Allocution d’ouverture du cardinal André Vingt-Trois à l’occasion de la 21e réunion du Comité international de liaison juif catholique

Collège des Bernardins – Dimanche 27 février 2011

Monsieur le Ministre
Messieurs les cardinaux,
Messieurs les Rabbins,
Monsieur le président du CRIF,
Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

C’est un honneur et une grande joie pour l’archevêque de Paris, également Président de la Conférence des Évêques de France, de vous accueillir ici au Collège des Bernardins. Je salue tout particulièrement, Monsieur le cardinal Kurt KOCH et Monsieur le rabbin Richard MARKER, qui coprésident le Comité de Liaison Internationale entre Juifs et Catholiques. Je suis également très heureux d’accueillir le Patriarche de Jérusalem ainsi que les rabbins israéliens présents parmi nous. Que la paix vienne sur vous et qu’elle vienne sur Jérusalem !

C’est pour une part à Paris, vous le savez, que fut initié ce Comité de Liaison pour mettre en pratique les directives du Concile Vatican II, et notamment le décret « Nostra Aetate ». En évoquant le souvenir de cette fondation, je me permets de nommer le P. Bernard Dupuy, que son état de santé a empêché d’être présente ce soir, et qui fut un des artisans déterminés de la création de ce Comité.

En cette occasion qui nous rassemble, comment ne pas mentionner aussi cette grande figure que fut Jules ISAAC, éminent historien français décédé en 1963. Il avait perdu sa femme et sa fille au camp d’extermination d’Auschwitz, et s’était tourné dès l’après-guerre vers le Vatican, avec le désir ardent de contribuer à éradiquer toute trace d’antisémitisme de l’enseignement de l’Église. Il rencontra le Pape Pie XII en 1949, puis le Pape Jean XXIII en 1960. Nous nous souvenons de son petit ouvrage « Jésus et Israël » rédigé pendant la guerre et de l’incroyable lettre de soutien qu’il avait reçue de son épouse enfermée au camp de Drancy qui lui écrivait : « Mon ami, finis ton œuvre ». Et c’est pourquoi sur la page de garde de son livre sur Jésus et Israël il écrivit : « À ma femme, à ma fille, mortes tuées par les nazis tout simplement parce qu’elles s’appelaient ISAAC ».

Chez Jules ISAAC il n’y a rien qui ressembla à un désir de revanche, à de la haine, ni même à du ressentiment, même si tout cela pouvait être légitime. Toute sa démarche était plutôt habitée par l’insistante volonté de rétablir un rapport de respect, de vérité et de justice entre catholiques et juifs, alors que l’Europe toute entière se réveillait dévastée par la seconde guerre mondiale, et que les communautés juives européennes avaient été pratiquement et tragiquement éradiquées dans les camps d’extermination ou dans les fossés en Union Soviétique.

Souvenons-nous encore de ces dernières paroles échangées entre Jules ISAAC et le Pape Jean XXIII à la fin de leur rencontre en 1960. Jules ISAAC demanda au Pape : « Puis-je avoir quelque espoir ? » et Jean XXIII lui répliqua : « Vous avez droit à davantage que de l’espérance ». C’est ce « plus que de l’espérance » que nous venons aujourd’hui remémorer, mais aussi développer en acte pour l’avenir.

Je n’ai pas évoqué les démarches de Jules ISAAC simplement pour en souligner la noblesse, mais parce que, comme celles de Jacques MARITAIN et d’autres encore, elles constituèrent un socle solide et bien établi sur lequel a pu se fonder une forme de retrouvailles. Génération après génération, archevêque après archevêque, Grand Rabbin après Grand Rabbin, présidents du Consistoire après présidents du Consistoire, un Président du CRIF après l’autre, un Président de l’Amitié Judéo-chrétienne après l’autre, nous avons avancé dans une recherche exigeante et une confiance qui sont allées en s’approfondissant.

Cela ne fut pas sans peine ! Les obstacles sur la route ont été nombreux. Comment aurait-il pu en être autrement après tant d’années et de siècles d’incompréhension et même d’expulsion, comme ce fut le cas en France en 1394, en Allemagne à Nüremberg en 1499, mais aussi en Espagne en 1492 !?

Après le temps du mépris devait venir le temps du respect. Il nous fallait tout d’abord nous comprendre. Nous n’étions pas habitués à dialoguer. Mais l’affaire du Carmel d’Auschwitz, le jugement de Paul TOUVIER ou l’affaire Klaus BARBIE, au lieu de nous jeter les uns contre les autres, ont constitué autant d’occasions non seulement de grandir en fraternité mais aussi de mener des actions en commun dans un grand respect de nos différences. Nous pouvons ici évoquer le mémoire du cardinal Albert DECOURTRAY et du cardinal Jean-Marie LUSTIGER qui, du côté de l’Eglise catholique, se sont investis si résolument dans ce cheminement. Au cours des décennies passées, nous avons sans doute appris à nous reconnaître, de la même façon qu’il fallut du temps aux onze fils de Jacob pour reconnaître Joseph.

En France comme en d’autres lieux, la construction de l’amitié ne fut pas d’abord affaire de convivialité. Nous avons essayé d’aller jusqu’au bout des questions difficiles pour que les problèmes soient nommés et que cette fraternité soit bâtie sur le roc et non sur le sable. Dans cette longue histoire, nul n’oubliera le pèlerinage du Pape Jean Paul II à Jérusalem en avril de l’an 2000, qui constitua sans nul doute un virage. Je me remémore avec émotion ses paroles à Yad-Vashem : « Nous sommes motivés par la Loi Évangélique de la vérité et de l’amour, et non par des considérations politiques ». Ces paroles manifestent qu’il ne s’agit pas d’abord d’une réconciliation sociale après des siècles d’incompréhension mais plus profondément d’une reconnaissance religieuse de l’autre, comme ayant une mission particulière aux yeux de notre propre Tradition.

