Tintin s’invite au Collège des Bernardins

Qu’est ce qui peut réunir deux brillants académiciens, un universitaire italien et l’exécuteur littéraire du cardinal J.-M. Lustiger ? Une même passion pour Tintin ! Alors que s’achève l’exposition Hergé au Grand Palais, le Collège des Bernardins organise, le 18 janvier, une conférence exceptionnelle, réunissant Jean-Luc Marion et Rémi Brague, de l’Académie, Giovanni Maria Vian, directeur de l’Osservatore Romano, et Jean Duschesne. Pourquoi cet engouement ? Explications du philosophe et académicien Jean-Luc Marion. ● Par Priscilia de Selve

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Paris Notre-Dame – Comment expliquer qu’un personnage de BD fédère autour de lui autant de passionnés – et aussi prestigieux !

Jean-Luc Marion – Mais la BD est une chose sérieuse ! Comme le cinéma ou le roman – considérés, eux aussi, au tout début, comme des genres mineurs. Et ce qui est intéressant, et que je rappelle dans mon livre [1], c’est qu’Hergé a été celui qui nous a raconté le monde alors que nous étions encore enfants et que nous ne pouvions pas comprendre les évènements qu’il décrivait. J’ai lu Tintin la première fois à 10 ans. Il s’agissait du Crabe aux pinces d’or où il est question d’opium d’un bout à l’autre. Je l’ai lu sans savoir ce qu’était l’opium. D’une certaine manière, Hergé m’a appris ce qu’était le trafic de drogue, ses règles, avant même que je sache que cela existait. J’ai appris, plus tard, que c’était la définition même d’un classique. Hergé était un conformiste, au sens où tous les grands écrivains sont imbibés par leur époque, qu’ils restituent admirablement – on peut dire cela de Balzac ou de Proust par exemple. Et les albums de Tintin décrivent l’histoire du XXe siècle de façon admirable !

P. N.-D. – Vous évoquez également la théologie implicite contenue dans les albums de Tintin. Expliquez-nous.

J.-L. M. – Oui, il y a une théologie implicite et même parfois explicite de la part d’Hergé. Quand il fait des missionnaires les bons, dans Tintin au Congo. Ou quand il fait dire à Tintin, dans l’Étoile mystérieuse, qu’il est Dieu, afin de faire descendre un fou du mât où il était perché. Ce qui, il faut le remarquer, est un peu blasphématoire pour l’ancien petit scout catholique qu’était Hergé ! Et puis se dessine une autre période, illustrée très clairement dans Tintin au Tibet. Tintin est le seul à croire – sans preuve et contre l’avis de tous – que son ami Tchang n’est pas mort. Quand il ramène Tchang au monastère, les moines bouddhistes viennent en procession à leur rencontre et lui remettent une écharpe blanche en l’appelant « cœur pur », terme qui rappelle les Béatitudes. Autre personnage marquant : Haddock, le fidèle compagnon, qui passe son temps à dire qu’il ne viendra pas, avant de finir par suivre Tintin. Pour moi, Haddock est celui qui a la foi ; Tintin est le visage de la charité ; et Milou, c’est l’espérance ! Relisez cette scène extraordinaire qui se déroule dans Vol 747 pour Sydney, durant laquelle deux méchants se disputent pour savoir qui des deux est le plus misérable. Ils font assaut d’aveux – sous sérum de vérité – de leurs turpitudes. L’un a volé un fruit pour le plaisir de voler et l’autre a laissé accuser un innocent. Le premier péché rappelle le vol de la poire dans les Confessions de saint Augustin, et l’autre le vol du ruban dans les Confessions de Rousseau. Deux des plus grandes confessions de la littérature ! J’expliquais cela à Hergé, qui m’a dit « je n’y pensais absolument pas ». Il y a là une description du mal étonnante, du mal qui isole, du mal fait par pur gratuité, de l’orgueil dans le mal. Dans ce même album, on voit apparaître une échelle – l’échelle de Jacob – lancée par des extraterrestres, qui sauve nos héros du feu du volcan. C’est donc bien là un récit eschatologique !

La conférence du 18 janvier au Collège des Bernardins étant complète, une autre conférence, avec les mêmes intervenants, aura lieu le jeudi 19 janvier, à 18h, à N.-D. d’Auteuil (16e), salle Chasseloup. Renseignements et inscriptions : 01 53 92 26 26.

Tintin, catholique anonyme ?

Quand Giovanni Maria Vian vous appelle, c’est la silhouette de Tintin qui s’affiche sur le téléphone. Car le directeur du très sérieux journal du Vatican, l’Osservatore Romano, ne fait pas mystère de son attachement au petit reporter belge. Dans son bureau s’accumule depuis plusieurs années petites effigies et images de Tintin « cadeaux de mes collaborateurs », précise-t-il. Pourquoi cette passion ? « Parce que Tintin est le héros idéal, et que pour moi c’est un héros catholique ! » Si on lui fait remarquer qu’Hergé n’a jamais mentionné la foi de son personnage, il balaie l’argument d’un véhément « Inutile ! », avant d’expliquer : « Tintin fait partie de ces catholiques anonymes dont parle le théologien allemand Karl Rahner. C’est un garçon honnête, qui se bat pour la justice, et défend les opprimés. Il est le frère de tous, ce que nous enseigne l’Évangile ! »

[1Hergé : Tintin le Terrible ou l’alphabet des richesses, Alain Bonfand, Jean-Luc Marion. Éd. Hachette Littératures (2006).

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