Intervention du cardinal André Vingt-Trois au Forum de la Charité

Notre-Dame de Grâce de Passy – Samedi 16 mai 2009

« La charité nous presse » (St Paul aux Corinthiens 2, 5-14) : Forum organisé par le Vicariat pour la solidarité du diocèse de Paris.

Je suis très heureux d’être avec vous en ce début d’après-midi, et de constater que votre assemblée est nombreuse et diversifiée. Je voudrais vous proposer quelques pistes de réflexion que vous pourrez approfondir si vous le voulez.

Disparité des situations

Pour ce qui concerne la question de la solidarité dans notre ville de Paris, la première chose à prendre en considération est évidemment l’extrême disparité des situations. Ces disparités sont d’abord d’ordre géographique. Nous savons bien que les niveaux de vie des habitants, ou les capacités de chacun à assumer son existence, sont différents selon les quartiers. Il y a des quartiers plus éprouvés que d’autres ou qui connaissent davantage de précarités, ou encore qui sont moins équipés pour faire face aux difficultés. Mais la crise qui se développe depuis un certain nombre de mois, engendre des phénomènes de paupérisation dont l’étendue n’est plus seulement fonction de la géographie mais dépend des circuits dans lesquels les personnes sont engagées par leur vie professionnelle ou par leur habitat. Dans les centres d’accueil, nous voyons augmenter des demandes qui concernent les besoins élémentaires de la vie comme la nourriture. Les lieux où sont distribués des repas ou des cafés voient leur fréquentation augmenter fortement, et, ce qui est encore plus préoccupant d’une certaine façon, ils voient diminuer l’âge moyen des personnes qui viennent solliciter quelque chose.

Cette disparité nous la connaissons. Elle est d’une certaine façon structurelle depuis très longtemps, mais elle prend une figure particulière dans le temps que nous vivons. Notre préoccupation est donc moins de nous demander comment chaque petite entité peut se débrouiller le moins mal possible, que de savoir si nous pouvons mettre en oeuvre quelque chose qui facilite et développe des échanges entre des quartiers mieux pourvus et des quartiers plus mal pourvus, entre des catégories de gens qui ont plus de capacités d’affronter les difficultés présentes et d’autres qui en ont moins, etc.

Diversité des initiatives de solidarité, leur articulation

Le deuxième point sur lequel je voudrais attirer votre attention, est la diversité extrême des formes que prend la solidarité. Cette diversité vient en partie de la diversité des besoins d’aide, qui appellent des réponses diverses elles aussi. Mais elle est aussi à l’image de la richesse des capacités et des initiatives de ceux qui peuvent faire quelque chose, qu’ils soient liés à un mouvement, à une équipe ayant une tradition locale ou à une personnalité ayant une capacité d’invention et de mobilisation. Tout ceci suscite des initiatives et des efforts divers pour mettre en oeuvre la solidarité, en des lieux variés et pendant une certaine période, qui ne dure pas forcément éternellement. D’une certaine façon, la triple diversité des réalités géographiques, des besoins et des initiatives fait partie du tissu de notre vie sociale.

Or nous savons bien que pour une part, plus l’organisation d’aide est centralisée ou formalisée, et plus elle est acculée à rechercher constamment le contact avec les réalités du terrain. Ainsi par exemple, les systèmes d’aide sociale qui sont relativement perfectionnés dans la société française sont souvent perçus - peut être à juste titre - comme étant éloignés des situations concrètes. Une des richesses de l’éparpillement de nos implantations, qui tient à la forme du tissu paroissial et de la présence des chrétiens dans la ville de Paris, est précisément de permettre d’imaginer et de mettre en œuvre avec succès un mode de présence très proche des besoins et des personnes nécessiteuses.

