1er mars 2009, conférence de Carême : « Paul, fondateur du christianisme ? »

Par M. Alain Decaux, de l’Académie française. Pour l’historien, Paul appartient au monde gréco-romain et au monde juif du premier siècle de notre ère. Le Nouveau Testament nous donne de le situer par rapport à Pierre, Barnabé, aux premiers disciples du Christ. Est-il le fondateur du christianisme ? Celui de qui dépend l’écart entre Jésus et l’Église, comme on tend à le dire ?

Biographie d’Alain Decaux : Adolescent, Alain Decaux aimait tant l’Histoire qu’il a désiré en faire son métier. Plusieurs de ses ouvrages sont devenus des best-sellers : « Victor Hugo », « Histoire des Françaises » ou encore « L’avorton de Dieu, une vie de saint Paul ». Homme passionné, il a voulu proclamer à la face du monde que l’histoire rendait heureux en s’adressant à l’immense public de l’audiovisuel. C’est ainsi qu’il est devenu l’homme de radio (« La Tribune de l’Histoire »), de télévision (« Alain Decaux raconte »), de théâtre et de cinéma que l’on connaît. Alain Decaux est aussi l’homme de grands combats : pour la reconnaissance du droit des auteurs et réalisateurs de télévision ; pour la restauration de l’enseignement de l’histoire à l’école ; pour la défense de la langue française. En 1979, il est élu à l’Académie française. Membre depuis 1985 du Haut Conseil de la Francophonie, il devient Ministre de la Francophonie de 1988 à 1991. Parmi ses dernières œuvres, notons le livre « La révolution de la Croix. Néron et les chrétiens » et le spectacle « Jean-Paul II », en collaboration avec Robert Hossein, au Palais des Sports.

Paul, fondateur du christianisme ?

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1ère Conférence de Carême 2009

1er mars 2009

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Le débat au Collège des Bernardins


Texte de la conférence

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« Je suis juif, de Tarse en Cilicie, citoyen d’une ville qui n’est pas sans renom. »

Ainsi s’exprime, en l’an 51 de notre ère, Saul de Tarse qui choisira plus tard de s’appeler Paul et dont les croyants ont fait un saint.
Familier de la messe du dimanche, il m’a fallu du temps pour que me frappe le choix des textes soumis aux fidèles : d’abord un extrait de la Bible hébraïque. Ensuite un psaume provenant également de celle-ci. Vient alors le plus souvent une épître de saint Paul. Enfin - et au sommet - la lecture de l’Évangile.
De tous ces textes, les auteurs sont juifs.

« Circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; pour la loi, Pharisien. »

Ainsi se définit saint Paul dans l’Épître aux Philippiens.
Pour André Chouraqui, écrivain juif récemment disparu dont on a toujours salué l’honnêteté intellectuelle, « Schaoul de Tarse, Paul, l’apôtre juif des Gentils, est sans doute le plus puissant génie juif de son temps. »

Que Chouraqui, dans l’au-delà où il se trouve, veuille bien admettre que Paul est aussi le plus puissant génie chrétien de son temps.

Impossible de douter que l’hébreu, appris sur les genoux de sa mère, ait été sa première langue. Il en a parlé très tôt une deuxième : le grec, celle dont usaient alors presque tous les peuples du bassin méditerranéen. Les puristes qui ont scruté ses Épîtres n’y ont trouvé aucune de ces tournures affectées qui révèlent une langue apprise avec effort. Le grec de Paul coule de source.

Quand il s’adressera au peuple de Jérusalem, il dira : « Né à Tarse en Cilicie, j’ai cependant été élevé dans la ville que voici et c’est aux pieds de Gamaliel que j’ai été formé à l’exacte observance de la loi de nos pères. » A ce Gamaliel, illustre rabbin et chef d’école surnommé par les siens Rabban, titre plus honorifique que celui de Rab ou Rabbi, on attribue nombre d’invitations à la tolérance.