Bien-sûr, nous devons veiller, à temps et à contre temps, à ce que l’antisémitisme soit dénoncé clairement comme un péché contre Dieu et contre l’humanité ; car l’antisémitisme n’est malheureusement pas mort. Et à ce titre, il est important que demain nous puissions planter un arbre à la mémoire de Ilan Halimi, assassiné en France parce qu’il était juif. Mais nous devons aussi porter devant les nations ce rappel de la Loi qui fut donnée au Mont Sinaï par le Créateur et qui est reçue par les juifs et par les chrétiens dans nos Traditions respectives. Le don de la Loi fait au Mont Sinaï nous constitue pour toujours responsables ensemble, face à l’humanité.

Dans cet esprit, depuis près de dix ans et à l’initiative du Cardinal Jean-Marie LUSTIGER, des évêques et des archevêques se sont rendus à New York et à Washington pour étudier la Tradition juive, le Talmud, la Mishna. Je me souviens encore du thème de la première de ces rencontres, qui s’était ouverte par un enregistrement du cardinal Ratzinger, et qui était : « Quelle est la première Mitsva aujourd’hui pour les religieux dans le monde ? »

J’ai personnellement tenu à poursuivre cette initiative du Cardinal LUSTIGER, bien conscient que nous devons approfondir ensemble à la lumière de la Torah, de la Tradition juive, mais aussi de la Tradition catholique, ce que nous devons faire dans les sociétés civiles au sein desquelles nous vivons. Au fur et à mesure des rencontres dans les Yeshivot, nous mesurons que les dix Paroles constituent la base première de notre fraternité avec le peuple Juif, comme le rappelait le Pape Benoît XVI lors de sa visite à la Synagogue de Rome.

Dans ce domaine du dialogue entre juifs et chrétiens, le territoire de France n’est pas un désert, loin de là. Nombre d’évêques sont engagés personnellement dans un rapport simple, quotidien et respectueux avec les présidents des communautés juives locales, avec les rabbins, avec les responsables du CRIF. Cette simplicité d’une confiance retrouvée s’est bien souvent transformée en amitié, cette amitié qui sauve le dialogue lorsqu’il devient difficile. Cette soirée m’est l’occasion de saluer tous les efforts entrepris depuis l’après-guerre par l’Amitié Judéo-chrétienne, par le SIDIC, par les Sœurs de Sion, par l’association DAVAR, par l’association YAHAD, et bien d’autres. Tous, sous des formes très diverses, ont suscité de nombreux acteurs qui se sont engagés dans ce rapprochement entre juifs et catholiques à Paris, en Ardèche, à Lyon, Marseille ou ailleurs.

Ce rapprochement ne doit pas rester l’apanage des autorités de nos communautés. Il doit pénétrer toujours plus largement chacun de ses membres. La richesse de ce travail et de ces enseignements doit être mieux connue dans nos paroisses ou nos écoles. Mais nous sommes témoins de ce que depuis 1945, chaque génération voit se lever des hommes et des femmes qui, obéissant à l’appel de leur foi ou de leur conscience, s’engagent pour tisser ce lien de fraternité. Et je me plais à croire que les retrouvailles entre juifs et catholiques en France ont un bel avenir, celui de la promesse.

Pour toutes ces raisons, nous accueillons votre rassemblement en France avec une joie toute particulière, et nous attendons de ces journées de rencontre et de travail qu’elles nous éclairent sur la marche à suivre. Vous êtes ici chez vous au Collège des Bernardins, ce lieu qui a été tant souhaité par le Cardinal LUSTIGER comme un lieu où l’identité catholique est ouverte aux autres, et où a été créée une chaire d’enseignement du judaïsme.

Enfin, pour conclure, permettez-moi de nous inviter tous, juifs et catholiques, à nous tourner vers l’avenir et à lever les yeux comme le fit Abraham lorsqu’il voulut discerner l’accomplissement de la Promesse qui lui avait été faite, celle de recevoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et les grains de sable au bord de la mer. Même si Abraham lui-même n’eut qu’un seul enfant de Sara, Isaac et un autre de la servante, Ismaël, nous savons qu’avec le regard du Seigneur, il pouvait contempler ceux qui viendraient à travers les siècles, réellement aussi nombreux que les étoiles et les grains de sable.

Comme Abraham, sachons donc régulièrement lever les yeux pour discerner ces générations à venir, ceux qui, demain, jeunes juifs et jeunes chrétiens, s’engageront avec ardeur pour que cette fraternité retrouvée permette une coopération pour avancer ensemble, mystérieusement unis dans le Plan de Dieu, pour que les erreurs du passé n’obscurcissent plus jamais les cœurs, pour que la lumière enfin retrouvée permette aux catholiques d’être plus catholiques et aux juifs d’être plus juifs , ensemble et différents pour la gloire du Seigneur.

Qu’Il bénisse cette rencontre et lui donne de porter des fruits qui demeurent !

+ André cardinal Vingt-Trois
Président de la Conférence des évêques de France
Archevêque de Paris

- Lire les autres interventions de la rencontre du Comité de liaison catholique-juif international (ILC)

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