Cette proximité de notre action d’aide et de solidarité est donc une richesse, mais nous voyons aussi qu’elle pose quelques problèmes. En effet, dans le domaine où nous agissons, les actions menées doivent avoir une certaine visibilité pour être identifiées et les capacités d’intervention doivent pouvoir dépasser les situations particulières. Dès lors, si nous restons dans un rayon d’action purement local et particulier, nous risquons très vite de devenir inconnus, insignifiants et surtout moins efficaces parce qu’incapables de nous articuler avec d’autres systèmes. L’un des enjeux de notre réflexion, du travail que vous faites dans les comités paroissiaux de solidarité, et aussi plus largement dans les rencontres comme celle-ci, est donc de savoir comment préserver cette dimension de proximité, cette fine connaissance du terrain et cette disponibilité à servir des situations et des besoins nouveaux, tout en participant à la construction d’un organisme qui ait une force d’intervention sociale. Si nous restons dans la particularité de chaque situation, nous pouvons faire du bien et aider des gens, mais nous avons peu accès aux leviers qui peuvent changer la structure de la société. Si nous voulons que notre action ne touche pas simplement les effets ou les conséquences de la pauvreté ou de la précarité mais puisse contribuer à changer la situation en profondeur, il faut inévitablement que chaque action particulière soit reliée à d’autres actions et s’y articule pour permettre une collaboration.

C’est là un enjeu considérable. Dans l’Église il y a une tradition de l’engagement pour la solidarité, portée entre autres par des mouvements tels que le Secours Catholique, le CCFD… Ces groupes ont progressivement constitué un tissu d’équipes locales, dont le renouvellement rencontre aujourd’hui bien des difficultés. Or si nous n’affrontons pas cette question, nous aboutissons à un système dans lequel les communautés chrétiennes ne participent à la vie de ces mouvements que par un biais financier : ils sont quêtés régulièrement pour financer des opérations qui se déroulent ailleurs. Ici, l’enjeu est bien d’articuler les capacités techniques, politiques et économiques d’un organisme relativement important avec les situations forcément limitées et peu spectaculaires, mais très concrètes, que nous connaissons autour de nous. Dans notre vie d’Église, il nous faut travailler en permanence pour conjuguer nos capacités et notre préoccupation des initiatives locales - grâce à l’attention aux situations dans lesquelles nous nous trouvons - avec l’efficacité et la productivité d’organisations plus importantes. D’une certaine façon ceci est conforme à l’expérience que nous avons de l’Église, qui est un peuple immense, pratiquement constitué de communautés particulières. Chaque communauté particulière n’est pas l’Église à elle toute seule et ne peut pas avoir une vie d’Église si elle n’est pas en communion avec d’autres. Et inversement, l’Église n’est pas un système universel, indépendant des communautés particulières locales qui existent. C’est cette expérience de coopération, de coordination et de construction progressive d’un organisme articulé qui constitue la vie de l’Église, et qui doit animer également la vie de la solidarité dans l’Église.

Dépasser les « bons sentiments »

Le troisième point sur lequel je voudrais insister est le suivant : comment dans nos communautés chrétiennes arrivons-nous à surmonter ce que j’appellerai la « contagion des bons sentiments » ? Par cette expression je désigne une certaine forme de médiatisation des besoins ou encore la présentation très affective et sensible des situations de détresse, sans qu’apparaisse la possibilité de poser une action qui change quelque chose. Les informations télévisées par exemple peuvent être analysées de cette manière. On présente régulièrement des situations de précarité ou de misère, en ajoutant éventuellement un discours moral qui invite on ne sait qui à faire quelque chose. Mais le téléspectateur n’en reste pas moins spectateur. Il est informé et éventuellement ému. Peut-être acquière-t-il un peu de mauvaise conscience à manger son poulet rôti devant un écran qui lui montre des gens affamés ?