Que Paul, issu de cet enseignement, se soit mis, dans la même ville, à harceler cruellement les chrétiens de la première génération ne peut qu’étonner. Quand on lapide saint Etienne, il accompagne hors les murs les bourreaux armés de pierres destinées à être projetées sur leur proie. Tenant à opérer à leur aise, il les voit se dépouiller de leurs vêtements et les jeter à ses propres pieds. On trouve dans les Actes des Apôtres de Luc ce jugement terrifiant : « Il était de ceux qui approuvaient ce meurtre. »

Au lendemain de cette mise à mort, éclate contre les chrétiens de Jérusalem ce que le même Luc appelle « une violente persécution ». Aux yeux de Saul, les chrétiens sont devenus des ennemis à abattre. Vingt ans plus tard, on trouvera cet aveu dans l’Épître qu’il adressera aux Galates : « Vous avez certes entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l’Église de Dieu ! »

Ce souvenir laissera Paul littéralement anéanti. Il y reviendra à cinq reprises dans ses Épîtres. Luc renchérira : « Quant à Saul, il ravageait l’Église ; il pénétrait dans les maisons, en arrachait hommes et femmes et les jetait en prison. »

Notre angoisse s’accroît quand Luc cite cette phrase de Paul : « J’ai persécuté à mort cette Voie. » A mort ?

C’est afin de se livrer à d’autres persécutions que Saul se met en route pour Damas. Qui ne connaît la suite ? Jésus lui apparaît, lui parle. Il s’évanouit. C’est un aveugle que l’on relève. On le traîne jusqu’à Damas. Quand il retrouve la vue, un chrétien nommé Ananias lui donne le baptême.

Après sa résurrection d’entre les morts, Jésus s’est manifesté à plusieurs reprises. Paul énumère les privilégiés dans sa Première Épître aux Corinthiens : « Il est apparu à Pierre puis aux Douze... Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. En tout dernier lieu, il m’est apparu à moi, l’avorton. Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. »

Alors que tant d’années ont passé, se considérer comme le dernier ? On serait tenté d’évoquer de sa part un extraordinaire orgueil si lui-même n’expliquait qu’il devait cette faveur à la grâce de Dieu, ajoutant que celle-ci « n’avait pas été vaine » puisqu’elle lui avait permis de devenir ce qu’il était.

Sur un tout autre plan, les écrits de Paul sont d’une importance capitale. Il s’agit du plus ancien témoignage sur la résurrection de Jésus mais aussi de la première source écrite du christianisme. L’Épître aux Corinthiens a été rédigée entre les années 55 et 57. Le premier des Évangiles – celui de Marc – sera écrit entre 65 et 70. Marc reprend fidèlement le schéma tracé par Paul. Vers 80, Matthieu et Luc en useront de même.

J’étais adolescent. Dans le cadre de la JEC – Jeunesse étudiante chrétienne -, un abbé nous rassemblait régulièrement pour nous informer de l’histoire du christianisme. Je trouvais cela passionnant. A l’issue de l’une de ces réunions, j’ai fait part à un camarade de la valeur extrême que j’attribuais à Paul. La réponse m’a quasiment figé sur place : « Sais-tu que saint Paul n’a pas connu Jésus ? »
Le métier d’historien tel que je l’ai compris bien plus tard m’a conduit à beaucoup voyager : avant d’écrire, j’aime voir. Ainsi ai-je rencontré Paul, devenu argument touristique de premier ordre, dans les lieux qu’il a traversés, où il s’est arrêté, où il a prêché le Christ aux juifs, plus tard aux païens. Ainsi me suis-je imprégné d’images de Paul alors que je me documentais en fait sur d’autres sujets. J’ai connu Thessalonique avant Jérusalem, Éphèse avant Tarse, Rome avant Corinthe. Le jour est heureusement venu où cette hérésie chronologique s’est rompue. Peu à peu j’ai vu surgir un homme immense. Bouleversant par sa foi. Mystique autant que stratège. Presque seul à comprendre que le christianisme n’avait d’avenir qu’en s’adressant aux païens. Déployant sa propre vision du Christ et forgeant les concepts de la théologie chrétienne.

