Quelle espérance ? (Première partie)

Bien loin de se désintéresser des affaires du monde, les disciples du Christ n’en font pas un absolu, mais les mettent en perspective avec le Royaume de Dieu. L’espérance chrétienne nous empêche de tomber dans la déception ou même dans le désespoir concernant les affaires du monde. Lire aussi ’Quel Esperance ?

« Notre cité à nous est dans les cieux, d’où nous attendons aussi comme Sauveur le Seigneur Jésus-Christ » ; bien loin de nous désintéresser des affaires du monde, les disciples du Christ ne les constituent pas en absolu, mais les mettent en perspective avec le Royaume de Dieu. L’espérance chrétienne nous empêche de tomber dans la déception ou même dans le désespoir concernant les affaires du monde. « L’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » ; disons d’entrée que nous n’espérons pas que pour nous même mais pour le monde.

Espérance et illusion
Distinguons l’espoir de l’espérance : assignons au premier le champ commun des préoccupations séculières, « qu’allons-nous manger de quoi allons-nous nous vêtir ? », et réservons l’espérance au champ des préoccupations eschatologiques, « qui peut être sauvés ? ». Dans les deux cas l’attitude du sceptique pourrait être la meilleur garantie contre la désillusion. En effet si nous ne pouvons compter que sur nous même, si les relations personnelles et les projets politiques ne peuvent conduire qu’à la déception des promesses non tenues, les nôtres comme celles des autres, ne rien croire n’est-il pas plus sage ?

Notre propos sera de montrer que l’espérance est pour le croyant le lieu d’une synergie où Dieu nous met en marche vers le Royaume. Dans ce mouvement nous possédons les arrhes de ce qui est promis. Nous voudrions revoir la dialectique entre foi et espérance telle que la présente saint Paul, puis après un petit détour par l’évocation poétique de Charles Péguy, poursuivre par l’élaboration théologique de saint Thomas d’Aquin, et notamment la question de la certitude, et enfin aborder l’encyclique méconnue de Benoit XVI « Sauvés dans l’espérance » avec les développements pratiques. Arrivés à ce stade nous aborderons la question des fins dernières à travers la présentation du purgatoire, de la position orthodoxe et de la réaction protestante sur cette question, en évoquant enfin la question du millénium, qui alimente le contenu de l’espérance chez les évangéliques.

Le rapport entre foi et espérance chez saint Paul
Paul atteste que la possession de la promesse de Dieu par la foi est inamissible, qu’elle ne peut nous être enlevée, alors que la prétention que nous aurions à accomplir la lettre de la Loi par nous-même ne pourrait avoir d’autre conséquence que notre perte. La foi nous vaut la promesse de Dieu et fonde une espérance qui peut surpasser l’épreuve que Dieu peut susciter pour manifester que la certitude vient de Dieu et non pas de nous : « Ce n’est pas en vertu de la Loi que la promesse de recevoir le monde en héritage a été faite à Abraham et à sa descendance, mais en vertu de la justice obtenue par la foi. En effet, si l’on devient héritier par la Loi, alors la foi est sans contenu, et la promesse, abolie. (…) Voilà pourquoi on devient héritier par la foi : c’est une grâce, et la promesse demeure ferme pour tous les descendants d’Abraham, (…) Il est notre père devant Dieu en qui il a cru, Dieu qui donne la vie aux morts et qui appelle à l’existence ce qui n’existe pas. Espérant contre toute espérance, il a cru ; ainsi est-il devenu le père d’un grand nombre de nations, selon cette parole : telle sera la descendance que tu auras ! » .

L’articulation de la foi de l’espérance et de la charité selon Charles Péguy
Charles Péguy pose de manière magistrale la problématique : « l’espérance ne va pas de soi » ; nous pouvons comprendre qu’elle ne va pas de soi pour nous parce qu’elle n’est pas certitude rationnelle. La foi et la charité ont des contours objectivables ; l’espérance est totalement relative aux deux autres grandes vertus théologales, elle n’est rien sans elles. Mais Péguy se meut dans l’espace de la grâce divine. Reste que l’espérance étonne parce que « la petite traine les grandes ». L’espérance elle, est bien le mode de possession actuel des deux grandes, comme le dit saint Paul : « nous sommes sauvés en espérance ». Laissons donc Péguy actualiser la parole de Paul.
« La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance. La Foi ça ne m’étonne pas. Ce n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans ma création. La Charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. Ça n’est pas étonnant. Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres. Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’Espérance. Et je n’en reviens pas.

