Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe du jour de Pâques

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 4 avril 2010

- Ac 10, 34a. 37-43 ; Ps 117, 1-4. 16-17. 22-23 ; Col. 3, 1-4 ; Jn 20, 1-9

Frères et sœurs,

La célébration de la résurrection du Christ nous conduit au cœur de la foi chrétienne. D’abord parce que l’évènement que nous fêtons concerne Jésus de Nazareth, celui que nous reconnaissons comme le Fils de Dieu et le Messie promis par les prophètes. Mais notre foi est également adhésion aux récits qui nous sont faits de sa vie, de ses enseignements et de ses actions. Enfin, croire en lui c’est accueillir l’évènement par lequel sa mission est portée à son accomplissement : le don qu’il fait de sa vie en mourant sur la croix et la résurrection qui manifeste que la puissance de Dieu était à l’œuvre en Lui.

Jésus de Nazareth est « passé parmi les hommes en faisant le bien » (Ac 10, 38). Il a parachevé cette mission en offrant sa vie pour la multitude. Voici le cœur du contenu de la foi chrétienne. Mais la foi se caractérise également par le chemin qui conduit à croire. La question de la foi concerne autant ce que nous croyons que les raisons pour lesquelles nous croyons, les fondements sur lesquels s’appuie notre foi. Cette deuxième dimension est mise en valeur par l’évangile de ce jour (Jn 20, 1-9), et par les évangiles que nous entendront durant les dimanches du Temps Pascal qui nous feront méditer sur les apparitions du Christ ressuscité puis sur le discours après le dernier repas dans l’évangile de saint Jean. Mieux comprendre par quel itinéraire les disciples entrent dans la foi au ressuscité nous donne d’approfondir notre propre chemin de foi.

Très souvent, nous avons une représentation illusoire de la foi des disciples. Nous pensons qu’étant physiquement confrontés à la rencontre du ressuscité, ils n’avaient pas le choix de ne pas croire. Mais dans ce passage de l’évangile de saint Jean que nous avons entendu, aucun de ceux qui sont mis en scène, ni Marie-Madeleine, ni Simon-Pierre, ni le disciple que Jésus aimait, ne font la rencontre directe du Christ ressuscité. Ce premier moment de leur expérience pascale est de constater que le tombeau est vide. Devant cette réalité, ils réagissent de trois manières différentes. Marie-Madeleine court trouver Simon-Pierre pour lui raconter ce qu’elle imagine. Elle ne lui annonce pas que le Christ est ressuscité, mais lui dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et je ne sais pas où on l’a mis. » (Jn 20, 2). Cette hypothèse rejoint d’ailleurs une des explications du tombeau vide répandue parmi les contemporains de l’évènement, dont on trouve trace dans l’évangile de saint Matthieu (Mt 27, 62-66. 28, 11-15) : les disciples - ou d’autres - sont venus dans la nuit, ont enlevé le corps et ont raconté qu’il était ressuscité. Pierre quant à lui part avec le disciple que Jésus aimait. Il entre et voit le tombeau vide, il voit le linceul et le linge qui avait recouvert la tête. L’évangile ne nous dit rien de plus pour l’instant sur ce qu’il pense ou croit. Enfin, le disciple que Jésus aimait entre à son tour et l’évangile nous dit : « Il vit et il cru. » (Jn 20, 8).

Ces trois personnages ont vu les mêmes choses : le tombeau vide, les linges et le linceul. L’une a pensé que le corps a été volé, le disciple que Jésus aimait a cru et de Pierre on ne dit rien. Ce n’est pas la vision qui a déclenché la foi. Tous trois ont vu et auraient pu croire. Mais l’évangile précise bien que seul le dernier venu, le disciple que Jésus aimait, croit. Il voit la même chose que les autres et passe pourtant du registre de l’expérience humaine et des vérifications au registre de la relation avec Dieu. Peut-être convient-il de rapprocher la foi du disciple que Jésus aimait du fait qu’il entretenait avec Jésus une relation d’affection privilégiée, même si bien évidemment Jésus aimait aussi les autres disciples ? C’est sur le fond de cette relation plus forte, que le peu d’élément offerts et visibles prennent un sens pour lui et deviennent objet de foi.

Toute proportion gardée, nous pouvons appliquer ceci à notre propre cheminement. Souvent, nous pensons que croire, c’est être contraint à croire, c’est-à-dire être placé devant des évènements, des faits ou des évidences qui ne laissent pas de place pour le doute. Nous considérons que commencer à se poser des questions et avoir des doutes reviendrait à ne pas avoir la foi. Or, nous découvrons précisément que la foi n’est pas la disparition des questions et des doutes. La foi est une forme nouvelle de relation à Dieu qui peut très bien coexister avec ces interrogations.