Qu’apprenons-nous de Jésus par Paul ? Le plus important, incontestablement, est le récit de la Cène. On y trouve les paroles parvenues jusqu’à nous sous la forme exacte qu’il a proposée : « Voici ce que moi j’ai reçu du Seigneur et ce que je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : "Ceci est mon corps qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi". Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi." »

Depuis, chaque fois qu’un prêtre célèbre la messe, c’est grâce aux paroles transmises par Paul que Jésus s’exprime par sa bouche.
Selon Paul, Jésus est « né d’une femme et assujetti à la Loi ». Il est « issu selon la chair de la lignée de David » et il est « mort sur la croix ». D’évidence, c’est à ses yeux l’essentiel. Quant à nous, nous nous demanderons toujours pourquoi il a passé sous silence les pêcheurs du lac de Tibériade, leurs barques et leurs filets, la multiplication des pains, l’aveugle guéri, la résurrection de Lazare, les marchands du Temple. A aucun moment les Épîtres n’évoquent : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », « Venez à moi, vous qui souffrez et ployez sous le fardeau », « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu. » Paul ignore même l’ultime supplication de Jésus : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

J’ai toujours admiré l’esprit d’analyse d’Etienne Trocmé, professeur émérite à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg. Il voit ainsi Paul : « Une personnalité et une œuvre exceptionnelle, une originalité considérable par rapport à Jésus, l’attribution d’un rôle décisif par les générations suivantes, voilà bien des données qui apportent quelque consistance aux théories qui font de Paul le véritable fondateur du christianisme. »

De quoi veut-il parler ? Voici : Reimarus, érudit allemand du XVIIIe siècle, a soutenu que Paul était l’inventeur du christianisme. Au XIXe siècle, Nietzsche préfère le mot fondateur. Renan flotte entre les deux. En 1914, Alfred Loisy formule ce jugement lapidaire : « Le Jésus auquel Paul s’est converti n’est pas le prédicateur du Règne de Dieu. ».

Suivrons-nous ceux qui soutiennent cette thèse ?
Je redonne la parole à Etienne Trocmé :
« La réponse à cette question sera un "non" résolu. »

A ce « non » résolu, permettez-moi, en toute modestie, d’ajouter le mien. J’affirme que le mot christianisme ne peut que se rapporter au Christ. Seuls les Évangiles ont recueilli les paroles de Jésus.
Bien sûr, à l’exception de Jean, aucun des évangélistes n’a connu Jésus. Pour vous rassurer, je vous invite à porter votre pensée vers ce jeune homme nommé Marc qui, brûlant d’admiration pour l’apôtre Pierre, l’a suivi tout au long de ses voyages missionnaires, si nombreux qu’on le surnommait : « Pierre qui passait partout. »

Combien de fois Marc a-t-il écouté le récit de Pierre ?

On n’ose à peine l’imaginer. A la mort de Pierre, les chrétiens qui entouraient Marc l’ont adjuré de transcrire au plus tôt ce que sa propre mémoire avait enregistré. Il l’a fait. Ce fut le premier Évangile.
Luc, autre évangéliste, affirme avoir écrit « d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires ».

Quoi qu’en disent certains, la chronologie est mère de l’histoire. Vingt années séparent le temps où Jésus est en vie et celui où Paul commence à écrire ses Épîtres. Vingt ans encore pour que Marc rédige le premier Évangile. De quoi expliquer largement, entre l’enseignement de Jésus et les Épîtres de Paul, des différences sur lesquelles s’appuient obstinément ceux qui croient à la thèse Paul, fondateur du christianisme.

Gardons-nous aussi d’oublier les origines de l’un et l’autre. Jésus a exercé longtemps le métier de charpentier. Il est né en Galilée, terre exclusivement juive. Il s’exprime en araméen. Aucun texte ne fait allusion à d’éventuelles études. Il ne rencontre que rarement des étrangers, romains ou autres.

Paul, né dans une famille qui se réclame de sa citoyenneté romaine, appartient à cette Diaspora fière que des juifs se retrouvent dans toutes les parties du monde connu. A Tarse, port considérable, il croise des gens de toutes nations. Il bénéficie d’études prolongées à Jérusalem.