L’Espérance est une toute petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. C’est cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus. La Foi va de soi. La Charité va malheureusement de soi. Mais l’Espérance ne va pas de soi. L’Espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bienheureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce. La Foi voit ce qui est. La Charité aime ce qui est. L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera. Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. Traînée, pendue aux bras de ses grandes sœurs, qui la tiennent par la main, la petite espérance s’avance. Et au milieu de ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner. Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher. Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle. Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres. Et qui les traîne, et qui fait marcher le monde. Et qui le traîne. Car on ne travaille jamais que pour les enfants. Et les deux grandes ne marchent que pour la petite » .

La vertu d’espérance
Définir la foi l’espérance et la charité comme vertus est classique dans la théologie catholique. Les dons de Dieu nous sont infusés et nous établissent dans une certaine stabilité et capacité à réaliser notre bien. L’espérance est un moteur, ce qui est conforme à la définition de la vertu. Elle nous fait tenir dans le présent parce que nous avons déjà accès à notre futur : la Résurrection.

-  Les vertus cardinales
« On appelle vertu humaine celle qui requiert la rectitude des appétits, qui produit la faculté de bien agir, et cause aussi l’exercice même de la bonne œuvre » . Nous connaissons les quatre vertus cardinales que sont la force, la prudence, la justice et la tempérance. « Une vertu comme son nom l’indique (vis : force puissance) désigne dans un être un complément de puissance qui le rend apte à réaliser de la manière la plus parfaite l’action la meilleure pour lui » . La vertu est donc une disposition de la nature que l’habitude peut rendre stable. Les vertus naturelles affermissent notre nature par l’exercice des habitus vertueux qui nous donnent une relative stabilité, mais ne nous dispensent jamais du combat ou de l’exercice de la vertu de prudence.

-  Les vertus théologales
« La foi, l’espérance et la charité sont des vertus qui nous ordonnent à Dieu, elles sont donc théologales » ; elles sont infusées par la grâce, directement par Dieu pour mener notre nature humaine à la réalisation de sa perfection. Ainsi l’injonction du Lévitique, « soyez saint parce que moi le Seigneur votre Dieu je suis saint », peut être effective. Les vertus théologales sont des dons stables et inamissibles. Nous connaissons l’hymne à la charité qui les met en perspective : « Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc demeurent foi (pistis), espérance (elpis), charité (agapè), ces trois choses (tria tauta), mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité. » . La foi et l’espérance sont les moyens, la charité est à la fois moyen et fin de la vie théologale où s’articule cette morale des vertus qui signifie la synergie de l’agir divin avec l’agir humain.

La question de la certitude : l’espérance des vivants possède-t-elle la certitude ?
En quoi l’espérance, comme promesse, est-elle stable ? C’est-à-dire comment n’est-elle pas contradictoire avec l’incertitude d’un don qui n’est pas encore possédé ? Comme elle dépend de la grâce et que nous ne sommes jamais sûrs d’être en état de grâce, sinon par des indices comme la joie, la quiétude… Thomas répond par l’autorité du Maitre des Sentences : « l’espérance est l’attente certaine des biens à venir » et de l’Écriture : « je sais en qui j’ai mis ma foi et j’ai la certitude qu’il est capable de garder mon dépôt » (2 Timothée 1, 12) ; il développe ensuite son argumentation : « l’espérance tend à sa fin avec certitude, comme participant de la certitude de la foi, cette vertu ayant son siège dans la faculté de connaissance… L’évidence et la certitude dans l’ordre humain, la foi dans l’ordre surnaturel, sont des modes de connaitre qui incluent la certitude ». Selon une citation du Concile de Trente , « Au sujet de la persévérance que personne ne se promette pour soi-même quelque chose de certain, d’une certitude absolue, encore que tous doivent mettre et garder en Dieu une espérance très certaine. Dieu en effet, à moins qu’eux-mêmes ne manquent à la grâce, de même qu’il a commencé l’œuvre bonne ainsi la mènera-t-il à bonne fin, en opérant (en eux) le vouloir et le faire » . La foi est un moyen certain de bénéficier des promesses de Dieu, mais la question est de savoir si moi je me donnerai le moyen d’y adhérer ? La doctrine catholique, vis-à-vis de la certitude du salut donné par la foi en protestantisme, ménage la possibilité d’une faille, parce qu’une part de responsabilité est laissée à l’homme dans son salut : « La prudence me manifeste que cette défectibilité toujours possible de mon libre arbitre n’a qu’un rapport très accidentel avec le secours divin sur lequel s’appuie mon espérance et qui fonde la certitude de cette vertu, de la part de Dieu. ». Autrement dit : « la foi n’apporte pas la certitude spéculative absolue de mon salut, mais elle me donne la certitude de la prudence, certitude pratique, qui est la seule possible dans l’action » .