Or, nous ne pouvons pas encourager cette approche qui est d’une certaine façon justificatrice. Nous nous donnons le beau rôle de dénoncer, d’accuser, ou simplement de montrer avec une tendance au voyeurisme des situations qui sont souvent difficiles et parfois horribles. Et une fois que nous avons vu les images ou entendu parler de ces détresses, nous avons le sentiment d’avoir fait quelque chose, alors que nous n’avons rien fait du tout ! Notre préoccupation n’est pas d’ajouter un discours moralisateur au discours moralisateur ambiant pour accroître le sentiment de culpabilité. C’est plutôt d’essayer de susciter chez les chrétiens la détermination à faire quelque chose. Or, nous savons bien que dans toute vie chrétienne, comme dans la vie de toute communauté chrétienne, ce passage de la bonne pensée ou du bon sentiment à l’action est particulièrement difficile. Nous ne pouvons prendre notre parti d’être seulement une instance supplémentaire d’informations, ni même une instance supplémentaire de collecte. Participer à la solidarité c’est plus que donner de l’argent ou de l’attention. C’est apprendre à donner quelque chose de soi-même, ce qui nous est le plus précieux et le plus difficile à accorder : notre temps, notre attention ou notre présence aux autres. Vouloir se montrer solidaire, c’est en tout cas sortir de cette impuissance qui confine à la fatalité devant des choses affreuses pour lesquelles il n’y a pas grand-chose à faire. Pédagogiquement, je crois qu’il serait préférable qu’on nous montre des choses moins affreuses mais pour lesquelles une action est possible.

Se mobiliser sur des objectifs communs

Un travail permanent dans nos communautés chrétiennes est de chercher à aller plus loin que l’action de groupes particuliers, pour mobiliser tout le monde sur des objectifs peut-être limités, mais accessibles. C’est un des thèmes qui est ressorti dans les Assises diocésaines pour la Mission, et que nous reprendrons dans les années qui viennent. Nous savons tous qu’un certain nombre de communautés chrétiennes et de paroisses ont pris des initiatives depuis des dizaines d’années. Vous qui en êtes les représentants, vous savez aussi qu’une chose est de prendre des initiatives dans une période difficile, une autre est de les renouveler ou de les faire durer, une autre encore de les faire cesser. D’ailleurs, il est quelquefois plus difficile d’arrêter de faire quelque chose qui ne correspond plus à une situation pour lancer autre chose de plus adéquat, que de créer quelque chose de nouveau de toute pièce. Je souhaite que les communautés chrétiennes travaillent à ce renouvellement du regard, de l’analyse et du projet d’action dans le domaine de la solidarité, en mettant en commun les expériences, l’expertise et peut être les ressources d’un certain nombre d’organisations et de mouvements. J’ai évoqué tout à l’heure le Secours Catholique, mais on peut aussi penser aux Petits Frères des Pauvres ou à beaucoup d’organismes qui ont une notoriété publique et ont constitué des cellules ou des groupes locaux. Il me semble important que dans les comités caritatifs paroissiaux on ne se limite pas à aligner les objectifs et les préoccupations de chaque organisme, ni à ce que chacun explique ce qu’il fait. Certes, c’est déjà beaucoup de découvrir ce que les uns ou les autres font. Mais si on s’arrête là, le comité caritatif se réduira à être une chambre d’informations, et on n’aboutira pas toujours à une prise de conscience de ce qu’il faudrait faire ensemble. Chacun poursuivra simplement sa ligne. Et, devant des besoins nouveaux ou plus pressants, tout le monde se défilera en disant : « ce n’est pas mon rayon, je suis spécialisé dans l’international ou dans les grands projets et il s’agit ici d’une aide particulière, je m’occupe des personnes âgées et les gens dont vous parlez là ce sont des jeunes. » Et puisqu’aucun ne se sent concerné, il ne restera que la personne de l’accueil paroissial pour faire face seule à la situation. Cela ne serait pas bon signe, et ne reflèterait d’ailleurs pas la réalité des forces et de l’énergie qui sont investies dans la solidarité ecclésiale. C’est pourquoi je pense que nous pouvons progresser dans ce domaine et avoir une activité mieux articulée.