Peut-on imaginer itinéraires plus contrastés ?

Après son baptême à Damas, Saul s’est éloigné durant trois années en Arabie avant de regagner Jérusalem. Il sait que les apôtres Pierre et Jacques y séjournent. La communauté chrétienne les reconnaît comme guides et inspirateurs. Un certain Barnabé, originaire de Chypre, introduit Saul auprès des deux apôtres.

Quel aspect peut-on lui attribuer au moment de la rencontre ? Faute de portrait officiel, nous sommes contraints de nous référer aux Actes de Paul, apocryphe rédigé vers l’an 150. Ceux d’entre vous qui seraient tentés d’attribuer à saint Paul l’éloquence d’un Démosthène et la prestance d’un Moïse ordonnant aux flots de se retirer, ceux-là tomberont de haut en lisant les Actes de Paul. Écoutez : « Paul, un homme de petite taille, à la tête dégarnie, les jambes arquées, vigoureux, les sourcils joints, le nez légèrement aquilin. »
Voilà un signalement on ne peut plus précis. Peut-on néanmoins faire confiance à un texte apocryphe ? Willy Rordorf, spécialiste indiscuté des apocryphes, a relevé « les allusions ponctuelles aux Actes de Paul fournies par beaucoup d’auteurs tant de l’Orient que de l’Occident ». Au VIe comme au Xe siècle.

Pierre et Jacques répondent aux questions que Saul leur pose. Leur tâche ecclésiale se révélant fort lourde, ils ne peuvent lui accorder beaucoup de temps. D’ailleurs, dans Jérusalem, on commence à reconnaître le persécuteur que nul n’a oublié. Luc ne le dissimule nullement : « Il discutait avec eux ; mais eux cherchaient à le faire périr. » Tous cependant ne lui veulent pas de mal. On le fait partir pour Césarée d’où il regagne Tarse. Il y demeure trois ans auprès de ses parents. Il retrouve le chemin des ateliers où la famille fabrique des tentes. Un jour – ô surprise ! -, Saul voit surgir devant lui ce Barnabé, rencontré naguère lors de sa visite à Pierre et à Jacques. Par lui, il apprend qu’une partie notable des chrétiens hellénistes, fuyant la Ville Sainte après la lapidation d’Etienne, s’est réfugiée à Antioche, cité et port gigantesques au fond de la Méditerranée. Barnabé était du nombre.
Ainsi est née une communauté soucieuse d’abord d’annoncer Jésus aux juifs qui l’ignorent encore.

Découvrant ensuite que nombre de païens montrent un intérêt insolite pour la religion d’Abraham, elle s’interroge : ne doit-elle pas aussi faire découvrir Jésus à ces païens ? Entreprise ardue en vérité. Chacun se mobilise. D’évidence, cela ne suffit pas. Il faut recruter. C’est ainsi que Barnabé a songé à cet homme étrange rencontré à Jérusalem et dont on lui a dit qu’il vivait maintenant à Tarse. Il s’y est précipité et a prié instamment Saul de le suivre à Antioche. Saul y a consenti.

A son arrivée, un premier sujet d’étonnement attend Saul. Il est de taille ! « C’est à Antioche, pour la première fois, que le nom de chrétiens fut donné aux disciples. » Donné par qui ? Par les païens !
Sur la liste des cinq principaux animateurs de la communauté chrétienne d’Antioche, Barnabé occupera bientôt la première place et Saul... la dernière. Ce Saul qui va être l’objet d’une vision. Se refusant par humilité à s’exprimer à la première personne, il l’évoquera dans sa Deuxième Épître aux Corinthiens : « Je connais un homme en Christ qui, voici quatorze ans – était-ce dans son corps ? je ne sais, était-ce hors de son corps ? je ne sais, Dieu le sait – cet homme-là fut enlevé jusqu’au troisième ciel.