D’aucun n’entrent pas dans la foi et s’interrogent indéfiniment pour savoir ce qui s’est réellement passé autour du tombeau de Jérusalem il y a deux mille ans. C’est une question certes intéressante, mais depuis vingt siècles l’étude n’a pas vraiment apporté de réponse concluante. Il n’y a ni photos ni films de la résurrection. Nous ne croyons pas parce que notre intelligence serait soumise à l’obligation d’adhérer à des arguments scientifiques qui s’imposeraient à nous. Nous croyons parce qu’une relation d’amour, si pauvre soit-elle et si faible qu’elle nous paraisse, nous unit à Dieu. Nous croyons parce que par la puissance de l’Esprit Saint, nous sommes liés au Christ et attachés à celui qui est passé en faisant le bien, à l’un de ses gestes ou à l’une de ses paroles. Et cette adhésion de notre cœur nous permet de surmonter l’absence de preuve vérifiable et de croire ce que nous ne voyons pas. C’est ce que nous entendrons dimanche prochain lorsque Jésus dit à Thomas : « Thomas, tu as cru parce que tu as vu. Heureux ceux qui croiront sans avoir vu » (Jn 20, 29).

Pour fortifier notre démarche de foi, plutôt que de chercher des arguments et des données scientifiques qui nous contraindraient, il nous faut grandir dans la connaissance de celui qui est passé en faisant le bien, et nourrir l’affection qui nous unit à lui, même si elle nous parait élémentaire, pauvre et hésitante. Que notre cœur soit attiré par une parole de Christ que nous avons entendue, ou par une prière que nous avons apprise enfant, il faut que nous approfondissions notre relation avec Jésus pour reconnaître sa résurrection.

Or, cette connaissance de Jésus, d’où la tenons-nous sinon du témoignage des Ecritures, des évangiles, des épitres, bref du témoignage de l’Église ?! Nous le savons, il n’y a pas d’Ecritures s’il n’y a pas d’Église. Nos quatre évangiles ont été mis par écrit pour l’enseignement de ceux qui adhéraient à la foi. Les apôtres et leurs compagnons, témoins « de tout ce que Jésus a fait dans la pays des juifs et à Jérusalem » (Ac 10, 39) ont voulu transmettre ce qu’ils savaient à ceux qui entraient dans l’Église. De même, les épitres de Paul sont toutes des lettres adressées à des communautés de croyants. Ce que nous savons du Christ, la connaissance élémentaire que nous avons de lui et qui va nous attirer dans le chemin de la foi, tout ceci nous est donné par l’Église et les apôtres. La transmission apostolique portée par l’Église de générations en générations est le fondement de notre foi.

Chaque fois qu’un chrétien se laisse embarquer dans l’idée saugrenue qu’il pourrait s’appuyer sur le Christ pour s’extraire de l’Église, il fait une erreur élémentaire. Il n’y a pas d’accès humain et spirituel à la personne de Jésus s’il n’y a pas une Église vivante, pas de communion au Christ en dehors d’une communauté de croyants, pas d’acte de foi personnel en dehors du témoignage que l’Église nous apporte et par rapport auquel nous pouvons engager notre liberté et notre cœur. Il est illusoire de chercher à posséder Jésus indépendamment de l’Église. La rencontre du Christ ne peut s’exonérer de l’expérience des apôtres, de cette rencontre humble et modeste avec Jésus de Nazareth. C’est en lui que les disciples ont reconnu le Fils de Dieu, c’est dans leur foi de fils d’Israël que s’enracine et s’alimente l’expérience chrétienne.

Ainsi frères et sœurs au moment où l’Église est montrée du doigt, et où un certain nombre de chrétiens se laissent entraîner par l’idée que, comme le pharisien de l’évangile, ils savent mieux qu’elle ce qu’il faudrait pour elle, je voudrais nous inviter à revenir avec détermination à la source du témoignage apostolique. Le fondement de la foi chrétienne est l’expérience apostolique transmise par l’Église. Elle nous permet de connaître Jésus et de croire en celui qui est passé en faisant le bien, et que Dieu a ressuscité des morts. Nous pouvons croire solidement en lui sans l’avoir vu, parce que Dieu ne nous trompe pas dans le témoignage qui nous est rendu par l’Église. Que là soit notre sérénité, notre espérance et notre joie en ce jour. Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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