Aide d’urgence et accompagnement dans la durée

Je sais que le dernier point que je vais évoquer est au cœur de vos préoccupations : comment gère-t-on, ou comment progresse-t-on dans la gestion du rapport entre l’aide d’urgence et l’accompagnement dans la durée ? Chacun sait que l’aide d’urgence donnée à une personne ne solutionne rien, sauf la crise petite ou grande qu’il est en train de vivre. Mais on ne peut pas non plus récuser constamment l’aide d’urgence, en se référant à des projets à moyen ou long terme dont la personne qui est là ne verra jamais la réalisation. Le monsieur ou la dame qui vient frapper à la porte de l’église ne vient pas nous demander un plan de réforme quinquennal. Il a besoin de quelque chose maintenant et tout de suite. On ne peut pas lui donner toujours ce qu’il demande, mais on ne peut pas non plus toujours lui dire : « si vous venez chez nous, nous ne vous donnerons pas grand-chose, mais nous vous garantissons des promesses de changements structurels ».

Dans ce domaine, nous évoluons dans une zone floue entre la mauvaise conscience de ne rien faire ou la mauvaise conscience de faire quelque chose qui n’aura pas de suite. Ce n’est pas très confortable, mais il n’a jamais été dit qu’être confronté à la misère nous procurerait le confort, ni la sérénité de notre mauvaise conscience. Il nous faut donc essayer d’approfondir cette question.

Je vous donne un exemple significatif auquel j’ai été confronté ces semaines passées. Vous savez que la Fondation Notre-Dame collecte des fonds pour financer des projets de solidarité. Périodiquement, tous les deux ou trois mois, le bureau se réunit pour délibérer sur les projets qui ont été présentés. Or, nous nous sommes aperçus que cette procédure légale et conforme aux statuts de l’association nous rendait pratiquement incapables d’une action dans l’urgence. Nous faisons des investissements importants, mais qui risquent d’être en décalage par rapport aux situations. Le bureau, puis le conseil d’administration ont donc décidé la création d’une caisse d’urgence. Dans le budget annuel, un montant défini sera prévu pour faire face à des situations particulièrement difficiles nécessitant une aide immédiate.

De la même manière, beaucoup de nos paroisses sont confrontées à des demandes d’urgence et se trouvent dans l’embarras pour y répondre. Certaines paroisses ont donc précisé leur manière de faire, et décidé d’accorder des aides seulement dans telles et telles conditions. Mais nous savons tous d’expérience que derrière cette demande d’aide financière ou pratique immédiate, il y a une situation qui supposerait un accompagnement durable et plus personnel. Bien sûr, la personne chargée de recevoir les passants ne va pouvoir faire cet accompagnement. Et d’une certaine façon cette tension entre l’aide d’urgence et les projets à long terme va être débloquée par notre capacité à constituer des équipes ou à préparer des personnes pour accompagner dans la durée. Ne pas se contenter de donner quelque chose mais essayer, même si nous n’y arrivons pas toujours, de prendre un peu en charge. C’est ce que nous avons essayé de faire cet hiver avec la campagne Hiver Solidaire. Des paroissiens ont été appelés à faire quelque chose, qui était d’un autre ordre que de donner de l’argent ou une aide immédiate. A travers ce service d’urgence, ils ont su engager une relation qui pouvait déboucher sur un changement de situation. C’est ce qui s’est passé pour un certain nombre des personnes qui ont été aidées cet hiver. De plus nous avons pu constater que les paroissiens qui se sont mobilisés n’étaient pas forcément des paroissiens qui venaient à la messe tous les dimanches ou qui étaient déjà engagés dans nos activités de solidarité. Des hommes et des femmes ont entendu cet appel et ont décidé de faire quelque chose et de se joindre à nous. C’est donc important que nous ayons cette préoccupation d’articuler aide d’urgence et suivi des personnes dans le plus long terme.

