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Sully

Clint Eastwood

Clint Eastwood, 2016. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Fondements

Clint Eastwood s’est fait une spécialité, dans des films aux genres très divers, de partir de situations « classiques », presque de clichés. À chaque fois, le cadre correspond à une histoire que nous avons déjà vue mille fois [1] ; à chaque fois, le récit évolue de façon inattendue, dévoilant dans les personnages une richesse et une complexité qui, loin de nous conforter dans nos a priori, font de chaque projection une rencontre inoubliable.

Sully, le dernier opus du réalisateur, n’échappe pas à la règle. En apparence, tout est en place pour un film traditionnel sur une catastrophe aérienne, avec l’histoire de l’Airbus qui, le 15 janvier 2009, vit ses deux moteurs détruits juste après le décollage par la collision avec des oiseaux et ne dut son salut qu’à la présence d’esprit de son pilote, le commandant Sullenberger, « Sully ». Celui-ci, devant une situation désespérée, décida de poser son avion sur le fleuve Hudson, sauvant ainsi la vie aux 155 personnes que l’appareil transportait.

Il y a évidemment là matière à ménager un suspense croissant, culminant dans la scène des 208 secondes comprises entre l’impact des oiseaux et l’amerrissage sur le fleuve. Eastwood, cependant, fait tout le contraire. Non qu’il élude cette scène : nous la verrons trois fois en une heure et demie, de trois points de vue différents, avec des effets spéciaux impressionnants et sans ignorer la peur des passagers. Mais le film commence en réalité après les événements : nous savons dès le début que tout finira bien. D’emblée, l’angoisse d’une possible catastrophe se trouve désamorcée.

Or l’émotion ne cesse de grandir, plus sourde et plus profonde à chaque nouvelle contemplation de la séquence clef [2]. Il ne s’agit pourtant pas, comme à l’accoutumée, d’une peur vaguement hystérique qui ferait artificiellement monter notre adrénaline. Au contraire, il s’agit d’un bouleversement toujours renouvelé devant la simplicité des gestes auxquels tiennent des vies : devant tout ce qu’ils supposent d’expérience et de solidarité humaines et devant la force qui peut naître de l’oubli de soi au service de la vie des autres.

Pour obtenir cet effet, le réalisateur utilise principalement deux procédés. D’une part, il nous fait progressivement découvrir quelques passagers, caractérisés à la fois par leur fragilité [3] et par leur solidarité [4] ; plus, il nous montre comment le commandant Sully, uniquement absorbé dans un premier temps par l’aspect technique de l’amerrissage, veillera à la vie des occupants de l’avion jusqu’au moment où celui-ci sombrera dans les flots.

D’autre part, Eastwood nous fait assister à l’enquête qui suivra l’accident et au procès intenté au pilote pour avoir mis à l’eau un jet de 60 millions de dollars, quand les ordinateurs prétendent qu’il aurait pu atterrir sans encombre à proximité. Le héros en vient lui-même à douter : n’est-il pas un mythomane ? N’a-t-il pas sacrifié son matériel pour assouvir un rêve ? Il vit tout ceci, une nouvelle fois, sans être seul : soutenu par son copilote, prenant sans cesse des nouvelles de sa famille qu’il ne peut rejoindre, félicité par les passants de New York alors même qu’il est tenté par le désespoir [5].

Autour de ce double thème du salut et du sacrifice, ou de la fragilité des individus et de l’expiation devant les forces économiques, vient se nouer toute une symphonie, celle du peuple américain. D’abord lorsque les sauveteurs convergent vers l’épave de l’avion : garde-côtes, pompiers, police… Ensuite au moment du procès public, lorsque l’auditoire tenté de se fier à de simples données chiffrées se trouve collectivement replacé devant sa responsabilité humaine [6]. Enfin lorsque tout le pays communie dans la reconnaissance, reprenant conscience de la solidarité dont ses membres sont spontanément capables.

Dans un style extrêmement épuré [7] servi par une interprétation sobre et efficace, c’est donc en fait une partition complexe qui se développe, car à travers la responsabilité et le succès presque miraculeux d’un seul homme sont proclamées la vocation et l’abnégation de tout un peuple. Avec, en contrepoint, la nécessité de résister à la dictature de la technique pour pouvoir maîtriser cette dernière, d’être fidèle à ses racines pour ne pas sombrer dans les normes inhumaines du politiquement correct, de parler un langage simple et vrai quand il s’agit d’affronter les éléments [8].

Au total, Sully nous semble former un diptyque avec American Sniper [9]. Dans les deux cas, nous sommes en présence d’un héros national. Dans les deux cas, son statut est remis en question [10] et finalement réhabilité, de façon positive ou tragique. Si American Sniper est plus rude et plus sombre (il y a mort d’hommes !), Sully n’est pas moins incisif quant à l’évolution de la société américaine : quelle est ce système prêt à condamner ses propres héros, à renoncer à ses valeurs devant les impératifs du profit ? Pourquoi envoyer au loin ses enfants après le 11 septembre [11] et ne pas accueillir celui qui vient d’empêcher un avion de s’écraser une nouvelle fois sur New York ?

Sully recèle donc de multiples résonances, à la fois cinématographiques et politiques. Car la droiture professionnelle et humaine du commandant Sully révèle quels sont les fondements qui permettent à l’Amérique de tenir. Et l’apparition du véritable commandant et de sa femme, lors du générique de fin (malheureusement manqué par nombre de spectateurs trop pressés !), ne constitue pas le moment le moins émouvant de ce film roboratif.

Denis DUPONT-FAUVILLE
3 décembre 2016

[1Westerns, films policiers, films romantiques, films de guerre, films de genre ou même odyssée spatiale…

[2Puis des simulations de ce qui aurait pu avoir lieu.

[3Un bébé, une vieille dame handicapée, un cardiaque, une obèse… sans insister, mais les montrant toujours en situation de vulnérabilité.

[4Une femme et sa mère âgée, un père et ses deux fils adultes, une jeune mère avec son nourrisson dont son voisin prendra soin.

[5Impossible de ne pas penser ici à It’s a Wonderful Life de Capra, où le héros n’échappera au suicide que devant l’évidence du bien qu’il a accompli et de la reconnaissance que ses prochains lui portent.

[6Qu’il s’agisse du pilote ou des juges, partant de l’auditoire tout entier.

[7Sans être toujours irréprochable : si le rythme, les variations ou les effets spéciaux sont magistraux, les scènes de jeunesse ou certains cadrages ne témoignent pas du même soin.

[8La terre, l’air, le feu et l’eau devraient ici conduire au drame : l’expérience humaine permet d’en faire les supports du salut.

[9Un peu à la façon dont, sur un autre sujet, Lettres d’Iwo Jima répondait à Mémoires de nos pères.

[10Par la technocratie pour l’incident de l’Hudson, par le héros lui-même pour les combats d’Irak.

[11L’épisode, montré vers le début d’American Sniper, est d’emblée évoqué par un cauchemar de Sully.

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