Nous sommes sauvés en espérance (Romains 8, 24)
En 2007 le pape Benoit XVI publiait une encyclique sur la vertu d’espérance qui commençait par l’affirmation de saint Paul, qui situe l’espérance chrétienne dans le cadre de la rédemption. Il commence par poser lui aussi la question de la certitude du salut.
La foi est souvent synonyme d’espérance, comme par exemple dans l’épitre aux Hébreux qui parle de « l’indéfectible profession de l’espérance » (SDE 2) ou la 1ère épître de Pierre (3, 15) qui invite les chrétiens à rendre compte de leur espérance. Or nous ne sommes pas sans espérance comme l’affirme la 1ère épître aux Thessaloniciens, (4, 13) à la différence des païens lucides qui affirment malgré la profusion de leurs dieux que « du rien dans le rien combien de fois nous retombons » (SDE2) ; la bonne nouvelle n’est pas seulement la communication d’une nouvelle connaissance, elle change aussi la vie. Ce qui change pour le chrétien c’est l’expérience de libération : libéré quant à son sort sur cette terre si Dieu le veut, mais racheté par Celui qui n’a pas craint de se faire esclave pour nous affranchir définitivement du péché et de la mort . C’est l’expérience de Sainte Joséphine Bakitha que Benoit XVI nous donne pour illustrer son propos (SDE 3). La foi ne transforme pas les relations sociales de l’extérieur (Jésus n’est pas Spartacus ou Bar Korbha) mais la révolution de l’évangile transforme les cœurs, ce qui a des effets sociaux (SDE 4). Ce que la foi chrétienne nous fait découvrir c’est que c’est une volonté personnelle, un Logos, qui est Dieu qui gouverne le monde et non pas des lois impersonnelles fussent-elles appelées dieux (SDE 5). Le Christ se révèle comme le vrai philosophe, qui enseigne l’art de vivre et de mourir, et comme le bon pasteur, celui « qui fait passer les ravins de la mort » (SDE 6).
« La foi est l’hypostasis des biens que l’on espère, la preuve des réalités que l’on ne voit pas » (Hébreux 11, 1) . La foi est la substance, comme le traduit le latin, des biens que l’on espère, ce que saint Thomas va commenter en disant que la foi est un habitus compris comme « disposition constante de l’esprit », les biens promis étant déjà possédés en germe. Luther explicite, lui, le mot hypostasis du passage de le lettre aux Hébreux comme suit dans un sens subjectif et non réaliste : « la foi consiste à être ferme en ce que l’on espère, convaincu de ce que l’on ne voit pas ».

La pratique de l’espérance
Benoit XVI ne nous offre pas seulement une belle dissertation théologique sur l’espérance, mais à partir du n° 32 de son encyclique il présente trois lieux où doit s’enraciner notre pratique de l’espérance. Puisque l’espérance n’est pas seulement une notion intellectuelle mais une vertu, elle peut donc être pratiquée.

- La prière
Le premier lieu de pratique est celui de la prière. La prière où se cultive et s’accroît notre désir de Dieu (33), mais aussi la prière comme lieu du discernement spirituel et de la purification de nos désirs (34).

-  Vivre dans un monde d’injustice et de souffrance
Le deuxième lieu c’est la pratique de l’espérance face à nos échecs ou à notre malheur, au sens où ma vie ne se gagne pas sur des réussites mondaines si légitimes et bonnes soient-elles. Nous sommes aussi invités à pratiquer l’espérance face aux tribulations du monde ; le règne de l’homme auquel nous collaborons sur le plan politique, social ou économique n’est pas le règne de Dieu qui est indépendant de nos efforts nécessaires à la marche du monde, et nous ne devons jamais lier échecs ou réussites de nos réalisations politiques ou économiques à l’avancé ou au recul du Règne de Dieu. Mon espérance du Règne de Dieu doit toujours être plus grande que celle que je place dans mon action pour le monde, sinon je risque de réduire le premier au second et de tomber dans le désespoir, la haine de ceux qui semblent me faire obstacle ou la tyrannie pour imposer le Règne de Dieu, ou encore la vision que j’en ai, sur terre.

-  L’attente du jugement
Il ne s’agit pas seulement du jugement particulier, mais surtout du jugement général de la fin des temps : « il reviendra juger les vivants et les morts ». Ce jugement appréciera les actes individuels et collectifs vis-à-vis de la justice voulue par Dieu, en ce qu’elle aura été rejetée par les hommes, tant à titre personnel, que du fait de leur participation au péché structurel de la collectivité . C’est là que prend place la réflexion de Benoit XVI sur le purgatoire qui termine son encyclique.
Père Jérôme Bascoul

Éditorial

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