Solidarité et développement international

Et pour finir je voudrais attirer votre attention sur la dimension internationale de la solidarité. Nous sommes sensibles aux situations proches de nous. Mais elles ont une dimension internationale parce qu’elles concernent souvent des personnes qui ont immigré dans des conditions plus ou moins humaines et supportables. Ce que nous connaissons chez nous n’est que le reflet d’une situation internationale beaucoup plus difficile. Les relents de protectionnisme national ou européen qui se développent (paradoxalement parallèlement à la mondialisation) peuvent nous aider à comprendre que nous avons encore beaucoup à faire pour que les politiques de développement des pays d’où viennent ces personnes ne soient pas simplement au niveau des bonnes intentions ou des intentions tactiques mais qu’elles passent dans les faits. Nous pouvons apporter notre contribution réelle pour soutenir des projets ou des programmes qui mettent à sa juste place le développement international et l’aide au développement, non pas seulement individuellement par notre activité personnelle, mais par notre implication dans les débats politiques et les votes auxquels nous sommes appelés. Nous savons - c’est devenu malheureusement une banalité chronique - que les grands engagements pris à l’échelon des Nations Unies avec beaucoup de générosité sur le financement du développement des pays pauvres sont rarement exécutés selon les termes décidés. Or, tout ceci dépend aussi de nous, car ce développement qui ne peut pas être financé simplement par invocation mais s’alimente forcément par des prélèvements sur notre propre consommation.

Voilà les quelques questions que je voulais évoquer devant vous pour stimuler et alimenter votre travail de cet après-midi. Je vous remercie.

André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris

Questions-Réponses

1ère question : Vous avez parlé de la nécessaire synergie des mouvements nationaux avec les cellules paroissiales et aussi du vieillissement de leurs membres. Quels moyens proposez-vous pour améliorer cette synergie et pour recréer de nouvelles forces vives ?

En ce qui concerne les moyens pour favoriser la synergie, je vois d’abord ce que nous sommes en train de vivre cet après-midi. Le diocèse peut faire quelque chose pour développer une communication entre les acteurs de la solidarité. Mais ce n’est pas avec un forum, même s’il se répète régulièrement, que nous allons réaliser les synergies nécessaires. Je pense qu’elles doivent d’abord se réaliser localement.

Quant à la difficulté du renouvellement des équipes, elle ne concerne pas seulement la solidarité. Elle est le lot de toutes les actions collectives. On ne peut pas appeler des gens à participer à quelque chose si l’action que l’on mène n’est pas clairement identifiée. On se trompe en imaginant que de donner un programme très vaste va permettre d’associer des gens nouveaux. On associe des gens sur des actions identifiées, en particulier dans la mesure où elles sont portées par des groupes existants, des mouvements précis et des associations particulières.

En même temps, nous sommes contraints de guetter comment interagissent les causes diverses qui sont à l’origine de la misère, de la pauvreté ou de la précarité. Nous ne sommes plus dans la situation d’il y a un demi-siècle. Dans beaucoup de quartiers de Paris, les chambres de bonnes des derniers étages d’immeubles étaient occupées par des gens souvent âgés, peu argentés et peu entourés. Des hommes et des femmes des Conférences de St Vincent de Paul faisaient la visite régulière de ces personnes qui n’avaient plus aucun moyen de communiquer avec l’extérieur. C’était le cas typique d’un besoin identifié et d’une aide précise en conséquence. Mais aujourd’hui il y a d’autres situations et d’autres besoins. C’est pourquoi il peut être utile de disposer dans nos communautés chrétiennes d’une cellule de veille qui ne soit pas directement opérationnelle, mais constituée pour détecter ce qu’il y a à faire, pour être à l’écoute, pour faire des repérages, pour prendre conscience des changements d’habitat, de population, ou de besoins dans un quartier. De plus, il est bon que le résultat de ces observations soit pris en charge par l’ensemble de la communauté chrétienne plutôt que par telle ou telle équipe particulière. Ceci ne sera possible que si existent des comités paroissiaux de solidarité ou l’équivalent, des équipes paroissiales regroupant l’ensemble des activités particulières.