« Et je sais que cet homme – était-ce dans son corps ? était-ce sans son corps ? je ne sais, Dieu le sait – cet homme fut enlevé jusqu’au paradis et entendit des paroles inexprimables qu’il n’est pas permis à l’homme de redire. Pour cet homme-là, j’aurai de l’orgueil mais, pour moi, je ne mettrai mon orgueil que dans mes faiblesses. [...] Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »

Cette vision sera loin d’être unique. Un jour où Barnabé, Syméon, Lucius de Cyrène, Manaen et Saul sont réunis pour célébrer le culte du Seigneur, ils perçoivent ensemble un ordre qu’ils sentent venu d’ailleurs : Réservez-moi donc Barnabé et Saul pour l’œuvre à laquelle je les destine. Ouvrons encore les Actes des Apôtres : « Alors, après avoir jeûné et prié et leur avoir imposé les mains, Syméon, Lucius et Manaen leur donnèrent congé. Se trouvant ainsi envoyés en mission par le Saint Esprit, Barnabas et Saul descendirent à Séleucie d’où ils firent voile vers Chypre. »

A peine y ont-ils débarqué qu’ils imaginent une tactique : ils vont, le jour du sabbat, se rendre d’une synagogue à l’autre afin d’y annoncer Jésus. Paradoxe ? Nullement. Ailleurs, qui aurait voulu les entendre ? Or une tradition très ancienne veut que les juifs reçoivent avec empressement d’autres juifs en voyage et, d’eux-mêmes, les invitent à prendre la parole. Barnabé parle le premier et privilégie l’image de ce Jésus qui a choisi de mourir pour sauver tous les hommes.

Quand Saul lui succède, sa tâche est loin d’être aisée. Il éprouve peu de confiance dans ses moyens oratoires : il reconnaît lui-même, dans l’une de ses Épîtres, que « sa parole est nulle ». Il lui revient pourtant de démontrer que ce Jésus dont il parle est le Fils de Dieu et en même temps Dieu lui-même. Il souligne les passages de la Bible qui annoncent la venue d’un Messie. Il affirme qu’ils s’appliquent très exactement à la personne de Jésus.

Parfois on écoute sans hostilité les deux hommes, d’autres fois on les injurie, on les frappe, on les menace de mort. Ils persistent. C’est à la fin du séjour à Chypre que Saul choisit de devenir Paul.

Les véritables conversions viendront surtout quand Paul et Barnabé quitteront Chypre pour l’Anatolie. Débarquant à Attaleia – aujourd’hui Antalya -, ils iront de villages en villages, de villes en villes. Malgré la barrière du langage, les gens du cru demandent à être mieux informés sur le Dieu vivant dont on les entretient. Deux femmes sont les premières à réclamer le baptême. Les conversions qui se multiplient soulèvent la colère des juifs, nombreux dans la région. Ils accourent pour dénoncer les magiciens. Du coup, la foule se retourne. Elle se saisit de Paul et le jette à terre. Les plus furieux ramassent des pierres qu’ils lancent sur lui en avalanche. Quand ils voient Paul face contre terre et totalement inanimé, ils le croient mort. Prévenus par Barnabé, les récents chrétiens convertis accourent à leur tour et constatent que le cœur de Paul bat toujours. La tête est intacte. On le porte dans une demeure accueillante où l’on soignera ses blessures. A peine remis, il reprend sa route.

Désormais, il préfèrera s’installer pour quelques jours en un lieu déterminé. Ailleurs, comme à Corinthe, il pourra rester dix-huit mois. Aux convertis qu’il a laissés derrière lui, il adresse les fameuses Épîtres. Dans la Première Épître aux Corinthiens, on trouve ces lignes qui toujours bouleverseront les chrétiens : « Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale qui retentit.
« Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. »
Même en prison, il écrit toujours, il convertit toujours. Immense se révélera l’influence des Épîtres, en particulier celle qu’il adressera aux Romains.

Lors d’un premier retour à Antioche, Paul et Barnabé trouvent leurs frères chrétiens toujours en débat sur la façon dont il faut convertir les païens. Deux camps s’obstinent : le premier affirme qu’un païen, pour obtenir le baptême chrétien, doit d’abord se faire juif et donc subir la circoncision. Le second nie qu’une telle exigence soit nécessaire.
Paul se réclame avec force de la « liberté qui vient de Jésus ». Pour lui, le baptême doit suffire à créer des chrétiens. Afin d’en convaincre l’élite de l’Église, toujours en compagnie de Barnabé, il gagne Jérusalem pour rencontrer Pierre, Jacques et Jean.

