoire ne peuvent être considérés comme des échappatoires dans la mesure où l’espérance n’est jamais isolée de la foi et de la charité.

La charité est, comme saint Paul le dit aux Corinthiens, la vertu théologale qui demeure et qui nous fait passer de ce monde dans l’autre, celle qui donne consistance à notre monde et à celui qui vient. J. Bascoul - Avril 2017

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