Je ne connais malheureusement pas le secret pour le recrutement des militants. Dans ce domaine, nous évoluons entre deux extrêmes. La première est de sous-estimer la disponibilité et la générosité des gens. Quand nous sommes en situation d’appeler et de demander quelque chose, nous avons souvent tendance à anticiper une réponse négative ou du moins dilatoire. En fait, nous nous apercevons qu’il n’en est pas toujours ainsi. Et le deuxième risque est d’appeler à des activités disproportionnées. Il est moins aisé de mettre en route des personnes en leur proposant « la totalité du programme », qu’en leur proposant une activité proportionnée, particulière, limitée dans le temps, identifiable. Quelqu’un ne peut pas s’engager tout de suite à fournir une demi-journée par semaine jusqu’à la fin de ses jours, mais il peut fournir un service particulier, pour une période difficile et une action précise. Alors, à travers cet engagement particulier, il peut développer une disponibilité plus grande.

2e question : Dans les affiches du forum on a pu lire « urgence, mobilisons-nous, la charité nous presse », quelle est selon vous l’urgence de la charité à Paris ?

L’urgence est permanente. Nous voyons bien que nous traversons une période particulièrement difficile, dont nous ne connaissons pas encore les prolongements. Nous voyons déjà certaines conséquences de la crise économique : la précarisation des emplois, la précarisation des ressources, la pression qui va toucher un certain nombre de gens qui sont engagés dans des crédits à long terme, etc. Ces facteurs néfastes font que des gens s’effondrent, lorsque l’addition d’un certain nombre de difficultés provoque un écroulement de l’équilibre de leur vie sociale. Ce sont ces personnes que l’on rencontre dans beaucoup de centres d’accueil. Parfois elles ont perdu presque simultanément leur famille, leur travail, leur logement et se trouvent progressivement désocialisées. Cette catégorie a tendance à s’accroitre. C’est une urgence, parce qu’il est plus facile d’aider quelqu’un avant qu’il ne soit complètement désocialisé, plutôt que d’essayer de lui faire remonter la pente une fois qu’il est complètement sorti des circuits.

Une autre urgence concerne les personnes immigrées. Elles peuvent être dans une situation particulièrement difficile de deux manières. Souvent, elles font partie du nombre important de ceux qui sont dans des situations irrégulières et qui ont toutes les difficultés du monde à réunir les conditions préalables pour trouver leur place, c’est-à-dire simultanément un logement et un travail. N’ayant pas de papiers, leur vie est très difficile, sans compter la crainte d’être expulsées. Il y a aussi des personnes immigrées qui ne sont pas dans cette condition illégale, mais qui sont préoccupées et inquiètes et se disent : « si la situation se dégrade nous serons probablement les premiers à le payer ». Car si les modes de vie et les possibilités de travail se réduisent, les français de France vont garder leur pain et leur place au détriment de ceux qui n’ont pas le même statut ou la même implantation sociale et culturelle. Il y a là une véritable urgence.

Enfin, et c’est une question chronique sur Paris, il y a la question du logement. D’une certaine façon, l’habitat parisien est victime des progrès de l’habitat. L’amélioration et la réhabilitation d’un certain nombre de quartiers et d’immeubles ont fait disparaître toute une catégorie de logements modestes qui était accessible à des gens qui n’avaient pas de moyens. Les pouvoirs publics nationaux et municipaux se préoccupent beaucoup du logement social, mais ils sont confrontés à la réalité difficilement contournable de la superficie non extensible de la ville de Paris. Il reste encore quelques îlots constructibles, qui vont l’être dans les années qui viennent. Ensuite, il n’y aura plus de place pour construire quoi que ce soit. Après on peut changer la qualification des immeubles, mais il faut être conscient que l’on joue sur un terrain terriblement fermé et étroit. Tout le monde ne pourra pas loger à Paris.

3e question : Ne pensez-vous pas que les objectifs que se donnent une association de proximité auraient besoin d’un approfondissement structurel, théologique et moral ? Comment peut être donnée une formation en ce sens ? Est-ce que le diocèse et les médias dont il dispose pourraient nous aider ?