A la grande surprise de beaucoup, Pierre soutient le point de vue de Paul. Jacques également qui déclare : « Je suis d’avis de ne pas accumuler les obstacles devant ceux des païens qui se tournent vers Dieu. » Voilà qui balaie les hésitations. Les païens deviendront chrétiens sans autre forme de procès.
Quant à Paul, il n’a qu’une hâte : repartir vers les Églises qu’il a mises en place et dont il brûle de savoir ce qu’elles sont devenues. Barnabé, lui, ne le souhaite pas. D’évidence la belle entente est achevée. Impossible de partir seul. Paul va s’adjoindre Silas, juif de Palestine. Un bonheur absolu l’attend : les convertis de l’année précédente sont restés chrétiens.

En route, un médecin rejoint Paul de temps à autre, l’accompagne un moment avant de rentrer chez lui. Il se nomme Luc. Déjà chrétien quand il a rencontré Paul, il s’est pris d’une telle admiration pour lui qu’il va, dans les Actes qu’il écrira, lui accorder une place presque démesurée. C’est à Luc que nous devons les informations les plus précieuses sur leurs voyages. Par exemple : « Prenant la mer à Troas, nous avons mis le cap directement sur Samothrace. » Comprenons que c’est à Troie que Paul s’est embarqué pour traverser le mer Égée. Si les notions géographiques d’aujourd’hui avaient existé à l’époque, nous dirions qu’il a voulu passer d’Asie en Europe.

Du christianisme, Paul est devenu l’architecte. C’est à lui-même qu’on doit ce mot. Écoutez-le : « Selon la grâce que Dieu m’a donnée, comme un bon architecte, j’ai posé le fondement... Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit. »

Quand il conçoit, l’architecte est seul. Malgré les Églises que le Tarsiote a fait naître dans les provinces d’Asie, de Galatie, de Macédoine, malgré les foules qui le suivent, Paul est seul. Il a rompu avec Pierre, rompu avec Barnabé, rompu avec l’Église d’Antioche tandis que celle de Jérusalem, furieuse de la quasi indépendance qu’il s’est accordée, ne lui voue plus que de la haine.

Jamais il n’a douté d’avoir raison. A force de le proclamer, le petit homme chauve et barbu qui harangue les impies se hausse à leurs yeux tel un géant. Quand il expose sa doctrine de la justification par la foi, quand il répète : « Celui qui est juste par la foi vivra », on l’écoute. Quand il proclame : « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables ! », on l’entend.

Pascal ne voulait croire qu’aux histoires « dont les témoins se feraient égorger ». Paul est l’un de ces témoins-là. Il s’expose délibérément à la prison, à la torture, à la mort.

Prisonnier à Césarée du procurateur romain, il risque le tout pour le tout en faisant jouer l’appel à l’empereur auquel il a droit. Transporté par mer avec d’autres prisonniers, il échappe à un naufrage, gagne enchaîné la capitale de l’Empire. Après une longue attente, il comparaît devant Néron qui le condamne. Il sera décapité.

Qui pourrait lire sans émotion les paroles que les premières Églises, à chaque anniversaire de la mort de Paul, répétaient fidèlement : « Il se leva, se tourna vers l’Orient et pria longtemps en ces termes : "Père, je remets mon esprit entre Tes mains." Puis il tendit son cou sans prononcer un mot de plus. »

Vingt siècles après son martyre, Paul marche toujours sur nos chemins. Immuable fou de Dieu, il annonce la réconciliation des hommes avec les hommes et de chacun avec soi-même.
Ses Épîtres inscrivent son message dans l’éternité. Nul n’oubliera jamais les paroles qu’il a lui-même prononcées après avoir conduit à Dieu tant d’hommes et de femmes :

« J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. »

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2009 : “Saint Paul, juif et apôtre des nations : sa personnalité, sa mission”

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