Je ne crois pas beaucoup à l’efficacité d’un enseignement ou d’une formation conçus pour aboutir à un résultat défini d’avance. Cela s’apparente souvent à aller chercher des munitions dans la Bible ou dans la théologie pour justifier ce que l’on a déjà décidé de faire. Si c’est pour faire cela, il est inutile de se fatiguer à aller chercher la Bible. Il n’y a qu’à faire ce que l’on a envie de faire… Il ne faut pas espérer que des études savantes vont apporter une justification idéologique de tout ce que l’on a envie de faire. Ce qui est par contre vrai, et qui est particulièrement perceptible et lisible dans l’Encyclique de Benoît XVI, c’est qu’une réflexion fondamentale peut éclairer ce que nous faisons. Mais cela suppose que l’on accepte de faire le détour d’un travail un peu gratuit qui n’est donc pas directement utilisable. De ce point de vue, je crois que Paris n’est pas l’endroit du monde où il y a le moins de propositions, si on prend en considération celles qui sont faites aussi bien par le Diocèse que par l’Institut Catholique, le Centre Sèvres, l’Institut de Formation Sociale, etc.

4e question : Est-il nécessaire d’avoir une structure d’accueil qui soit proprement chrétienne pour œuvrer auprès des plus pauvres ?

S’il se trouve que ce sont des chrétiens qui agissent, je ne vais pas leur demander d’oublier qu’ils sont chrétiens puisqu’ils le sont ! S’ils travaillent sur un projet pour développer l’accueil des personnes sans logement et qu’ils le font au nom du Christ, je ne peux que m’en réjouir, sans prétendre pour autant qu’ils sont les seuls à le faire et que personne d’autre ne peut le faire. Je trouve assez significatif que la dimension chrétienne permette une certaine émulation. Il y a quelques jours, j’ai signé les actes fondateurs d’une fondation pour le logement constituée autour de l’association Sainte Geneviève. Il y avait beaucoup d’exemplaires à signer et j’ai donc conclu qu’il y avait beaucoup d’associations dans le coup. Et comme, il y a vingt ans, j’avais été un des acteurs d’une première initiative semblable, j’ai trouvé très encourageant et très stimulant qu’à partir de cette réalité initiale, beaucoup d’autres initiatives aient vue le jour et aient ensuite choisi de s’associer, justement pour acquérir une certaine force. Si le fait d’être chrétien, d’appartenir à l’Église et d’essayer de mettre l’évangile en pratique produit du fruit, je n’y vois pas d’inconvénient et je n’en n’ai pas honte. Je n’en suis pas surpris non plus, même si cela ne constitue pas une prétention à l’exclusivité dans l’aide sociale.

5e question : Une autre question est de savoir comment notre action chrétienne, locale, pouvait se coordonner avec celle des associations laïques et celle également des autres confessions en particulier juive et musulmane ?

Dans le principe, il n’y a aucune difficulté. Dans la pratique, beaucoup de nos associations vivent une collaboration habituelle avec des associations laïques. Avec les associations juives et musulmanes, je suis tout à fait pour sur le principe. Mais pratiquement, la question est de savoir si dans tel quartier ou telle situation, il y a effectivement une association juive ou musulmane avec laquelle nous pouvons collaborer. Si elle n’existe pas, ce n’est pas la peine de se demander si nous pouvons collaborer avec elle. La collaboration peut être la plus riche et la plus étroite possible, du moment que chacun peut garder son identité.

Par ailleurs, je ne suis pas heureux quand on utilise des bonnes volontés chrétiennes pour dire ensuite : « nous faisons ce que l’Église ne fait pas. » Que des associations laïques aient une action efficace et profitable dans le domaine sociale, j’en suis très heureux, comme du fait qu’elles agissent avec la collaboration de chrétiens, y compris financièrement. Mais il faudrait au moins avoir l’honnêteté de ne pas se présenter comme ceux qui agissent parce que les chrétiens ne sont pas là.

6e question : Vivre sa foi est difficile dans notre société. Vivre en plus la charité n’est pas évident. Est-ce que dans les communautés chrétiennes, la solidarité a suffisamment de place ? Comment convaincre le plus grand nombre ?

Vivre sa foi n’a jamais été facile dans aucune société. S’imaginer qu’il y a eu des lieux et des moments où il était facile de devenir saint, c’est un rêve. Il était facile d’être catalogué, d’être inscrit sur les listes. Mais ce n’est pas pour cela que l’on était pour autant chrétien. La difficulté d’être chrétien est constitutive de l’Évangile, elle n’est pas propre à notre époque. Par contre, notre manière de vivre et les conditions dans lesquelles nous vivons notre foi sont différentes pour chaque période. Chaque génération a rencontré ses propres difficultés. Si vous pensez qu’au XIXe siècle, il était facile d’être chrétien en France, vous vous trompez. Ce n’était pas plus facile qu’aujourd’hui, même si c’étaient d’autres difficultés. Et ce qui est vrai de la vie de foi est vrai de la charité.

Ma préoccupation permanente est de savoir comment franchir le rideau qui sépare les militants chrétiens des chrétiens par encore militants. Comment dépasser le petit noyau de 10% d’hommes et de femmes généreux, toujours disponibles pour répondre à un appel pour faire quelque chose et qui agissent avec beaucoup de dévouement et souvent beaucoup d’efficacité, devant l’œil admiratif des 90% autres, qui ne savent pas très bien comment faire ? On ne peut pas passer notre temps à gémir. Il faut essayer de trouver comment faire franchir un peu la barrière. J’ai très bien connu un monsieur qui était un homme droit, juste, chrétien baptisé, mais non convaincu, non engagé explicitement dans sa vie de foi. Mais chaque fois qu’on lui a demandé quelque chose il l’a fait généreusement, avec beaucoup de disponibilité. On ne pouvait évidemment pas lui demander de faire ce qu’il ne voulait pas ou ce qu’il ne pouvait pas, comme être catéchiste, alors qu’il était réticent sur beaucoup de points du contenu de la foi. Mais si on lui demandait de ranger des chaises, il était toujours prêt à le faire. Cet homme a été pendant plusieurs dizaines d’années un serviteur non engagé si je puis dire. Et au bout de ces années de non engagement, comme nous le fait découvrir l’Évangile, à force de faire la vérité, il est venu à la lumière. Il faut que nous soyons capables de trouver des demandes, d’avoir des objectifs qui soient accessibles à des personnes qui ne sont pas forcément des militants, parce que ce n’est pas la bonne période de leur vie, ou à des gens qui ont peu de temps. Nous savons très bien que beaucoup de gens de nos communautés chrétiennes, par exemple les 30 - 50 ans qui ont des enfants en âge scolaire, n’ont pas beaucoup de temps disponible. Si nous frappons à leur porte, ils nous recevront bien. Mais ils n’ont pas forcément la possibilité pratique d’en faire davantage. Il nous faut trouver comment permettre à ces gens de collaborer à quelque chose. Il s’agira forcément de quelque chose de ponctuel, de partiel. Mais c’est en faisant des petites choses ponctuelles et partielles que peu à peu ils pourront assumer un projet plus large.

7e question : Auriez-vous un message que vous voudriez passer aujourd’hui aux acteurs du Forum de la Charité ?

Soyez heureux ! C’est important. Tous ces jours-ci, nous méditons la fin de l’évangile de saint Jean. Le Seigneur dit à ses disciples qu’il leur donne son Esprit pour que leur joie soit parfaite. Or, quand on est confronté à la souffrance du monde, la joie n’est pas forcément un réflexe spontané. Être heureux et assumer notre propre vie ! Nous sommes sollicités pour aider des gens, mais aussi pour donner le témoignage d’une vie qui se porte, qui s’assume et qui ne démolit pas l’homme. C’est là le propre de notre manière de vivre, qui tient mois à ce que l’on fait qu’à la manière de le faire. Alors soyez heureux !

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